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Prologue

 

Jill

 

J’ai enterré mon père le lendemain de mes dix-sept ans.

Même le soleil était cruel, ce matin-là. Une journée de janvier glaciale mais d’une luminosité obscène. La neige qui recouvrait le cimetière était d’un blanc si étincelant qu’il aveuglait tous ceux qui n’avaient pas pu se serrer sous le dais dressé pour l’occasion au-dessus de la tombe. Le dais lui-même était d’une telle blancheur que j’avais du mal à le regarder.

Beaucoup de mal, même.

Sur cette toile de fond douloureusement immaculée, des taches noires se détachaient en un contraste saisissant, semblables à des éclaboussures d’encre sur une feuille de papier : le corbillard verni en tête de la procession, la chemise du prêtre, ainsi que les manteaux austères des nombreux amis et collègues de mon père venus un par un après la cérémonie pour nous présenter leurs condoléances, à maman et à moi.

Peut-être ai-je visualisé cette scène en termes de couleur parce que j’aime la peinture. Ou parce que j’étais trop bouleversée pour m’intéresser à autre chose qu’à ce clash visuel des extrêmes. Ou encore parce que mon chagrin était si intense que le monde entier m’apparaissait comme un lieu implacable, discordant et brutal.

Je ne me souviens pas d’une seule parole prononcée par le prêtre, bien qu’il ait parlé pendant une éternité. Quand la foule a commencé à se disperser, je suis restée là, debout sous le dais, mal à l’aise dans ma robe noire toute neuve et mon épais manteau de laine, à l’image d’une débutante un peu sinistre qui ferait gauchement son entrée dans le monde.

Je me suis tournée vers ma mère pour chercher un peu de réconfort, mais son regard semblait aussi vide que la tombe béante à mes pieds. Je ne mens pas : croiser son regard m’était presque aussi douloureux que la vision de la neige, du cercueil, ou de tous les reportages consacrés dans les médias au meurtre de mon père. Quelque part, j’étais en train de perdre ma mère, aussi...

En proie à une panique soudaine, j’ai balayé l’assistance du regard.

Sur qui pourrais-je compter, à présent ?

Je ne me sentais pas encore prête pour l’âge adulte.

Etais-je vraiment seule au monde, désormais ?

Même mon unique amie, Becca Wright, avait séché les funérailles. Deux fois déjà, elle avait repoussé son contrôle d’éducation civique pour honorer ses engagements de pom-pom girl. De toute façon, l’idée de mon pauvre père assassiné et enterré six pieds sous terre lui était trop insupportable.

J’ai cherché du regard mon prof de chimie, Mr. Messerschmidt. Quand je l’avais aperçu, quelques instants plus tôt, à l’écart de la foule, il m’avait semblé nerveux, mal à l’aise. A présent, il avait disparu. Sans doute était-il retourné au lycée sans prendre la peine de me dire au revoir.

Seule.

J’étais vraiment seule.

Ou pire encore... Car, pile au moment où je pensais avoir touché le fond, Darcy Gray, une fille de ma classe, a émergé de la foule pour se diriger vers moi d’un pas vif et, prenant d’autorité ma main dans la sienne, a embrassé le vide autour de mes joues. Ce simple geste, qu’elle m’offrait plus par obligation que par compassion, évoquait l’attitude d’un vainqueur daignant reconnaître l’existence de son adversaire battu.

— Je te présente mes condoléances, Jill... Ça doit être tellement dur pour toi ! a-t-elle déclaré d’un air triomphant.

On aurait dit qu’elle se félicitait d’avoir encore des parents. Comme si elle m’avait surpassée, une fois de plus  – comme toujours, depuis l’époque de la maternelle.

— Merci, ai-je répondu bêtement, comme si j’adorais qu’on me prenne en pitié.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi, a- t-elle ajouté sans me donner son numéro de portable, ni même feindre de chercher un stylo pour le noter.

— Merci...

Pourquoi faut-il toujours que je remercie les gens sans raison ?

— Pas de problème, a répliqué Darcy tout en cherchant un prétexte pour s’en aller.

Lorsqu’elle est repartie, j’ai observé sa chevelure blonde qui luisait, tel un trophée en or, sous le soleil trop brillant. La solitude et le désespoir que je sentais monter en moi depuis un petit moment se sont accentués en un crescendo si violent que mes jambes semblaient ployer sous le poids de la tristesse. Je n’avais pas un seul véritable ami au milieu de cette foule...

C’est alors que j’ai aperçu Tristan Hyde. Debout de l’autre côté du dais, il portait un élégant trench-coat laissant entrevoir son costume. Il avait les mains enfoncées dans ses poches, posture que j’ai d’abord interprétée comme un signe de maladresse et de timidité. Après tout, quel jeune de mon âge ne se sentirait pas mal à l’aise à un enterrement ? Sans compter que je connaissais mal Tristan Hyde, nous n’étions même pas amis. Il n’avait jamais rencontré mon père.

Pourtant, il était là. Alors que personne d’autre du lycée n’avait fait le déplacement.

Pourquoi ? Que venait-il faire ici ?

En croisant mon regard, Tristan a sorti ses mains de ses poches et j’ai réalisé qu’il n’était pas du tout mal à l’aise. A vrai dire, en le voyant venir dans ma direction, j’ai plutôt eu l’impression qu’il avait attendu son tour, patiemment. Guetté le bon moment pour m’approcher.

En tout cas, il avait bien choisi.

— Tout va s’arranger, tu verras, a-t-il murmuré en arrivant à ma hauteur.

Aussitôt, il m’a saisie par le bras comme s’il avait compris que j’étais à deux doigts de m’effondrer.

Levant les yeux vers lui, j’ai secoué la tête, muette.

Non, rien n’allait s’arranger.

Il ne pouvait pas me promettre une telle chose.

Personne ne pouvait promettre une telle chose. Et certainement pas un ado de mon lycée, malgré le déguisement d’homme mûr dont il s’était attifé.

A nouveau, j’ai secoué la tête, les yeux pleins de larmes.

— Fais-moi confiance, a-t-il insisté d’une voix douce qui faisait davantage ressortir son accent britannique. Je sais de quoi je parle.

A l’époque, j’ignorais que Tristan était un spécialiste du deuil. Tout ce que je sais, c’est que j’ai laissé ce garçon que je connaissais à peine me serrer contre lui. Et soudain, tandis qu’il me caressait les cheveux, je me suis mise à sangloter. J’ai laissé jaillir le flot de larmes que j’avais réprimé depuis l’instant où ce policier était venu nous annoncer qu’on avait retrouvé mon père, sauvagement assassiné, sur le parking du laboratoire où il travaillait. Ces larmes que j’avais ravalées pendant toute la préparation des funérailles, à mesure que ma mère sombrait sous mes yeux, m’obligeant à gérer moi-même des détails atroces comme le choix du cercueil ou les factures exorbitantes des pompes funèbres. Sans réfléchir, je me suis blottie contre Tristan, inondant son bel accoutrement de mes pleurs.

Une fois l’orage passé, je me suis reculée pour réajuster mes lunettes et essuyer mes yeux humides, un peu gênée. Mais Tristan ne semblait pas m’en vouloir le moins du monde.

— Tout s’arrange, avec le temps. La douleur s’atténue. Fais-moi confiance, Jill.

Cette petite phrase si innocente allait jouer un rôle crucial dans mon existence au cours des mois suivants.

Fais-moi confiance, Jill...

— On se verra en cours, a-t-il ajouté en pressant de nouveau mon bras avant de me déposer un baiser sur la joue.

C’était tellement inattendu que j’ai bougé la tête un peu trop vite, et nos lèvres se sont effleurées brièvement.

— Désolée, ai-je balbutié, encore plus gênée.

Voire franchement mortifiée. Moi qui n’avais jamais embrassé de garçon, il fallait que ça m’arrive en un jour aussi horrible. Non pas que cela m’eût fait le moindre effet, bien sûr, et pourtant... J’avais honte de penser à autre chose qu’à la mort de mon père en cet instant précis. Comment pouvais-je m’intéresser aux sentiments d’un garçon, à sa présence, à la sensation protectrice que j’avais ressentie en m’abandonnant entre ses bras ? Mon père était MORT.

— Désolée, ai-je murmuré à nouveau, aussi bien pour lui que pour mon père.

— Ne t’en fais pas, a soufflé Tristan avec un petit sourire.

C’était la première personne qui osait me sourire depuis le meurtre. Je ne savais pas trop quoi en penser non plus. Quand les gens sont-ils censés se remettre à sourire ?

J’ai agrippé mes épaules, comme pour me tenir chaud  – bien maigre substitut de l’étreinte qu’il venait de m’offrir. Je l’ai regardé s’éloigner entre les tombes et se pencher de temps à autre pour épousseter une sépulture couverte de neige, lire une inscription ou une date, sans se presser, comme si les cimetières constituaient son habitat naturel. Un territoire familier.

Tristan Hyde était venu spécialement pour moi, et j’ignorais pourquoi.

Le directeur des pompes funèbres m’a tapoté l’épaule : l’heure des derniers adieux, avant que le cortège de voitures noires ne reparte et que la pelleteuse, discrètement positionnée non loin de la tombe, se dépêche de finir le travail avant les chutes de neige imminentes annoncées par la météo.

Ainsi s’est refermé le tombeau de mon père en une journée de violents contrastes. Noirceur contre blancheur. Sans le savoir, c’était la dernière fois que je me retrouvais confrontée à tant d’extrêmes. Parce que dans les mois qui ont suivi, le gris a progressivement envahi mon existence, comme si le destin avait mélangé le noir et le blanc de cette journée au cimetière pour repeindre mon existence en une teinte grisâtre et morose.

Car en réalité, mon père n’était pas vraiment l’homme que nous croyions connaître.

Correction.

Comme j’allais bientôt le découvrir, ni rien ni personne n’était vraiment tel que nous l’avions cru à cette époque.

Moi y compris.

Quant à Tristan... Il deviendrait bientôt l’énigme la plus étrange, la plus complexe et la plus fascinante de toutes celles qui allaient s’offrir à moi.

 

 

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