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Prologue

Gideon baissa les yeux vers la femme qui dormait sur le couvre-lit bleu.

Sa femme.

D’après ce qu’elle prétendait.

Ses cheveux d’un noir d’encre s’emmêlaient autour de son visage plein et sensuel. L’ombre de ses longs cils s’allongeait sur ses joues bien dessinées.

L’une de ses mains reposait sur sa tempe, et ses ongles bleu azur brillaient sous la lueur dorée de la lampe. Son nez était irréprochable, parfait, autant par la forme que par la taille. Elle avait le menton volontaire, des lèvres pulpeuses et rouges – les plus rouges qu’il ait jamais vues.

Elle s’appelait Scarlet, prénom qui lui allait à merveille, sans doute à cause des courbes de son corps qui invitaient au péché. Gideon dévora d’un œil gourmand ses seins d’une rondeur diabolique, le creux de sa taille svelte, ses hanches si féminines, ses jambes fines et longues…

Cette femelle était la créature la plus adorablement obsédante qu’il lui eût jamais été donné de contempler et, plongée dans ce sommeil surnaturel, elle avait quelque chose de la Belle au bois dormant.

Mais elle ne le remercierait certainement pas d’un sourire s’il osait la réveiller d’un baiser, car elle n’était pas une princesse, mais un démon. Elle était possédée.

Au sens propre. Comme Gideon. Ils étaient tous deux possédés par un démon de la boîte de Pandore.

« Sauf que j’ai mérité le mien. Pas elle. »

Autrefois, il y avait bien longtemps, Gideon avait ouvert la boîte de Pandore avec ses compagnons, libérant ainsi les démons qu’elle contenait. Ils avaient commis une erreur, certes… Mais une erreur, ça se pardonnait. Du moins de son point de vue, mais pas de celui des dieux : les guerriers impliqués dans le complot avaient été condamnés à garder un démon. On leur avait donc attribué de sympathiques moitiés comme Mort, Désastre, Passion, Maladie.

Et d’autres.

La boîte contenant plus de démons qu’il n’y avait de guerriers à punir, les dieux s’étaient tournés vers les prisonniers de Tartarus pour trouver un gardien à ceux qui restaient. Scarlet avait passé le plus clair de sa vie à Tartarus. C’était là qu’elle avait reçu un démon en partage.

Gideon était le gardien de Tromperie. Scarlet celui de Cauchemar.

Pas de doute, Gideon avait tiré la courte paille, dans l’affaire des démons. Il était en train de s’enticher de Scarlet, qui dormait le jour, comme les vampires, et s’insinuait la nuit dans les rêves des gens. Lui, il ne pouvait prononcer un seul mot vrai sans souffrir le martyre. Par exemple, pour ne parler que du problème qui le préoccupait en ce moment, il n’avait pas le droit de dire à Scarlet qu’il la trouvait jolie sans qu’une coulée d’acide se répande dans ses veines, dissolvant ses organes, le vidant de toute énergie, lui ôtant même tout désir de vivre.

« Tu es affreuse…»

Voilà comment il s’y prenait pour courtiser les femmes. En général, l’intéressée fondait en larmes et le quittait. Au cours des siècles, il en avait vu pleurer un certain nombre, et ça ne lui faisait plus rien.

Mais Scarlet, c’était différent… Est-ce que Scarlet se mettrait à pleurer s’il prétendait la trouver affreuse ?

Il tendit le bras et suivit du bout de l’index la ligne volontaire de sa mâchoire.

Elle avait la peau tiède et douce comme de la soie. Quelle serait la réaction de cette belle endormie s’il la traitait de laideron ? Éclaterait-elle de rire ? Lui trancherait-elle la gorge ?

Ou bien prendrait-elle tout simplement ses jambes à son cou, comme les autres ?

Il était malade d’angoisse à l’idée qu’il risquait de la blesser, de la mettre en colère, de la perdre.

Il laissa retomber son bras et serra les poings.

« Et si je lui disais la vérité ? Si je la couvrais de compliments ? »

Non, ça, il ne pouvait pas se le permettre, car il le paierait trop cher.

Il avait récemment commis l’erreur de parler franchement quand des chasseurs lui avaient annoncé la mort de Sabin, gardien de Doute, celui de ses compagnons auquel il tenait le plus. Il avait explosé de rage et de désespoir, oubliant toute retenue, hurlant à ces salauds qu’il les haïssait, jurant de venger Sabin en les étripant. Ça lui aurait probablement pris des siècles pour tenir cette promesse, mais là n’était pas la question : il avait lâché la vérité, ce qu’il pensait vraiment, et il l’avait payé très cher. A la seconde où les mots étaient sortis de sa bouche, il s’était effondré au sol en gémissant de douleur.

Amun était intervenu pour le calmer, le faire taire, limiter les dégâts. Mais les chasseurs avaient tout de même profité de sa faiblesse pour le torturer.

Ils l’avaient frappé au visage, inlassablement, lui faisant cracher plusieurs dents, jusqu’à ce que ses yeux soient tellement enflés qu’il avait renoncé à les ouvrir. Ensuite, ils lui avaient glissé des aiguilles sous les ongles, lui avaient envoyé des décharges électriques, lui avaient gravé au couteau le signe de l’infini—leur signe de ralliement—sur le dos. Et pour conclure, comme il refusait tout de même de parler, ils lui avaient coupé les mains. Là, il avait cru que c’était la fin. Jusqu’à ce que Sabin vienne le libérer.

Ses mains n’avaient pas encore fini de repousser… Au début, il s’était impatienté, parce qu’il avait hâte de prendre sa revanche sur les chasseurs.

Mais depuis que Scarlet, la brune des ténèbres qui prétendait avoir été sa femme, se trouvait dans le château, il avait totalement oublié ses désirs de revanche.

Il ne se souvenait pas d’avoir rencontré Scarlet autrefois et encore moins d’avoir été son époux, mais il avait eu, au cours des siècles, des visions fugitives de son visage – le plus souvent quand il se laissait retomber sur une femme, après l’orgasme, en sueur, pas totalement satisfait, rongé par un étrange sentiment de manque, comme s’il regrettait quelque chose ou quelqu’un qu’il n’arrivait pas à nommer.

Mais peu importait : Scarlet se trompait, il n’avait jamais été son époux et il faudrait bien qu’elle finisse par le reconnaître.

Et si elle refusait… Il serait obligé d’admettre qu’il avait abandonné celle à qui il avait juré un amour éternel, puis qu’il avait trompée sans vergogne.

Et, surtout, il serait obligé d’envisager l’hypothèse que quelqu’un s’était amusé à effacer de sa mémoire certains événements de sa vie.

Il avait demandé à Scarlet des précisions, bien sûr. Il aurait voulu savoir comment ils s’étaient rencontrés. S’ils s’étaient beaucoup aimés. S’ils avaient été heureux. Comment ils en étaient arrivés à se séparer. Mais Scarlet était têtue et avait refusé de lui fournir le moindre détail.

Lui non plus n’aurait pas accepté de coopérer avec quelqu’un qui le gardait enfermé dans un cachot. C’était pour cela qu’il s’était décidé à une solution radicale pour venir à bout du mutisme de Scarlet. Il l’avait sortie du donjon, ce matin, pendant qu’elle dormait, oublieuse du monde qui l’entourait, plongée dans cette catalepsie qui devait durer tant que le soleil brillerait. Il l’avait prise dans ses bras pour l’emmener dans un hôtel de Budapest. Et maintenant, il attendait qu’elle se réveille.

Il n’allait pas tarder à avoir ses réponses.

1

Quelques heures plus tôt

Gideon parcourait d’un pas décidé et presque joyeux les couloirs du château de Budapest.

Il serait bientôt fixé. Enfin.

Le ronron de Tromperie résonna dans sa boîte crânienne, ce qui signifiait que celui-ci se réjouissait aussi. Apparemment, Tromperie appréciait Scarlet, leur présumée épouse, mais sans doute pas pour les mêmes raisons que lui.

Lui, il aimait son corps et sa langue bien pendue… Langue qui était peut-être entraînée aux mensonges… Difficile à dire. En tout cas, Tromperie exprimait sa joie chaque fois qu’elle ouvrait sa jolie bouche —- une bouche capable de faire des choses dont un homme oserait à peine rêver –, manifestation qu’il réservait d’ordinaire aux menteuses de grande envergure. Pourtant, tout démon de la tromperie qu’il était, il n’arrivait pas à déterminer si Scarlet racontait ou non des craques.

Et ça, ça rendait Gideon nerveux.

Scarlet était-elle oui ou non une mythomane ? Il se posait la question tout en ayant parfaitement conscience de l’ironie de la situation. Lui, un homme qui ne laissait que des mensonges sortir de sa bouche, se plaignait de ce qu’une femme essayait peut-être de lui faire gober le plus gros mensonge qu’il ait jamais entendu.

Étaient-ils oui ou non mari et femme ? Avaient-ils oui ou non vécu ensemble ? Il avait besoin de savoir. Sinon, il allait devenir fou à force d’essayer de deviner. Il en avait plus qu’assez de passer son temps à analyser ce qu’elle avait dit, ce qu’il avait dit, ce dont il croyait se rappeler, ce qu’il ressentait en sa présence.

Mais quand il lui réclamait des faits, des faits simples, clairs, nets et précis, elle ne répondait pas.

C’était ce qui l’avait décidé à prendre le risque de la sortir de sa cellule.

Il espérait que le geste lui inspirerait de la reconnaissance, que la reconnaissance engendrerait la confiance, laquelle confiance la pousserait à répondre aux questions qu’il lui posait.

— Tu ne peux pas faire ça, Gid, fit brusquement la voix de Strider qui venait d’apparaître à son côté pour lui emboîter le pas.

« Pas lui. Surtout pas lui. »

Strider était le gardien de Guerre et il ne supportait pas de perdre, ou plutôt il souffrait le martyre s’il perdait, exactement comme Gideon souffrait s’il osait dire la vérité. Il fallait donc éviter de lui lancer des défis, et encore plus de le battre, même à la Xbox, ce qui posait justement un petit problème entre eux, en ce moment, car Gideon, qui cherchait un moyen de se distraire et de dégourdir ses nouveaux doigts, qu’il fallait bien entraîner, avait mis Strider au défi de faire mieux que lui à Assassin’s Creed.

Jeu vidéo mis à part, Strider et lui se surveillaient mutuellement. Il ne s’étonna donc pas de ce que son ami vienne se mêler de ses affaires et manifeste l’intention de le sauver de lui-même. Il n’eut pas non plus l’hypocrisie de lui demander à quoi il faisait allusion.

—Cette femme est dangereuse, ajouta Strider. Elle va te planter un couteau dans le cœur quand tu t’y attendras le moins.

Oui, en effet, Scarlet était dangereuse. Elle se glissait dans les rêves des dormeurs pour leur inspirer des cauchemars. Quelques semaines plus tôt, il avait eu droit à une démonstration de son talent. Elle l’avait attaqué dans ses rêves avec une gigantesque araignée. Et, justement, il avait la phobie des araignées… Il en frissonnait encore.

Scarlet n’avait pas harcelé ses compagnons. Elle ne s’en était prise qu’à lui.

Elle aurait pu détruire tous les habitants du château pendant leur sommeil, mais elle ne l’avait pas fait. Quelque chose l’avait retenue. Quoi, et pourquoi ?

— Cesse donc de m’ignorer, lança Strider avec irritation. Tu sais bien que mon démon a horreur de ça.

Il donna un violent coup de poing sur sa gauche et un affreux craquement se fit entendre, en même temps que s’élevait un nuage de poussière. Il avait encore abîmé le mur. Gideon soupira. Ce vacarme allait attirer les autres, qui ne tarderaient pas à arriver pour voir ce qui se passait. Mais peut-être pas.

Au fond, ils étaient tous des violents et les bruits de coups ne surprenaient plus personne.

—Je ne suis pas du tout désolé…, commença Gideon.

Il jeta un coup d’œil du côté de son compagnon et

embrassa d’un seul regard ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son visage aux traits faussement innocents qui, finalement, ne jurait pas tant que cela avec son corps de guerrier large et musclé. Bien des femmes le trouvaient beau et jugeaient qu’il avait toutes les qualités de l’Américain moyen—pourquoi justement un Américain, ça, c’était une autre histoire. Ces mêmes femmes détournaient les yeux de lui, Gideon, comme si elles craignaient d’assombrir leur âme en contemplant ses tatouages et ses piercings. Et elles n’avaient pas tort.

—Mais tu as raison, je ne peux pas libérer Scarlet, acheva-t-il.

Ce qui signifiait, et Strider le comprit fort bien, qu’il avait la ferme intention de la libérer.

—Très bien, dit sèchement ce dernier. Tu peux, mais tu ne le feras pas. Pour moi. Parce que tu sais qu’à la minute où tu sortiras du château avec cette femme je commencerai à me faire des cheveux blancs. Et comme tu aimes mes cheveux tels qu’ils sont…

—Dis donc, mon vieux, tu ne me fais pas du chantage affectif… Tu n’es pas amoureux de moi, ou quoi ?

—Crétin, murmura Strider en réfrénant visiblement une envie de rire.

Gideon ricana.

—Tu es un amour, vraiment…

Cette fois, Strider ne put s’empêcher de sourire.

—Tu m’agaces quand tu deviens sentimental, marmonna- t-il d’un ton indulgent qui démentait ses paroles.

Ils traversèrent l’un des nombreux petits salons du château. Il était vide. A cette heure matinale, les Seigneurs de l’Ombre étaient encore au lit avec leur compagne, probablement en train de prendre du bon temps, pour bien entamer la journée.

Gideon balaya la pièce du regard. De nombreux portraits d’hommes nus y étaient accrochés, une idée de la déesse de l’anarchie, dont le sens de l’humour était aussi tordu que le sien. Elle était meublée de fauteuils de cuir rouge, couleur choisie pour Reyes, gardien de Douleur, qui passait son temps à se mutiler et laissait des traces de sang partout. Les étagères chargées de livres étaient pour Paris, gardien de Luxure, qui se gavait de romans d’amour. D’étranges lampes argentées s’enroulaient autour des fauteuils, les vases étaient garnis de fleurs fraîchement coupées.

Gideon inspira profondément l’air frais et embaumé de la pièce mais, malheureusement, une vague de culpabilité vint gâcher sa joie.

Cela lui arrivait souvent, ces derniers temps. Dès qu’il se sentait bien, ou un peu mieux, il songeait que son ex-femme croupissait dans le donjon. Elle avait déjà passé le plus clair de sa vie dans la prison de Tartarus, ce qui rendait encore plus injuste et cruel son enfermement d’aujourd’hui.

Quel genre d’homme était-il pour laisser sa femme dans un cachot ? Un salaud, voilà ce qu’il était. Et même le roi des salauds. Car il avait l’intention de la ramener dans ce donjon dès qu’il aurait réussi à la faire parler.

Mais, d’un autre côté, elle était trop dangereuse pour qu’on la laisse en liberté. Quand elle entrait dans vos cauchemars, vous étiez à sa merci et vous pouviez même en mourir. Si elle décidait d’aider les chasseurs, les Seigneurs de l’Ombre seraient condamnés à ne plus fermer l’œil. Ils avaient besoin de repos, comme tout le monde, pour ne pas se transformer en bêtes sauvages et hargneuses.

Et justement, Gideon n’avait pas dormi depuis des semaines.

« Ralentis, dit soudain son démon. Tu marches trop vite. »

Le plus souvent, Tromperie se contentait d’une présence silencieuse, quelque part dans sa tête. Il ne se manifestait que lorsque ses besoins n’étaient pas satisfaits, toujours en disant le contraire de ce qu’il pensait ou désirait, bien entendu. Il fallait donc comprendre qu’il demandait à Gideon de se dépêcher de rejoindre Scarlet.

« Si tu avais des ailes, comme le démon d’Aeron, j’aurais pu aller plus vite », répliqua sèchement Gideon, tout en accélérant le pas.

Il s’adressait à son démon sans passer par le mensonge, privilège qu’il avait gagné au prix d’une lutte sans merci, et auquel il n’aurait renoncé pour rien au monde.

A l’instant où Tromperie était entré en lui, il avait sombré dans le chaos et les ténèbres. Pendant des siècles, il avait été esclave de ce compagnon et de ses désirs néfastes. Il avait torturé des humains pour le seul plaisir de les entendre hurler. Il avait brûlé des maisons et leurs habitants jusqu’à ce qu’il n’en reste que des cendres. Il avait tué sans discernement, tout en riant de la souffrance de ses victimes.

Pendant tout ce temps, il avait lutté intérieurement pour se frayer un chemin vers la lumière. Cela lui avait pris quelques centaines d’années, mais il avait fini par réussir. A présent, il contrôlait le monstre, il avait réussi à le mater.

Jusqu’à un certain point.

Strider laissa échapper un gros soupir.

—Gideon, mon pote, écoute-moi… Je te le répète, tu ne peux pas faire sortir cette femme du château. Elle le filera entre les doigts et tu le sais. Les chasseurs sont en ville, et ils tenteront aussitôt de la capturer pour la convaincre de travailler pour eux. Et si elle refuse, ils la tortureront, comme ils t’ont torturé.

Strider exagérait. Gideon se sentait capable de maîtriser la brune des ténèbres pendant quelques jours. Et puis zut, elle n’essayerait pas de s’enfuir.

Il allait la séduire. Lui donner du plaisir et lui faire passer l’envie de lui fausser compagnie. Si elle avait été sa femme comme elle le prétendait, elle tenait forcément à lui.

—Je sais ce que tu penses, reprit Strider en soupirant de nouveau. Tu te dis que tu la retrouverais si elle t’échappait.

—Tu te trompes.

Il mentait, bien sûr, car il venait justement d’y penser.

—Durant la journée, elle dort, elle a besoin de protection, poursuivit Strider qui ne lâchait pas aisément le morceau. Qui la protégera ?

Strider venait de mettre le doigt sur un point sensible.

Dès que le soleil se levait, le démon de Scarlet la plongeait dans un sommeil cataleptique dont elle ne sortait qu’à la nuit tombée. Gideon avait tenté une fois de la réveiller, mais elle avait été prise de convulsions et il n’avait plus recommencé.

—Nous avons eu de la chance de la débusquer dans sa crypte, assura Strider.

Et, sans l’aide de l’ange d’Aeron, nous n’aurions jamais réussi. La libérer serait une folie.

—Tu ne me l’as pas déjà dit, fit froidement remarquer Gideon. De plus, Olivia ne vit pas au château.

Elle y vivait, bien sûr.

—Et elle ne pourra pas nous aider de nouveau à la localiser, si besoin est.

Elle les aiderait, bien entendu.

—Je te déteste, Strider. Et surtout, continue à tenter de me convaincre, tu y es presque.

Ce qui signifiait : « Je t’aime bien, mais boucle-la. »

Strider poussa un grognement sourd, tout en entamant avec lui la descente de l’escalier menant au donjon. Ici, plus de fenêtres et plus de vitraux ; juste des murs de pierres en ruines et tachés de rouge. L’air s’était brusquement épaissi. Ça sentait l’urine, la sueur et le sang. Scarlet n’était pas l’unique prisonnière du donjon. Elle le partageait avec quelques chasseurs qui attendaient leur heure, laquelle ne manquerait pas de sonner. Ils auraient droit à leur petite séance de torture, comme les autres.

—Et si elle t’a menti ? insista Strider.

Décidément, il ne savait pas s’arrêter. Ou plutôt, hélas, son démon le lui interdisait. Gideon le savait. Aussi se retint-il de lui envoyer son poing dans la figure, ce qui n’aurait fait qu’aggraver la situation.

—Si elle n’avait jamais été ta femme ?

Gideon ricana.

—J’ai oublié de te dire que j’étais incapable de détecter un mensonge.

Il ne précisa pas qu’il en était justement incapable avec cette femme-là.

—Oui, sauf avec elle, rétorqua Strider.

Bon sang, il avait dû lâcher le morceau dans un moment de désespoir, et cet enquiquineur de Strider ne l’avait pas oublié !

—Elle ne peut pas avoir été ma femme, je le sais, rétorqua Gideon.

Elle pouvait l’avoir été.

—Et donc, je ne suis pas obligé de l’interroger pour m’en assurer.

Est-ce que ce lourdaud de Strider allait comprendre, à la fin, dans quelle délicate position il se trouvait ?

Quand Scarlet s’était insinuée dans ses rêves pour lui ordonner de venir la retrouver dans le donjon, il n’avait pu s’empêcher d’obtempérer parce qu’une partie de lui-même avait désiré la voir, plus que tout, comme s’il l’avait reconnue. Et quand elle lui avait avoué qu’ils s’étaient autrefois embrassés, qu’ils avaient fait l’amour, qu’ils avaient été mari et femme, il s’était senti heureux et comblé.

Même s’il ne s’en souvenait pas !

Et pourquoi, bon sang, pourquoi ne s’en souvenait-il pas ?

Il avait échafaudé plusieurs théories pour répondre à la question.

La première : les dieux avaient effacé Scarlet de sa mémoire. Pourquoi auraient-ils fait ça ? Et pourquoi trafiquer uniquement la mémoire de l’époux, et pas celle de l’épouse ?

Deuxième théorie : il avait lui-même œuvré pour faire disparaître ce souvenir. Mais pourquoi ? Et comment ? Il y avait tant d’autres choses qu’il aurait bien voulu oublier…

Troisième théorie : son démon avait rayé Scarlet de son esprit quand il était entré en lui. Mais pourquoi Scarlet et rien qu’elle ?

Il s’arrêta avec Strider devant la première cellule, celle où Scarlet était enfermée depuis plusieurs semaines. Elle dormait sur son lit de camp, comme il s’y était attendu. Et, comme chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, sa beauté lui coupa le souffle.

Et pourtant…

Avait-il vraiment envie d’en faire sa femelle ?

Non, sûrement pas. Il n’était pas disposé à se compliquer la vie à ce point-là.

Ses compagnons passaient avant tout. Il n’avait pas envie que cela change.

Il avait tout de même pris soin d’elle et s’était assuré qu’elle eût à boire, à manger, et de quoi se laver. Il lui servait trois repas par nuit. Et il les lui servirait encore quand il la ramènerait dans sa cellule.

« Prends ton temps ! hurla Tromperie, qui était tellement excité qu’il bondissait à l’intérieur de son crâne. Prends ton temps ! N’ouvre pas sa cellule tout de suite ! »

« La paix ! Je vais l’ouvrir. »

Il était paralysé. Il avait l’impression d’avoir attendu ce moment depuis si longtemps… Il n’osait pas… II…

Décidément, il se comportait comme une midinette.

« Détourne les yeux avant d’avoir une érection », fit dans son crâne une voix qui n’était pas celle de Tromperie, mais celle de la décence.

Ça, au moins, c’était une réaction de mâle. Il détourna prudemment le regard vers les murs de pierres, du côté des autres cellules. Celle de Scarlet se trouvait un peu à l’écart. Elle ne pouvait voir les chasseurs. Et eux non plus ne la voyaient pas. Tant mieux. Il n’aurait pas supporté que ces chiens la souillent de leurs regards lubriques.

Les chasseurs, justement, les fixaient en ce moment avec des yeux apeurés, tout en reculant au fond de leurs cellules. Ils ne parlaient plus. Ils retenaient leur respiration. Ils étaient morts de peur.

Et ils avaient toutes les raisons d’avoir peur.

Ces chasseurs avaient récemment séquestré d’innocentes immortelles pour s’accoupler avec elles et créer une race de semi-mortels destinés à combattre les Seigneurs de l’Ombre. Gideon et ses compagnons les avaient arrêtés à temps.

Avec ses doigts neufs et encore gauches, Gideon tira de sa poche la clé de la cellule de Scarlet. Puis il tendit le bras.

—Attends, dit Strider en lui posant une main sur l’épaule.

Gideon aurait pu facilement se défaire de cette main, mais, pendant quelques secondes, il laissa à Strider l’illusion d’avoir remporté une petite victoire sur lui.

—Tu pourrais lui parler ici. Obtenir dans cette cellule les réponses dont tu as tant besoin.

Il se trompait. Ici, ils n’étaient pas seuls et Scarlet ne pourrait pas se détendre. Et si elle ne se détendait pas, elle ne se laisserait pas caresser. Et lui, il voulait la caresser. D’autant plus qu’il n’avait aucune chance de la séduire avec de beaux discours, puisqu’il était condamné à lui déclarer qu’elle était moche et qu’il ne la désirait pas.

—Continue à t’exciter, mon gars, dit-il à Strider. Comme je ne te l’ai pas dit des milliers de fois, je n’ai pas la moindre intention de ramener Scarlet dans cette cellule une fois que je n’aurai pas obtenu les réponses aux questions qui ne m’intéressent pas.

—A supposer que tu puisses la ramener…

—Je ne serai pas prudent. Tu n’as pas ma parole. Et je n’ai pas besoin de l’interroger. Ça n’est pas du tout important pour moi.

Mais Strider avait la dent dure. Il n’était pas encore convaincu.

—Ce n’est pas le moment de nous lâcher, protesta- t-il. Nous possédons trois des quatre objets de pouvoir. Galen est fou de rage parce qu’on lui en a piqué un. Il va chercher à se venger.

Galen, chef des chasseurs, était également un guerrier immortel possédé par un démon. Il avait réussi à convaincre ses troupes qu’il était un ange et que les Seigneurs de l’Ombre étaient responsables de tous les maux de la terre. Il se servait du pouvoir de son démon, Espoir, pour leur faire miroiter un futur idyllique pour lequel ils étaient prêts à se battre jusqu’à la mort.

Olivia, la compagne d’Aeron, un ange femelle, un vrai, avait volé récemment à Galen la Cape qui rend invisible, l’unique objet de pouvoir qu’il avait réussi à se procurer. Pour trouver la boîte de Pandore, il fallait en réunir quatre : la Cage de force, qui se trouvait dans le château, l’Œil qui voit tout, qui se trouvait aussi dans le château, la Cape, rapportée dans le château par Olivia, et une Baguette, qui ne tarderait pas à rejoindre les trois autres si tout se passait bien. Mais Galen allait chercher à récupérer sa Cape et, tant qu’il y était, à voler les deux autres objets.

Et donc, les hostilités ne tarderaient pas à monter d’un cran. Strider avait raison.

Mais toutes les bonnes raisons de la terre n’auraient pu détourner Gideon de son but. Il avait la sensation que sa vie dépendait des réponses de Scarlet et il était bien décidé à les obtenir.

—Gid… Mon pote…

Gideon glissa un regard mauvais du côté de son compagnon, tout en ricanant.

—Strider, mon ennemi, je crois que tu veux que je t’embrasse.

Quelques minutes s’écoulèrent dans un silence de mort.

—Très bien, murmura enfin Strider en levant les mains en signe de reddition. Puisque tu la veux à ce point-là, vas-y, prends-la.

Enfin ! Ce n’était pas trop tôt.

—Je n’avais pas l’intention de la prendre sans ta permission et j’apprécie tes encouragements, dit Gideon d’un ton méfiant.

Quelque chose ne tournait pas rond chez Strider. Il venait de céder et son démon aurait dû le lui faire payer cher. Pourquoi n’était-il pas terrassé par la douleur ?

—Tu comptes revenir quand ? demanda Strider.

Gideon haussa les épaules.

—Je ne pensais pas avoir besoin de toute une semaine.

Il lui faudrait bien une semaine pour soutirer des confidences à Scarlet. Pour l’instant, elle se montrait carrément hostile, mais il aurait raison de cette hostilité. Il ignorait pourquoi il tenait tellement à l’amadouer, ni pourquoi il prenait de tels risques avec elle. Il ne put s’empêcher de sourire en songeant qu’elle devait aimer les types qui savaient prendre des risques.

—Je te donne trois jours, dit Strider.

On en venait à présent aux négociations. Voilà pourquoi Strider ne se roulait pas par terre. Il ne se considérait pas comme vaincu ; il tentait une nouvelle stratégie. Gideon se sentait coupable de laisser Scarlet dans cette cellule, mais coupable aussi d’abandonner ses compagnons alors qu’ils avaient tant besoin de lui. Une fois qu’il serait parti avec Scarlet, cette culpabilité allait le dévorer.

—Cinq ne me suffiraient pas, rétorqua-t-il.

—Quatre.

—Le marché n’est pas conclu.

—Parfait, approuva Strider en souriant.

Il avait donc obtenu quatre jours pour approcher la belle Scarlet. Quatre jours, ça irait. Il avait remporté de plus dures batailles en moins de quatre jours. Du moins, il lui semblait, mais il n’aurait pas su dire lesquelles. Un trou de mémoire, peut-être.

Il se demanda s’il ne souffrait pas d’une sorte d’amnésie sélective qui porterait sur ses batailles et sur Scarlet.

—J’en informerai les autres, conclut Strider. Mais laisse-moi au moins t’accompagner à l’endroit où tu veux la transporter.

—Merci, oui, j’accepte avec plaisir, répondit Gideon tout en ouvrant la cellule de Scarlet. Je n’ai pas envie d’y aller seul et ça m’est complètement égal que tout le monde sache où je suis.

Strider poussa de nouveau un grognement de frustration.

—Tu es vraiment borné, protesta-t-il. J’ai besoin de savoir que tu es arrivé à bon port et en sécurité, sinon je ne pourrai pas me concentrer sur les chasseurs. Et tu sais que si je n’en tue pas un par jour, je tombe malade.

—Je ne te téléphonerai pas pour te rassurer, répondit Gideon en s’approchant du corps endormi de Scarlet.

Elle ne s’enveloppait plus de ténèbres pendant qu’elle dormait. Comme si elle avait voulu que Gideon la voie. Comme si elle se sentait en confiance avec lui.

Du moins, c’était ce que Gideon se plaisait à croire.

—Bon sang ! s’exclama Strider. Dire que je suis complice d’un truc pareil ! Je t’ai déjà dit que tu étais une tête brûlée ?

—Non, jamais, marmonna Gideon tout en soulevant la belle endormie.

Elle soupira doucement en frottant sa joue contre son cœur, lequel se mit à battre furieusement, et encore plus quand elle se pelotonna contre lui.

Parfait.

Elle mesurait environ un mètre soixante-dix, soit vingt centimètres de moins que lui ; elle était mince, mais très musclée. Elle avait refusé les vêtements qu’il avait proposé de lui prêter, et portait donc le même jean et le même T-shirt que le jour de son arrivée.

De nouveau, il inspira profondément, mais, cette fois, aucune vague de culpabilité ne vint ternir son bonheur. Scarlet exhalait une odeur propre et fleurie de savon qui le consumait littéralement et il se demanda si elle avait porté un parfum spécial, autrefois, quand ils étaient mari et femme. Fleuri, comme celui d’aujourd’hui, ou plus épicé, plus exotique, plus en rapport avec sa personnalité à la fois sombre et sensuelle. Un parfum qu’il avait peut-être savouré tout en la léchant et…

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« Mais comme tu as l’esprit mal tourné, mon pauvre Gideon ! » Ce n’était pas le moment de s’abîmer dans ce genre de pensées.

Il se détourna en serrant un peu plus fort Scarlet contre lui. Il la protégerait de tout et de tous. Y compris de ses compagnons. Il se sentit vaguement piégé dans une toile de contradictions, entre ses intentions lubriques et ce besoin ridicule de prendre soin d’elle… Mais bon… Tant pis, il décida de s’accommoder des deux tendances.

Strider le contempla avec une expression inquiète, mais résignée.

—Va, dit-il. Et sois prudent.

Gideon lui fut reconnaissant de son soutien.

—Tu as la mine d’un chat qui vient d’avaler un bol de crème, ajouta Strider en secouant la tête. Ce n’est pas très rassurant. J’ai l’impression que tu ne mesures pas vraiment les conséquences de tes actes.

Probablement pas. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas éprouvé des sentiments aussi forts pour une femme, et il aurait dû s’en inquiéter. Mais tout de même, ce n’était pas à Strider de lui en faire la remarque.

—Merci encore de te mêler de ce qui te regarde, marmonna-t-il.

—Oui, ça va, j’ai compris, mais n’oublie pas : tu as quatre jours et pas un de plus. Si tu ne rentres pas au bout de quatre jours, je viendrai te chercher.

Pour toute réponse, Gideon lui envoya un baiser du bout des lèvres.

Strider leva les yeux au ciel.

—Tu te moques de moi, je vois ça… Mais je vais prier les dieux pour que tu reviennes vivant avec cette fille. Et aussi pour que tu ne sois pas déçu par ce qu’elle t’aura appris. Et enfin pour que tu sois rassasié d’elle, et que tu l’oublies au plus vite.

Eh bien… Avec un tel programme, il allait passer le plus clair de son temps à prier…

—Oh, merci, vraiment ! s’exclama Gideon en ricanant. Tu aurais dû devenir prêtre, je l’ai toujours dit ! Et puis les dieux répondent toujours à nos prières, comme tu ne le sais pas.

Strider n’avait encore jamais prié de sa vie. Quant aux dieux, ils exauçaient rarement les prières des Seigneurs de l’Ombre et se contentaient en général de les ignorer.

Il y avait bien Cronos, le terrible roi des Titans, qui régnait de nouveau sur l’Olympe, et qui faisait des apparitions régulières au château pour leur donner des ordres. Mais Cronos n’accordait pas aisément ses faveurs. Quand Aeron avait été décapité, ils l’avaient supplié de leur dire où errait son esprit, mais ce salaud de Cronos ne s’était pas laissé attendrir. Il leur avait tranquillement répondu que cette mort leur donnait une leçon d’humilité qui leur serait profitable.

Heureusement, Aeron était de nouveau parmi eux grâce à Olivia et à son dieu, le Seul et Unique, qui lui avait rendu un corps sans démon.

— Devenir prêtre, soupira Strider d’un air songeur. Pourquoi pas ? J’ai déjà fait entrevoir le paradis à pas mal de femmes.

Il n’était pas le seul. Gideon songea que lui aussi était capable d’emmener une femme au septième ciel, et qu’il comptait justement y emmener Scarlet.

Il sortit de la cellule en souriant aux anges et en emportant avec lui son précieux fardeau.

2

Dès que le soleil disparaissait derrière l’horizon, le démon de Scarlet était chassé du pays des rêves. Elle reprenait brutalement conscience, sans transition, comme si l’on avait rebranché son cerveau après l’avoir débranché.

Elle se réveilla en sursaut et se redressa, haletante et en sueur, les yeux exorbités, encore aveugle à ce qui l’entourait. Son esprit n’avait pas tout à fait quitté le royaume des dormeurs et elle avait encore leurs visions devant les yeux : des flammes crépitantes, des chairs calcinées, des cendres noires qui dansaient doucement dans la brise.

Cauchemar avait joué avec le feu, mais elle n’avait fait que le regarder d’un œil distrait, car toutes ses pensées étaient accaparées par un guerrier aux cheveux bleus, le beau Gideon, celui qui la rendait littéralement folle.

Pourquoi ne se souvenait-il pas d’elle ?

Comme chaque fois qu’elle pensait que Gideon l’avait tout bonnement oubliée, un violent désir de tuer l’envahit… Oubliée… Elle serra les dents à en avoir mal à la mâchoire.

« Ta colère met en danger ceux qui t’entourent. Calme-toi. Pense à autre chose. »

« Nous ne sommes plus dans le château », avertit Cauchemar qui, lui, avait déjà identifié l’endroit.

Les flammes moururent lentement et Scarlet put enfin distinguer ce qui l’entourait. Elle fronça les sourcils.

En effet, elle n’était plus au château, coincée entre les sordides murs de pierres et les barreaux de sa cellule, perturbée par les gémissements de peur et de douleur de ses voisins, dérangée par les odeurs âcres de sang et d’urine qui collaient à ses narines.

L’endroit où elle se trouvait était au contraire douillettement aménagé et plutôt accueillant, même si elle jugea la décoration un peu trop chargée. Un papier à motif fleuri recouvrait les murs, des rideaux noirs occultaient la baie vitrée. Un imposant lustre était suspendu au-dessus du lit, avec des ampoules rassemblées en forme de grappes de raisins. Quant au lit… Elle le balaya lentement du regard. Il était long et large, à baldaquin, avec des montants de bois sculpté et des draps de soie bleue.

Et le plus appréciable de tout… Il flottait dans la pièce une odeur douce et sucrée, un mélange de pomme et de vanille. Elle inspira avec délice, tout en se demandant comment elle était arrivée ici.

On l’avait transportée pendant son sommeil, un fait qui d’ordinaire la mettait en rage, mais qui, pour une fois, la ravissait parce qu’au moins elle avait enfin quitté cet horrible château.

— Je suis vraiment déçu que tu te réveilles.

En reconnaissant la voix chaude et profonde de Gideon, Scarlet se raidit et le chercha du regard. Il se tenait dans l’embrasure de la porte, ses yeux brillaient.

« Gideon ». Il avait été son époux et elle l’avait aimé à la folie. Aujourd’hui, il ne lui inspirait plus que du mépris, et pourtant son cœur battait la chamade, comme s’il avait reconnu et accepté ce guerrier. Comme autrefois.

« Je n’y peux rien. C’est plus fort que moi. »

Impossible de résister à la sensualité débordante de ce mâle mi-ange, midémon. Elle le haïssait, mais il l’attirait, même si une petite voix de femme tout au fond d’elle-même la mettait en garde contre le danger auquel elle s’exposerait en succombant à son charme. Danger qu’elle ne pouvait s’empêcher de désirer.

Il portait un T-shirt noir avec l’inscription « Tu me veux et tu le sais », un pantalon noir un peu trop grand, une chaîne en argent en guise de ceinture.

Trois piercings trouaient son sourcil droit. Celui de sa lèvre était particulièrement intéressant – un simple anneau en argent, assorti à sa ceinture.

Il avait toujours été soucieux de son apparence et n’aimait pas qu’on le taquine avec ça. Autrefois elle s’en était attendrie, parce que cela révélait son côté féminin. Mais aujourd’hui, elle n’était pas portée à l’attendrissement.

Il était là, aussi désirable qu’une truffe au chocolat qu’on aurait plongée dans un bain de caramel, tandis qu’elle ressemblait probablement à un rat d’égout pataugeant dans la fange. Durant son séjour au cachot, elle ne s’était que sommairement lavée ; elle avait toujours sur elle les mêmes vêtements sales, froissés et tachés. Elle ne s’était pas coiffée non plus. Ses cheveux étaient sales et emmêlés.

—Je vois que tu es très loquace, murmura-t-il. Nous sommes sur le bon chemin.

Elle était habituée à son étrange manière de s’exprimer et comprit aussitôt qu’il attendait qu’elle parle.

« Ne lui montre surtout pas que sa présence te trouble. »

Elle haussa un sourcil et affecta un air suprêmement indifférent.

—Tu te souviens de moi, à présent ?

Le ton était parfait. Dégagé et railleur.

Une lueur de tristesse passa dans les yeux de Gideon.

—Bien sûr que je me souviens de toi.

Donc, il ne se souvenait pas d’elle. Le salaud. Elle se contrôla, pour ne pas abandonner son air détaché.

—Dans ce cas, pourquoi m’avoir sortie de mon cachot ?

Du bout de son index, elle traça lentement une ligne imaginaire le long de son cou, jusqu’à ses seins, tout en se demandant si… Oui. Les yeux de Gideon suivaient son geste et cela pouvait signifier qu’il la trouvait encore attirante.

—Tu sais pourtant que je suis une femme dangereuse, insista-t-elle.

—Je l’ignore, répondit-il d’une voix rauque et essoufflée. Et je ne t’ai pas emmenée ici pour te mettre à l’aise et t’inciter à parler.

Ah… Ainsi, il ne l’avait pas transportée dans ce boudoir parce qu’il la désirait, mais uniquement pour satisfaire sa curiosité. Elle laissa tranquillement reposer sa main sur son genou en essayant de se persuader qu’elle n’était pas déçue.

—Si tu t’es imaginé qu’il suffisait de changer le décor pour me délier la langue, tu es un imbécile.

Il ne répondit pas, mais un muscle de sa mâchoire tressaillit. Visiblement, la réponse lui avait déplu.

Elle lui offrit un sourire mielleux et savoura sans retenue le plaisir de le laisser mariner dans l’incertitude. Il se posait des questions, et c’était tant mieux… Juste retour des choses. Elle avait passé des siècles à se torturer en se demandant ce qu’il avait bien pu devenir.

Évoquer l’angoisse qui l’avait habitée pendant tant d’années —une angoisse sourde qui lui avait rongé l’âme—lui ôta l’envie de sourire. Elle dut même se mordre la langue pour ne pas jeter toute sa hargne à la figure de ce traître.

« Je reviendrai te chercher pour te libérer, je le jure », lui avait-il dit.

« Non, ne pars pas, ne me laisse pas ici…», avait-elle supplié.

« Je t’aime trop pour rester longtemps séparé de toi, mon cœur, mais je dois partir, pour nous deux. »

Et ensuite, elle n’avait plus jamais entendu parler de lui. Jusqu’à ce que les Titans s’échappent de Tartarus et reprennent leur place sur l’Olympe. Elle avait été libérée, comme les autres prisonniers, et elle était venue sur la terre pour chercher son mari. Mari qu’elle avait trouvé en train de draguer dans une boîte de nuit miteuse.

Dans une boîte de nuit… Elle vit rouge en y repensant. « Inspire. Expire. »

Les points rouges qui dansaient devant ses yeux disparurent lentement.

—Nous avons déjà parlé de tout ça, dit-elle. Tu n’obtiendras rien de moi. Je n’ai pas l’intention de moisir ici.

Mais elle ne bougea pas et attendit sa réaction.

—Tu es libre de partir, rétorqua-t-il en croisant ses bras sur sa poitrine, ce qui eut pour effet de tendre le tissu du T-shirt sur ses puissants pectoraux. Si tu tentes de partir, je ne te le ferai pas regretter.

Elle ne s’y trompa pas. Il voulait dire que toute tentative d’évasion serait rétribuée par une punition. Mais elle fit mine de ne pas avoir compris.

—C’est très aimable à toi de me rendre ma liberté, dit-elle. Laisse-moi le temps de me réveiller et je m’en irai.

Il gronda de frustration et de colère, abandonnant totalement son attitude désinvolte.

—C’était cruel de ma part de t’avoir emmenée ici et tu ne me dois rien ; ne te crois donc pas obligée de rester, dit-il entre ses dents.

Elle se retint pour ne pas éclater de rire et parvint à en rester au sourire. Dieu que c’était divertissant de le faire marcher !

Divertissant ? Mais qu’est-ce qu’elle avait donc dans le crâne ? Elle aurait dû être exaspérée qu’il ne cesse de dire le contraire de ce qu’il pensait, au lieu de s’en amuser.

—Tu n’as pas du tout envie de rire et, moi, je n’ai pas envie que tu restes, reprit-il.

— Eh bien, ironisa-t-elle. Pour un peu, tu me supplierais. ..

Autrefois, elle l’avait cru différent des autres, mais il lui avait montré qu’elle s’était trompée. Il ne valait pas mieux que sa mère, que le roi, que tous les chiens qui l’avaient trahie et abandonnée à son sort.

Elle avait passé sa vie enfermée dans Tartarus, pour payer la faute de sa mère, Rhéa, emprisonnée par Cronos en punition d’une liaison adultère. Elle était née de cette union illicite, dans la cellule que Rhéa partageait avec les autres dieux qui l’avaient rejointe quand les Grecs avaient détrôné les Titans.

Scarlet avait donc été élevée au milieu des dieux et des déesses qui, au début, lui avaient manifesté de l’affection. Ensuite, quand elle avait grandi, elle avait subi la lubricité des hommes et la jalousie des femmes.

L’enfermement, la haine et l’amertume… Elle n’avait connu que ça.

Jusqu’au jour où Gideon était entré dans sa vie.

Il était à l’époque un guerrier d’élite de la garde rapprochée de Zeus et passait devant sa cellule quand il accompagnait un nouveau prisonnier. Elle avait fini par attendre ses apparitions, et lui aussi, sans doute, l’avait remarquée, parce qu’il était venu de plus en plus souvent, juste pour la voir.

« Ne pense plus à ce que tu as vécu avec lui. Tu vas t’attendrir et ce n’est pas le moment. »

Quand elle avait quitté cette horrible prison, elle aurait pu profiter de sa liberté et se chercher un dieu pour compagnon. Mais non… Elle n’avait pensé qu’à Gideon et elle était venue rôder à Budapest pour se rapprocher de lui.

Ensuite, elle avait appris que les Seigneurs de l’Ombre recherchaient les prisonniers de Tartarus possédés par les démons de Pandore, pour les rallier à leur cause ou

pour les tuer. Cela lui avait fourni une bonne excuse pour entrer en contact avec eux, sous prétexte de les menacer s’ils osaient s’en prendre à elle.

Et ça l’avait menée ici, dans cette chambre, avec ce salaud de Gideon.

« Voilà, c’est un salaud, c’est comme ça que tu dois penser à lui. C’est un salaud, un menteur, un assassin. Et tu le hais. »

Il projetait probablement de la tuer une fois qu’il aurait eu ses réponses.

Parce qu’elle refuserait de l’aider et qu’il ne le lui pardonnerait pas.

—Ton silence m’est très agréable, fit-il remarquer.

—Ravie que tu apprécies, rétorqua-t-elle.

De nouveau, il se renfrogna, et elle eut du mal à ne pas rire.

—Parce que j’ai l’intention de continuer à me taire, ajouta-t-elle. Et à part ça, sois tranquille… Je ne vais pas partir tout de suite.

Elle avait tout de même envie de lui parler, mais pas pour répondre à ses questions et lui donner les renseignements qu’il attendait.

Elle s’était longtemps demandé s’il avait trouvé une autre femme. Bien sûr, si c’était le cas, elle se verrait dans l’obligation de la tuer. Elle n’était pas jalouse, mais Gideon ne méritait pas d’être heureux.

Il ne fallait pas se méprendre sur ses motivations.

—Je ne te remercie pas de rester, dit-il en poussant un soupir de soulagement.

Il la remerciait à sa façon.

—Je m’en fiche, grommela-t-elle.

Elle l’envoyait paître à sa façon.

Il plissa les yeux en la contemplant fixement, tout en se passant la langue sur les dents. Il ressemblait à un enfant capricieux qui s’apprête à taper du pied.

Elle venait de marquer un point.

—Comment expliques-tu que mes amis soient au courant de notre mariage ?

demanda-t-il.

Il voulait savoir pourquoi personne, pas même ses compagnons, n’avait jamais entendu parler de leur mariage ? Facile.

—Nous nous sommes mariés en secret, crétin.

Cette fois, il ne s’énerva pas.

—Pourquoi ?

Elle haussa les épaules. La réponse était évidente : elle avait été une prisonnière et lui un homme libre.

—Je n’avais pas honte de toi ? insista-t-il.

Il aurait mérité une gifle pour cette question, qui prouvait qu’il se plaçait au-dessus d’elle. Apparemment, il avait une haute opinion de sa personne.

« Salaud » n’était pas un mot assez fort pour le décrire.

—Tu n’avais pas honte de moi, dit-elle sèchement. Mais tu aurais été puni de mort si on avait eu connaissance de notre relation.

Il acquiesça, comme s’il comprenait enfin qu’elle était de la race des Titans, enfermée par les Grecs dans Tartarus durant des milliers d’années, et pas une simple criminelle. Comme s’il se rendait enfin compte que Zeus n’aurait jamais pardonné à un guerrier de sa garde d’élite de pactiser avec l’ennemi.

—D’accord. Et puisque nous n’étions pas mariés, comment t’appelais-tu ?

Quoi ? Il avait déjà oublié son prénom alors qu’elle le lui avait rappelé quelques semaines plus tôt ?

—Je m’appelle Scarlet, répondit-elle d’un ton mauvais.

Quel crétin…

—Mais je te l’ai déjà dit, ajouta-t-elle en crispant ses mains sur le drap.

« Crétin, idiot, triple buse. »

—Ça, je ne le savais pas encore, dit-il avec un geste vague. Je ne te demandais pas ton nom de famille.

Il tentait de savoir si elle était une déesse ou une servante, les déesses ne portant pas de nom de famille. Il la prenait décidément pour une idiote. Il allait voir de quel bois elle se chauffait.

—Mon nom de famille change chaque fois que je vois un film et que je tombe amoureuse du héros, minauda- t-elle avec un grand sourire.

Il pinça les lèvres et son anneau d’argent brilla dans la lumière blafarde de la pièce. Apparemment, il n’aimait pas l’idée qu’elle puisse dévorer d’autres hommes du regard.

—Amoureuse du héros ? demanda-t-il d’un ton railleur et volontairement blessant.

Il était donc vraiment agacé et elle considéra qu’elle venait de marquer un deuxième point.

—Oui, amoureuse. Je craque, quoi…

Elle insistait, pour bien lui montrer qu’elle n’avait pas passé des siècles à rêver de lui et à se morfondre en l’attendant.

Même s’il y avait de cela.

Il plissa les yeux, et ses longs sourcils posèrent une ombre sur ses iris bleus.

—Tu n’es pas possédée par un démon, donc tu n’es pas un Seigneur de l’Ombre, dit-il. Et donc, tu ne devrais pas t’appeler Scarlet Seigneur.

—Parce que tu te fais appeler Gideon Seigneur ?

—Non.

—Eh bien, libre à toi. Je n’ai aucune envie de devenir Scarlet Seigneur.

Pas question de porter le même nom que lui. Elle ne partagerait plus rien avec cet homme, et surtout pas un nom de famille. Elle ne voulait pas lui offrir son cœur à broyer.

Il découvrit ses dents blanches comme des perles, en une sorte de moue grimaçante.

—Je ne te conseille pas de surveiller tes paroles.

—On ne t’a jamais dit d’aller te faire foutre ?

Contre toute attente, cette provocation fit fondre la colère de Gideon et, cette fois, ce fut pour sourire qu’il découvrit ses dents.

—Tu n’as vraiment aucun sens de la repartie. Je ne comprends pas pourquoi je t’aurais choisie pour femme.

« Ne te laisse pas attendrir…»

—Je ne veux pas connaître ton nom de famille, reprit-il, les bras toujours croisés sur la poitrine. Je t’en prie.

Ce « Je t’en prie » signifiait qu’il lui donnait un ordre. Un ordre… Il ne manquait pas de culot.

La demande était formulée d’un ton tranquille, mais l’éclat froid qui brillait dans son regard semblait indiquer qu’il était prêt à venir chercher la réponse si elle se faisait trop attendre.

Elle choisit de céder et haussa les épaules, comme si elle s’en fichait.

—Eh bien… Il y a eu Pattinson, un certain temps. Tu connais Robert Pattinson ? C’est un type incroyablement sensuel. Et ne me dis pas que j’ai un faible pour les hommes plus jeunes que moi, parce que c’est faux. Il me fait craquer à cause de sa voix. Une voix d’ange… J’adore quand un homme chante pour moi. Toi, tu ne chantais jamais, parce que tu as une voix horrible.

Elle frissonna de dégoût.

—Je ne dis pas ça pour t’embêter, mais parce que c’est vrai. Ta voix est aussi horripilante qu’une craie qui crisse sur un tableau noir.

Il l’écoutait en silence, en se broyant les biceps, au point que des ecchymoses apparaissaient déjà.

—Et pas avant cela ? demanda-t-il seulement.

Il avait laissé tomber le « Je t’en prie ». Parfait. Elle commençait à avoir le dessus. Mais jusqu’où serait-elle obligée d’aller avant qu’il n’abandonne sa stupide fierté de mâle et qu’il vienne vers elle pour la supplier de lui pardonner ?

Autrefois, il n’aurait pas attendu aussi longtemps… Elle se souvint avec émotion à quel point il était doux et tendre. Mais il avait changé, de toute évidence. Il était devenu un Seigneur de l’Ombre. Comme tout le monde, elle avait entendu parler de ses exploits et de ceux de ses compagnons, des innocents qu’ils avaient tués, des villes qu’ils avaient détruites.

D’ailleurs, elle n’avait pas besoin de ça pour comprendre que le Gideon qu’elle avait devant elle n’était pas celui qu’elle avait connu à Tartarus. Être désigné comme gardien d’un démon de la boîte de Pandore vous changeait à jamais, elle était bien placée pour le savoir. Quand elle avait accueilli Cauchemar, elle avait perdu pied et vécu sous son emprise pendant des siècles, d’après ce qu’on lui avait dit, parce qu’elle ne se souvenait plus de tout et qu’elle avait complètement perdu la notion du temps. Petit à petit, elle avait repris le dessus, mais, depuis, elle n’était plus la même.

—J’ai été aussi Mme Pitt, puis Mme Gosling, puis Mme Jackman. Ensuite, il y a eu Reynolds. J’y reviens régulièrement, à Reynolds, c’est mon préféré. Je craque pour ses cheveux blonds et ses muscles…

Elle frissonna. Ostensiblement.

—Et qui d’autre ? Voyons… Bana, Pine, Efron, DiCaprio. DiCaprio… Encore un blond, tiens… Je dois avoir un faible pour les blonds.

Elle insistait sur les blonds parce que Gideon était brun, sous sa teinture bleue.

—Je ne suis pas attirée par les filles, mais, tout de même, Jessica Biel aurait presque pu me faire changer d’avis. Tu as vu ses lèvres ? Enfin, bref, j’ai été Scarlet Biel.

Gideon en resta bouche bée. A part ça, il paraissait de nouveau furieux.

—Ils ne sont pas très nombreux, en fait, tes amants non imaginaires, fit-il sèchement remarquer.

Il ne marchait pas, il courait ! Et dans sa voix, en plus du mécontentement, elle crut discerner un certain tremblement qu’elle connaissait bien et qui signifiait qu’il la désirait.

« Ne souris pas. »

—Que veux-tu…, reprit-elle. J’aime le changement. Il faudra peut-être que je me calme un jour, mais ce n’est pas pour tout de suite.

Cette fois, il souffla, avec un air tellement furieux qu’elle n’aurait pas été surprise de voir sortir de la fumée par ses narines. Il était littéralement fou de rage. Il se raidit, lit un pas en avant, s’arrêta, recula pour se replacer dans l’embrasure de la porte.

—Continuons à parler de ça, lança-t-il tout en se détournant, comme pour sortir.

—Attends, appela-t-elle.

Elle n’en avait pas terminé avec lui. Pas encore.

—Et toi ? demanda-t-elle.

« Fais attention. Il ne faut pas qu’il se doute que tu es jalouse. »

—Tu as eu des maîtresses ? Une femme ? Tu as quelqu’un en ce moment ? Si tu t’es remarié, je n’hésiterai pas à te dénoncer pour polygamie.

Voilà. Se placer sur le terrain du droit. Pour qu’il ne soupçonne pas ce qu’elle ressentait.

Il se retourna lentement.

—Oui, répondit-il tout bas.

Il serrait tellement les dents que les mots étaient à peine audibles.

—J’ai une maîtresse, en ce moment. Et j’ai aussi une femme.

Scarlet se surprit à soupirer de soulagement. Il était donc libre et célibataire.

Il en profitait probablement pour sauter sur tout ce qui bougeait, mais bon, il n’avait pas d’attaches. Elle se mit à trembler et tenta de se convaincre que c’était uniquement parce qu’elle était frustrée de ne pas pouvoir le faire souffrir en tuant sous ses yeux celle qu’il aimait.

—Le chapitre est clos, déclara-t-elle sèchement.

Elle savait ce qu’elle voulait savoir. Plus rien ne la retenait auprès de lui. Pourtant, elle ne prit pas ses jambes à son cou. Elle se leva calmement, l’idiote, et se tourna vers la salle de bains.

—Je vais prendre une douche, annonça-t-elle. Pendant ce temps, va me chercher à manger. Et ne discute pas, sinon je te jure que tu auras à affronter une invasion d’araignées dans ton prochain rêve.

Elle n’était pas sûre de mettre sa menace à exécution, parce que Cauchemar ne prenait aucun plaisir à torturer Gideon et qu’elle avait dû insister, la première fois. Il avait cédé, mais n’avait cessé de gémir et de se plaindre, au lieu de se réjouir de la terreur qu’il lui inspirait. Cauchemar était un tortionnaire et toutes les victimes lui convenaient. Elle ne l’avait jamais vu hésiter à frapper…

Pourquoi son démon avait-il décidé d’accorder un traitement de faveur à Gideon, justement à lui, l’être qu’elle désirait faire souffrir le plus au monde ?

Cauchemar ne connaissait pas Gideon – elle avait été possédée après que ce salaud l’eut abandonnée –, mais il l’avait entendue se plaindre de lui et le maudire pendant des milliers d’années.

Il aurait dû se montrer ravi de lui en faire baver, voire de l’éliminer, ne fût-ce que pour ne plus subir à longueur de temps les récriminations de Scarlet.

—Pourquoi restes-tu planté à me regarder ? demanda- t-elle avec agacement.

Je croyais t’avoir demandé d’aller me chercher à manger.

La bouche de Gideon eut ce petit tressaillement adorable qui la faisait craquer, celui qui signifiait qu’il se retenait de sourire. Il était décidément étrange. Un autre se serait offusqué, ou lui aurait planté un poignard dans le cœur pour lui apprendre à employer ce ton autoritaire.

—Tout ce que tu voudras, dit-il.

Phrase qui voulait dire bien sûr qu’il n’avait pas la moindre intention de lui obéir, ce qui ne la surprit pas. Il avait toujours eu un esprit rebelle, et c’était entre autres ce qui l’avait séduite chez lui. Mais tout de même… Il avait du culot de lui tenir la dragée haute.

Et puisqu’il le prenait sur ce ton…

Elle avança lentement vers la salle de bains, puis, comme prise d’une inspiration subite, elle lança négligemment par-dessus son épaule :

—Au fait, il faut que je te dise… Je te mène en bateau depuis le début. Nous n’avons jamais été mariés.

Bon sang ! Gideon n’arrivait décidément pas à savoir si cette Scarlet mentait ou si elle disait la vérité. Chaque mot qui sortait de sa jolie bouche lui caressait agréablement les oreilles. Et, pire encore, cette caresse le faisait frissonner tout entier.

Comment était-ce possible ?

D’ordinaire, la vérité hérissait son démon, et les mensonges déclenchaient ses ronronnements. Mais avec cette Scarlet Pattinson – il se retint de donner un coup de poing dans le mur de l’hôtel, exactement comme tout à l’heure Strider dans les couloirs du château –, tout allait de travers. Sa voix rauque suffisait à plonger Tromperie dans une sorte d’extase qui l’empêchait de démêler le vrai du faux, et lui ôtait même toute envie de le démêler.

Il allait devoir régler ce problème au plus vite. Sinon, il n’obtiendrait jamais ses réponses.

« Abandonne-la dans cet hôtel, supplia Tromperie. Quitte-la, laisse-la tomber. Et surtout, ne pose pas la main sur elle. »’

Poser la main sur elle ? Ah non ! Il n’avait pas envie de risquer sa peau. Elle était du genre à vous envoyer son poing dans la figure pour avoir tenté de l’embrasser. Ou à vous faire avaler vos testicules pour avoir osé profiter de ce qu’elle était nue sous la douche pour reluquer ses courbes.

Nue. Sous la douche. Elle n’allait pas tarder à l’être, justement.

C’était malin… A présent, il avait une érection.

La porte de la salle de bains se referma avec un bruit sec et Scarlet disparut de sa vue. Dommage… Ou plutôt, tant mieux… Elle s’apprêtait à enlever ses sous-vêtements, une culotte et un soutien-gorge noirs, en dentelle. La fermeture du soutien-gorge – il avait eu le temps de l’apercevoir – se trouvait sur le devant et serait facile à défaire. Après tout, ça valait peut-être bien qu’on risque ses testicules…

Il marcha droit sur la salle de bains, avec la sensation d’être dévoré par les flammes. Mais il parvint tout de même à s’arrêter devant le battant et à se retenir de frapper.

« Montre-lui que tu sais te tenir, voyons…»

Mais elle était si belle, ce n’était pas facile. Avec sa peau pâle et rosée, ses longs cheveux noirs… Et quand on ajoutait ses courbes voluptueuses sur ce corps tout en muscles – deux qualités normalement contradictoires, mais qui se mariaient chez elle à merveille –, il n’y avait plus moyen de résister.

Exquise. Elle était tout simplement exquise.

Comme les mots qu’elle s’était fait graver autour de la taille, « se séparer, c’est mourir », ornés d’une guirlande de fleurs. Des fleurs colorées qu’il aurait voulu suivre du bout des doigts. Ou de la langue. Et en dessous, sur sa cuisse, elle avait un papillon pris dans un arc-en-ciel, tourné vers les fleurs, comme pour s’envoler vers elles.

Mais ce qui l’avait le plus impressionné, c’était l’inscription. Parce qu’il portait la même, également autour de la taille, avec les mêmes fleurs. Ses compagnons s’étaient moqués de lui. Qu’est-ce que c’était que ce tatouage ?

Il n’était tout de même pas une fille ! Il leur avait répondu que justement ce tatouage lui servait à prouver que rien ne pouvait gâcher son sex-appeal de mâle.

Mais la vérité, c’est qu’il avait eu en rêve la vision d’une femme portant ce tatouage. Une vision récurrente. se séparer, c’est mourir. Il avait toujours pensé que ces mots renvoyaient à quelque chose de précis. A présent, il savait à quoi ils renvoyaient. Il savait qu’il avait contemplé autrefois ce tatouage sur le corps de Scarlet. Est-ce que ça voulait dire qu’ils avaient vraiment été mariés ? Peut-être pas, mais cela prouvait au moins qu’ils s’étaient connus et fréquentés.

Mais, bon sang, pourquoi donc ne pouvait-il pas s’en souvenir ?

« Moi, je sais », intervint Tromperie.

« Tais-toi. Je préfère quand tu restes silencieux. »

Le bruit de l’eau ricochant sur la porcelaine résonna soudain dans la chambre d’hôtel. Scarlet était probablement nue, et sous la douche, en train de frémir de bien-être, tandis que l’eau dégoulinait sur son superbe corps.

Gideon poussa un gémissement et se passa la main sur le visage pour tenter d’effacer les images qui défilaient devant ses yeux. Mais cela ne servit à rien.

Il tendit le bras vers la poignée de la porte. Tant pis, il n’y tenait plus. Il était prêt à affronter le danger.

Mais, une fois de plus, il se retint à temps et recula, se campant sur ses deux jambes. Non et non. Il ne craquerait pas.

Au moins, il ne craignait pas qu’elle lui échappe. Pendant qu’elle dormait, il avait placé devant les portes et les fenêtres de la Chambre des détecteurs de mouvements reliés à son téléphone. Si elle tentait de sortir, il en serait aussitôt averti. Et elle le ferait, il n’en doutait pas, car elle n’était pas femme à se soumettre. Elle n’était pas facile à apprivoiser, et allait lui poser des problèmes.

Elle lui en posait déjà, d’ailleurs.

Qu’est-ce que c’était que cette manie d’emprunter le nom de famille des acteurs qui la faisaient fantasmer ? Il pouvait à la rigueur accepter qu’elle le trompe avec des femmes. Il était prêt à encourager ce penchant mignon, qui ne portait pas à conséquence. Mais les hommes, non, pas question qu’il accepte ça ! Surtout s’il y avait une chance pour que Scarlet ait été sa femme.

Mais problème ou pas, il n’était pas question de la laisser partir parce qu’il crevait d’envie de la prendre dans ses bras, de sentir sa peau contre la sienne, de la rejoindre sous cette douche tiède, là, tout de suite, pour l’embrasser partout. Et ensuite… Ensuite il se glisserait en elle, loin, très loin, le plus loin possible, tandis qu’elle s’agripperait à ses cheveux et lui labourerait le dos de ses ongles, tout en gémissant son nom et en le suppliant de ne pas s’arrêter.

Et voilà… Il avait de nouveau une érection.

Elle lui résistait beaucoup plus qu’il ne s’y était attendu. Mais, d’un autre côté, il ne s’était peut-être pas montré suffisamment insistant. Au fond, ce n’était pas plus mal…

Comme Strider le lui avait rappelé, les chasseurs étaient en ville et ils voulaient du sang. Depuis qu’ils savaient comment maîtriser les démons de Pandore en les faisant entrer dans des corps de leur choix, ils ne craignaient plus de les libérer en tuant les Seigneurs de l’Ombre. Ils étaient plus déterminés et plus vindicatifs que jamais. Ce n’était pas le moment de se laisser distraire par une femme.

Il aurait pu emmener Scarlet ailleurs, dans une autre ville, ne fût-ce que pour l’écarter du danger, mais il ne pouvait se résoudre à abandonner ses compagnons, qui avaient plus que jamais besoin de lui. Maddox ne pensait qu’à s’occuper de sa femme qui attendait des jumeaux. La petite copine de Lucien préparait leur mariage. Sabin était sur les dents depuis que Gwen s’était absentée pour rendre visite à l’une de ses sœurs qui vivait au paradis avec un ange. Quant à Reyes, il soutenait sa compagne, Danika, l’Œil qui voit tout, dont les visions de l’enfer et du paradis étaient encore plus épouvantables que les cauchemars de Scarlet.

L’état des troupes n’était pas fameux.

Et ça, c’était sans parler d’Aeron, qui se remettait lentement de son incursion dans le royaume de la mort. Il en était rentré indemne, mais secoué. Il n’était plus possédé par Colère et avait du mal à s’habituer au changement.

Gideon ne l’enviait pas. Il n’était pas comme certains de ses compagnons, qui se plaignaient de leur moitié démoniaque. Il avait depuis longtemps accepté Tromperie et n’aurait pas voulu qu’on les sépare. Avec lui, il se sentait plus fort, plus intelligent. Grâce à lui, personne ne pouvait lui mentir – excepté Scarlet.

Et à propos de détection du mensonge…

« Au fait, il faut que je te dis«… Je te mens depuis le début. Nous n’avons jamais été mariés. »

Au diable cette femme et ses ruses de séductrice !

Avaient-ils ou non été mariés ? Il avait de fugaces visions de son corps penché sur celui de Scarlet, et cela signifiait peut-être qu’il avait couché avec elle, savouré son corps, partagé autrefois avec elle tout ce qu’il aurait bien voulu partager en ce moment. Mais qui sait ? Il pouvait tout aussi bien s’agir de fantasmes.

Il soupira et avança vers le lit où Scarlet avait dormi. Les draps étaient encore chauds, imprégnés de son odeur d’orchidée. Il respira à pleins poumons en se demandant si cette odeur lui rappelait quelque chose.

Il laissa retomber le drap et se renfrogna quand il sentit de nouveau remuer son sexe.

« Tu ferais mieux de quitter cette pièce avant d’oublier tes bonnes résolutions et de pousser la porte de cette salle de bains. »

Pousser la porte de la salle de bains… L’idée excita Tromperie, qui se mit à hurler.

« Ne la pousse pas. Ne la pousse pas. »

« La ferme », gronda Gideon.

Il avait fait comprendre à Scarlet qu’elle ne devait pas compter sur lui pour s’occuper de son repas, et pourtant il sortit, prenant soin de fermer à clé derrière lui, et descendit à la réception pour commander à manger – tendant son choix par écrit à la réceptionniste pour être sûr d’être compris.

Et pendant tout ce temps Tromperie ne cessa de protester parce qu’ils avaient laissé Scarlet. C’était complètement surréaliste.

La réceptionniste prit le papier et le lut.

— Entendu, monsieur Seigneur, dit-elle en souriant aimablement. Je vous fais monter tout ça au plus vite.

Il faillit la reprendre et lui dire qu’il ne s’appelait pas Seigneur, mais Pattinson. Non mais vraiment, quelle honte, il était prêt à tout pour faire plaisir à Scarlet ! Enfin, il se retint et se contenta de sourire à la charmante jeune femme. Puis il regagna la chambre. Scarlet avait faim, il allait donc lui donner de quoi se rassasier. Épouse ou pas, il avait encore des questions à lui poser.

Ensuite, il verrait. Il n’avait pas encore décidé de l’attitude qu’il adopterait avec elle quand il aurait satisfait sa curiosité. Mais si elle voulait qu’il se comporte en gentleman, elle allait devoir y mettre du sien.

3

Tout en se brossant les cheveux, Scarlet savourait le plaisir de se sentir enfin propre.

Dieu que c’était délicieux ! En plus de son odeur naturelle d’orchidée, qu’elle tenait sans doute de son père, elle sentait maintenant la pomme et la vanille.

La douche avait revigoré ses muscles engourdis et l’avait mise de bonne humeur. Enfin, presque… En tout cas, plus rien n’aurait dû la retenir ici, à présent. Pourquoi donc ne prenait-elle pas ses jambes à son cou ?

Cauchemar ne fit pas de commentaires. La douche tiède l’avait plongé dans une douce somnolence.

Mais Scarlet n’avait pas besoin de lui pour savoir qu’elle restait pour Gideon.

« Tu n’as donc pas encore compris que rien n’est possible entre vous ? »

Oui, elle l’avait compris. Mais il était tout de même difficile de résister au charme de ce guerrier.

Gideon avait pensé à tout et disposé sur le lavabo une brosse à dents, du dentifrice, une brosse à cheveux. Et aussi un horrible ruban bleu pour ses cheveux et des vêtements, soigneusement pliés sur le couvercle de la cuvette des toilettes. Il avait choisi une petite robe bleue légère, trop légère – alors qu’elle aurait préféré un pantalon et

un T-shirt. Des chaussures à talons hauts au lieu de bottes. Pas de soutien-gorge, juste une culotte. Bleue, elle aussi.

Apparemment, il avait un faible pour le bleu.

Elle en fut agacée parce qu’elle ne s’en souvenait pas et que c’était probablement récent.

Puis elle s’en voulut. Voyons, c’était ridicule… Il pouvait bien préférer le bleu ou "n’importe quoi d’autre, ça ne la concernait en rien.

— Je suis content que tu prennes tout ton temps, dit-il à travers la porte.

J’adore attendre.

Sa voix chaude et profonde lui donna la chair de poule. Elle l’imagina en train d’aller et venir de l’autre côté du battant, comme un lion en cage –délicieuse vision qui la fit sourire. Il n’avait jamais été très patient.

Chaque fois qu’il venait en secret la retrouver à Tartarus, il se jetait sur elle pour la couvrir de baisers et de caresses, comme s’il avait craint de ne jamais la revoir.

« Tu m’as tellement manqué », disait-il.

« Alors, ne me quitte plus », répondait-elle invariablement.

« Si je le pouvais, je resterais avec toi dans cette cellule », soupirait-il.

La dernière fois qu’il avait prononcé cette phrase, il l’avait ponctuée d’un sourire attristé.

« Un jour, peut-être », avait-il ajouté.

« Non ! » avait-elle protesté.

Parce qu’elle ne voulait pas pour lui d’une vie de prisonnier.

« Fais-moi vite oublier que tu n’étais pas là. »

Et il le lui avait fait oublier. Ça oui…

Ensuite, il lui avait répété qu’il lui aurait volontiers enlevé le collier d’esclave qui l’empêchait de fuir. Mais il ne possédait pas ce pouvoir qui était réservé à quelques élus désignés par Zeus. Elle avait donc conservé ce collier d’or, un collier magique qui semblait se fondre dans sa peau.

De plus, même si Gideon lui avait ôté ce collier, il leur aurait fallu traverser Tartarus et tromper la vigilance des gardiens postés à l’entrée—exploit totalement irréalisable, surtout à deux. Pourtant, il avait songé à la faire évader…

Scarlet ne put s’empêcher de se sentir attendrie en y repensant.

« Non ! Pas de ça ! Tu ne supporterais pas qu’il te brise une deuxième fois le cœur. »

Elle lâcha la brosse qui heurta bruyamment l’émail du lavabo, puis elle enfila la robe. Le doux tissu de soie caressa sa peau au passage, lui arrachant un gémissement. Elle n’avait jamais porté de robe de soie, mais c’était peut-être une erreur, après tout. La culotte aussi était incroyablement douce, et lui arracha un autre gémissement. En revanche, elle dédaigna les chaussures à talons et enfila ses vieilles bottes, plus commodes pour soumettre un récalcitrant comme Gideon.

Elle était prête, à présent. Elle se détourna de la glace et se redressa de toute sa hauteur. Une dernière entrevue avec Gideon et elle le laisserait tomber.

Leur histoire serait finie, morte et enterrée. Enfin, elle aurait réglé ses comptes et pourrait passer à autre chose, retourner à sa vie de mercenaire –une vie pas très reluisante, faite de contrats douteux.

« Yas-y. Pousse cette porte. Ce sera bientôt terminé. »

—Tu te moques de moi ou quoi ? lança-t-elle en faisant irruption dans la chambre dans un nuage de vapeur odorante, tout en brandissant le ruban bleu à bout de bras.

Aussitôt, le regard bleu électrique de Gideon la parcourut des pieds à la tête, en s’arrêtant sur les endroits qui l’intéressaient le plus. Une lueur sombre passa dans ses yeux et il déglutit.

—Le ruban te plaît ? demanda-t-il d’une voix altérée. Je le trouvais affreux.

Il voulait donc qu’elle porte de belles choses… C’était gentil de sa part.

Oh et puis zut ! Gentil ou pas, elle ne voulait plus de lui.

Il se tenait devant une desserte à roulettes qu’elle n’avait pas remarquée tout à l’heure. Il gardait ses bras croisés sur sa poitrine. Était-ce pour résister au désir de l’étrangler ?

—Ah ! dit-elle. Tu aimes donc les femmes qui s’habillent comme des gamines.

Elle s’efforça d’ignorer les battements de son cœur et son sang qui lui brûlait les veines.

—Je ne me doutais pas que tu avais des fantasmes aussi puérils.

Mais cette fois, sa voix avait flanché et elle s’en voulut. Était-ce parce qu’elle avait évoqué ses fantasmes ? Sur quoi pouvait-il bien fantasmer en ce moment ?

Est-ce que ses goûts avaient changé en matière de sexe ? Était-il toujours aussi doux et tendre ?

Est-ce que ses goûts avaient changé en matière de femme ? Les préférait-il toujours douces et tendres ?

Probablement.

Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, depuis qu’il l’avait rejointe dans le donjon, il n’avait pas manifesté de désir pour elle. Sans doute la trouvait-il trop dure et trop froide.

La robe qu’il avait préparée pour elle prouvait qu’il aurait préféré une femme plus délicate. Elle ne convenait pas à la vie qu’elle menait. Elle devait être prête à se battre à tout moment. Elle était la fille de Rhéa, l’épouse du roi des dieux, ce qui faisait d’elle une proie rêvée pour un enlèvement avec demande de rançon – même si sa mère n’aurait jamais déboursé un centime pour sa liberté. La tuer revenait à éliminer une candidate à la succession pour le trône : elle avait de nombreux ennemis.

Une odeur de pain frais, de poulet et de riz vint soudain flotter autour d’elle.

Elle en eut l’eau à la bouche et en oublia aussitôt le ruban, et sa résolution d’en finir au plus vite avec Gideon. Ses bras retombèrent, ballants, le long de son corps.

—Tu m’as apporté à manger, murmura-t-elle d’un ton surpris.

Encore un geste délicat. Le salaud.

—Non, répondit-il en se laissant retomber dans le fauteuil derrière lui. Tout ça, c’est pour moi.

Il avait vu les choses en grand. La desserte était couverte d’assiettes chaudes qui fumaient encore.

—Cette couleur te va très mal, fit-il remarquer.

Elle se sentit soudain toute revigorée. A l’idée de manger, bien entendu. Et pas parce qu’il trouvait que le bleu lui allait bien.

—Tu m’as obligée à enfiler une robe, grommela-t-elle. Sois sûr que je te le ferai payer.

Il haussa les épaules et elle ne put s’empêcher de remarquer qu’il était carré, plus carré et musclé que dans son souvenir. Puis il lui tendit une assiette de riz au poulet, qui contenait aussi quelques légumes. Elle avança vers lui, la main tendue, pour s’en saisir, comme un automate. Puis elle s’installa sur le premier fauteuil venu, justement celui qui était face à lui, pas de chance, et se mit à manger.

—Pourquoi est-ce que tu ne dors que la nuit ? demanda-t-il.

Il voulait profiter de ce qu’elle était occupée à manger pour lui soutirer des renseignements. Il commençait par une question anodine, pour endormir sa méfiance. Mais pour qui la prenait-il ? Elle décida de rentrer dans le jeu et de répondre. Pour l’instant.

—Il y a toujours des gens qui dorment quelque part sur terre, dit-elle. Et mon démon les trouve, tu peux lui faire confiance. De plus, mon sommeil se décale tous les jours d’une seconde, et ce décalage, même insensible, me permet au bout du compte d’entrer en contact avec tous les êtres vivants.

Personne n’échappait à Cauchemar, il avait compris le message.

—Ah ! Ce n’est pas du tout intéressant à savoir.

Il marqua un temps de pause, puis reprit.

—Je ne veux pas que tu me dises pourquoi tu as choisi ce tatouage autour de la taille, ni qui te l’a fait. Et je ne veux pas non plus que tu me dises pourquoi nous nous sommes séparés et pourquoi je t’ai oubliée.

Elle ne s’était pas trompée. Il en venait au fait.

—Mais je t’ai dit que je t’ai menti, fit-elle remarquer. Nous n’étions pas mariés.

Elle piqua avec sa fourchette un morceau de carotte au beurre. Délicieux.

Elle avala une gorgée de vin rouge. Divin.

—Et je t’ai crue, dit-il.

Elle haussa les épaules, tout aussi nonchalamment que lui.

—J’ai suffisamment répondu à tes questions pour ce soir. Je sais que tu m’as emmenée ici pour me soutirer des renseignements. Tu espères m’amadouer, me faire parler. Et une fois que j’aurai répondu, je réintégrerai mon cachot.

—Tu te trompes, dit-il en allongeant le bras vers elle.

Il lui prit la main et la porta à ses lèvres pour dépose^

un léger baiser sur sa peau brûlante.

—Je voulais simplement passer du temps avec toi, apprendre à te connaître, oublier les autres.

Elle avait tant rêvé d’entendre ces mots que cela lui fit mal. Et encore plus mal de penser qu’ils exprimaient exactement le contraire de ce qu’il pensait.

Oui, il mentait. Sinon, il aurait été en train de se rouler par terre.

Le salaud ! Il s’amusait avec elle et elle avait failli marcher !

Une bouffée de révolte l’envahit et elle songea à lui voler un poignard pour le lui planter dans le ventre.

—Ah, oui, je comprends ! ricana-t-elle. Oublier les autres, ça ne t’est pas difficile, toi qui as une mémoire de poisson rouge.

Sa voix était pleine d’amertume. Impossible, hélas, de prendre un ton détaché.

Il fronça les sourcils et lâcha sa main.

Elle eut envie ; de hurler de frustration. De lui demander de la reprendre.

Mais elle se tut et termina en silence son assiette, puis son repas, ne laissant rien, pas une miette ni une gorgée de vin pour lui.

—Pourquoi es-tu si désireuse de me mettre au courant de ce qui s’est passé ?

demanda-t-il avec une curiosité qui paraissait sincère.

Pourquoi ? Il voulait savoir pourquoi ?

Parce qu’elle avait passé des milliers d’années à se demander où il était, ce qu’il faisait et avec qui. Des milliers d’années à se demander s’il pensait à elle, pourquoi il ne revenait pas vers elle. A se demander s’il était toujours en vie. Avec un peu plus d’angoisse chaque jour.

Et pendant toutes ces années de silence, elle n’avait pas une seule fois douté de son amour. Elle s’était persuadée qu’il était mort. Seule la mort avait pu le tenir éloigné d’elle. Elle en avait pleuré des larmes de sang.

Des siècles plus tard, elle avait appris qu’il était toujours en vie, et cela lui avait fait un tel choc qu’elle en garderait pour toujours une ombre sur le cœur.

Lui ne s’inquiétait d’elle que depuis une semaine. Il ne s’endormait pas en pleurant, il ne vomissait pas d’angoisse.

Elle serra si fort les poings que le verre qu’elle tenait à la main se brisa. Des perles rouges apparurent sur ses paumes, mais elle ne s’arrêta pas à la douleur. Ce n’était rien à côté de ce qu’elle avait enduré. Rien. Désormais, plus rien ne pouvait la faire pleurer.

Gideon soupira et lui prit le poignet pour évaluer les dégâts.

— Ça me fait plaisir de te voir blessée, dit-il. Je n’ai aucune envie que tu sois bien.

Quoi ? Mais de qui se moquait-il ?

Quand elle l’avait revu pour la première fois, dans le donjon, quand elle avait posé les yeux sur son beau visage, elle avait tout d’abord ressenti une grande joie. Enfin ! Il était là ! Devant elle ! Puis ç’avait été la colère, suivie du ressentiment et d’une envie brûlante de se venger. Mais se venger comment ?

Jamais il ne pourrait souffrir ce qu’elle avait souffert.

De nouveau, une bouffée de rage l’envahit à l’idée qu’il osait jouer les victimes. Il restait calme et s’amusait à la titiller, comme un gosse taquine des fourmis. Et tout ça uniquement parce qu’elle représentait pour lui une énigme. Rien d’autre. Il ne réclamait pas son pardon. Ni son amour.

Monsieur voulait des réponses. Il ne s’intéressait pas le moins du monde à ce qu’elle ressentait, et il prétendait se préoccuper de quelques petites entailles à la main ?

Avait-il vraiment eu des sentiments pour elle, autrefois ? Il l’avait épousée, mais l’avait ensuite quittée. Elle savait maintenant que c’était pour ouvrir la boîte de Pandore avec ses compagnons. Les dieux l’avaient puni en le désignant comme gardien de Tromperie et en le chassant de l’Olympe. Elle aussi avait payé pour sa faute. Le jour même, Cauchemar était entré en elle.

Elle avait passé des siècles dans les ténèbres, oublieuse d’elle-même, vaincue par son démon – des siècles qui avaient filé à une vitesse vertigineuse.

Quand elle avait repris le dessus, elle s’était souvenue de Gideon. Elle avait appris ce qui lui était arrivé et elle s’était doutée que lui aussi avait dû redevenir lui-même – du moins en partie. Elle avait donc attendu son retour.

Attendu. Attendu. En se torturant d’angoisse. En se persuadant qu’il était mort.

Et durant cette interminable attente, elle avait commis des atrocités. Les dieux et les déesses qui partageaient sa cellule à l’époque – une nouvelle cellule où ses geôliers avaient jugé bon de l’isoler, hors de portée de la

« tendre » main de sa mère – n’avaient pas survécu à sa fureur.

Les dieux grecs avaient failli l’exécuter, pour la punir, et si Zeus l’avait épargnée, ç’avait été uniquement pour humilier Cronos, vu qu’elle était la preuve vivante de l’infidélité de Rhéa.

Ensuite, les Titans avaient retrouvé la liberté. Cronos et Rhéa l’avaient laissée en vie parce qu’ils avaient besoin d’elle pour combattre les Grecs.

Après la lutte sans merci qui avait opposé les Grecs et les Titans, quand le sang avait cessé de couler à flots et les hurlements de résonner, elle avait consulté de vieux parchemins pour tenter de découvrir ce qu’étaient devenus les Seigneurs de l’Ombre. Elle voulait savoir comment Gideon était mort. Se rendre sur sa tombe pour un dernier adieu.

C’était à ce moment-là qu’elle avait découvert la vérité.

Sa première réaction avait été un immense soulagement. Puis elle avait commencé à se poser des questions. S’il était en vie, pourquoi n’était-il pas venu la retrouver ? Pourquoi ne lui avait-il pas au moins donné de ses nouvelles ?

Elle l’avait cherché. Pour lui poser la question. Et aussi parce qu’elle l’aimait encore, sans doute…

Elle l’avait découvert dans un bar de Budapest. Quand elle était passée près de lui, il ne l’avait pas reconnue. Son regard avait glissé sur elle, négligemment. Il avait fait signe à une femme d’approcher, et ensuite les deux avaient fait l’amour, sur place, comme des porcs qu’ils étaient.

Elle était partie, le cœur brisé, et elle s’était enfermée dans une chambre d’hôtel. Elle avait passé ses journées à regarder la télévision, pour apprendre ce qu’elle ignorait sur la société moderne. Et pendant ce temps, elle s’était arrangée pour surveiller Gideon, ou plutôt pour se tenir au courant de ce qu’il faisait.

Il lui arrivait de se demander si elle n’avait pas laissé les Seigneurs de l’Ombre la capturer pour rencontrer enfin cette ordure de Gideon et trouver une bonne raison de l’oublier définitivement. Elle haïssait la captivité et s’était juré de ne plus jamais se laisser mettre derrière des barreaux mais, une fois dans ce foutu donjon, elle n’avait pas cherché à fuir. Pour demeurer près de cet homme qui ne se souvenait pas d’elle. De cet homme qui ne se gênait pas pour l’utiliser. Pour lui faire du mal. Pour la déchiqueter.

Il méritait de souffrir.

Elle se leva d’un bond et lui lança son assiette à la figure, comme ça, sans préavis. Il n’eut pas le temps d’esquiver. L’assiette se brisa. Il avait maintenant le visage en sang.

Mais ce n’était pas encore assez. Il n’allait pas s’en tirer à si bon compte.

Il se leva, lui aussi, en affichant un air furieux.

—C’était chouette, ça. Merci beauc…

Il n’eut pas le temps de lui dire à quel point il avait apprécié ; déjà elle lançait une autre assiette qui cette fois l’atteignit à la poitrine. Elle se brisa aussi, en faisant un accroc à son T-shirt.

—Mais qu’est-ce qui ne te prend pas ? s’exclama-t-il.

—Je n’en ai pas rien à foutre de toi, je ne te hais pas, je ne te considère pas comme le pire salaud que la terre ait jamais porté. Voilà. Tu comprends mieux quand je parle comme toi ?

« Tue-le. Ne discute plus. »

—Je ne me rappelle pas vaguement de toi, Scarlet ! cria-t-il tout en reculant, car elle brandissait maintenant sa fourchette comme un poignard.

Elle avait tué des hommes avec des armes moins dangereuses. Y compris des immortels.

—Et ton souvenir, même vague, ne m’a pas obsédé.

Il se figea, puis souleva lentement son T-shirt. Au milieu de ses cicatrices, il y avait un tatouage, sous son cœur, un tatouage d’yeux, des yeux noirs, pareils aux siens.

—Tu ne vois pas que je n’ai jamais pensé à toi ? haleta-t-il.

Il mentait. Il n’était que mensonge.

—Ça ne prouve rien, dit-elle. Des milliers de gens ont les yeux noirs.

Il baissa la tête et souleva les cheveux qui cachaient sa nuque, découvrant le tatouage d’une bouche rouge sang en forme de cœur. Comme la sienne. Puis il se tourna et lui montra dans son dos, au niveau des reins, une guirlande de fleurs, avec ces mots : se séparer c’est mourir.

La première fois qu’il lui avait rendu visite dans le donjon, il avait déjà exhibé ce tatouage, le même que celui qu’elle portait autour de la taille. Mais le revoir lui fit un coup au cœur.

—Je ne veux pas comprendre pourquoi je n’ai pas éprouvé le besoin de me faire ces tatouages, murmura-t-il.

Il pivota sur lui-même, pour lui faire face.

—Ne m’aide pas, je t’en prie.

Ainsi, il avait rêvé d’elle, mais ça ne l’avait pas empêché de coucher avec d’autres femmes. Il avait continué à vivre comme si de rien n’était, sans chercher à comprendre d’où lui venaient ses visions.

—Et tu crois que ça suffit à arranger tes affaires, espèce d’écervelé ? Pendant que tu t’amusais et que tu profitais de la vie, moi j’étais prisonnière ! J’étais l’esclave des dieux grecs.

Elle fit un pas, deux, et contourna la desserte pour s’approcher de lui. Il ne bougea pas et attendit avec le sang-froid du guerrier.

—J’ai dû obéir à leurs ordres, poursuivit-elle. Ils n’ont cessé de m’humilier.

Elle avait dû défiler nue en supportant leurs regards lubriques, elle s’était battue avec d’autres prisonniers tandis qu’ils pariaient sur le gagnant, elle avait ramassé leurs saletés à quatre pattes.

—Et toi, tu m’as abandonnée à mon sort. Tu n’es jamais venu me chercher.

Tu avais pourtant promis…

Et sur ces mots, elle se jeta sur lui et lui enfonça sa fourchette dans la poitrine, avec la force de sa hargne, en vrillant.

Il ne tenta pas de l’arrêter, ni de se défendre. Il resta là, les bras ballants, les yeux plissés, l’air furieux. Contre qui était-il furieux ? Contre elle, contre lui, ou contre ceux qui l’avaient humiliée ?

Peu importait. Il méritait une punition.

—Et tu sais quoi ? gronda-t-elle en refermant les doigts sur sa fourchette, si fort qu’elle en eut mal aux articulations. Quand je t’ai vu faire l’amour à cette femme, dans la boîte de nuit, je me suis donnée à un homme. Ça m’a plu, alors j’ai recommencé, encore et encore.

Elle mentait. Elle avait essayé. Pour qu’il l’apprenne un jour et qu’il souffre.

Et aussi pour se sentir de nouveau aimée, chérie, protégée. Comme autrefois avec lui. Mais elle n’avait pas pu. Elle avait renoncé, au dernier moment, juste avant de passer à l’acte, et elle s’était sentie encore plus seule et triste.

Les épaules de Gideon s’affaissèrent et son expression changea. Comme si toute sa colère et sa combativité s’envolaient brusquement.

—Je ne suis pas désolé, dit-il. Au contraire, je suis heureux que tu aies ressenti le besoin de te donner au premier venu. Je n’ai pas envie de tuer les hommes qui ont profité de toi., même si je me souviens de tout ce que nous avons partagé autrefois.

Il était donc effondré et il aurait voulu tuer ses amants. Comme c’était joliment dit… Mais ces bons sentiments venaient un peu tard. Trop tard. Elle ricana et retira la fourchette de son torse. Puis elle contempla d’un air satisfait les pointes couvertes de sang et les planta de nouveau.

Il poussa un gémissement de douleur.

—Tu crois qu’il suffit d’un peu de baratin pour tout arranger ? demanda-t-elle d’un ton mauvais. Tu crois que je vais te pardonner de m’avoir trompée parce que tu assures que tu ne te souviens pas d’être mon mari ? Tu crois que ça atténue mon chagrin ?

« Tais-toi ! Ne lui parle pas de ton chagrin. »

Il ne devait pas savoir à quel point il lui avait fait du mal.

—Je…

Il fronça les sourcils, plongea la main dans la poche de son jean pour en retirer son téléphone et jeta un rapide coup d’œil sur l’écran. Quand il rencontra de nouveau le regard de Scarlet, il y avait une lueur de colère dans ses yeux bleu électrique.

—Nous n’avons pas des visiteurs, dit-il.

—Des amis à toi ?

Elle ne lui demanda pas comment il était averti de l’arrivée de visiteurs. Elle avait sa petite idée là-dessus. Elle aussi appréciait les avantages de la technologie moderne.

—Oui. Des amis. J’adore les chasseurs.

Elle fut tentée de lui crever les yeux, pour qu’il affronte ses ennemis blessé et aveugle. Mais il était à elle. C’était à elle de le punir, pas à eux.

—Ils sont nombreux ? demanda-t-elle en reposant la fourchette.

A présent, sa hargne avait une nouvelle cible.

« Réveille-toi, Cauchemar, je vais avoir besoin de toi. »

Le démon s’étira en bâillant.

—Je le sais, dit Gideon.

Il l’ignorait donc.

—Ils sont entrés par où ?

—Pas par la porte principale.

Elle inspecta rapidement les lieux. La porte de la chambre donnait dans un petit couloir qui se divisait en trois branches au bout de quelques mètres.

Mais les intrus seraient obligés de passer par là, d’où qu’ils viennent. Parfait.

« Tu es prêt ? demanda-t-elle à Cauchemar. Maman va avoir besoin de toi. »

Un ronronnement de plaisir lui répondit.

« Tant mieux, j’ai besoin de me distraire. »

—Mais tu me laisseras porter le coup fatal, précisa-t-elle.

« Vilaine gourmande…»

Elle était gourmande, sans doute, mais elle avait surtout besoin de se défouler. D’urgence.

« Et ne touche pas à Gideon. Je ne veux pas qu’il profite des visions que tu enverras à ses ennemis. »

Un grognement lui répondit.

« Je ne ferai jamais de mal à Gideon », assura Cauchemar.

Elle avait déjà remarqué que Cauchemar se montrait réticent à se servir de ses pouvoirs sur Gideon, et elle fut tentée de lui demander pourquoi. Mais elle n’avait pas le temps.

—Va t’allonger sur le lit, ordonna-t-elle à Gideon. Je me charge d’eux.

— Ça ne m’inquiète pas du tout de te les laisser, dit-il en prenant un revolver et un poignard.

Et en plus, ce macho la prenait pour une mauviette.

—Ils sont là, je le sais, murmura une voix masculine.

Scarlet entendit aussi distinctement que si l’homme s’était trouvé à côté d’elle. Elle avait l’ouïe fine, une faculté qu’elle avait exercée en prison et qui lui avait plus d’une fois sauvé la vie.

—Si nous leur ramenons la fille, ils nous accepteront définitivement parmi eux, fit une autre voix.

—Et lui ?

—On le tue.

Tandis que Cauchemar riait d’aise à l’idée du combat qui s’annonçait, Scarlet poussa Gideon pour le faire tomber dans un fauteuil, où il atterrit en poussant un petit cri étouffé. Puis elle lâcha son démon. Les ténèbres explosèrent d’abord en elle, avant de se frayer un chemin à l’extérieur, en même temps que les hurlements terrifiés des spectres. La pièce fut plongée dans l’obscurité. A présent, elle était la seule à y voir.

—Un conseil, bouche-toi les oreilles, suggéra-t-elle à Gideon.

—Scar…

Elle lui mit vivement la main sur la bouche, tout en se réjouissant de son air sidéré.

Quelques secondes s’écoulèrent dans le silence. Il se tenait sur son siège, raide comme la justice, les yeux exorbités, mais il finit tout de même par acquiescer en silence. Il acceptait donc de lui laisser mener la danse. Elle en fut surprise. Elle ne s’était pas attendue à ce qu’il cède si aisément. D’après ce qu’elle savait de lui, il aurait dû insister pour participer.

Elle se tourna vers la porte d’entrée pour accueillir les intrus qui venaient de pousser le battant. Ils étaient quatre, quatre hommes. Armés, bien entendu.

Seulement quatre ? Ils étaient bien sûrs d’eux… Ou bien ils n’avaient pas mesuré l’étendue de son pouvoir et de celui de Gideon. Mais peut-être n’était-ce que l’avant-garde. Ils avaient pu poster d’autres hommes dans l’hôtel, qui attendaient le moment propice pour passer à l’action.

En franchissant le seuil, ils s’arrêtèrent net, visiblement déroutés par les cris et l’obscurité. Ils n’eurent pas le temps de se demander ce qui se passait : Cauchemar fondait déjà sur eux, pour les envelopper de sa danse et de leurs peurs.

Douleur.

Sang.

Mort.

Ils se contorsionnèrent d’angoisse et de douleur, hantés par des visions des Seigneurs de l’Ombre leur faisant subir les pires tortures.

Cauchemar n’avait pas son pareil pour découvrir les peurs cachées des êtres et pour les exploiter. C’était lui qui avait dévoilé à Scarlet la phobie de Gideon. Elle eut envie de rire en se souvenant que ce lâche avait peur des araignées… Pourquoi les araignées ? C’était nouveau ! Autrefois, quand il lui rendait visite, à Tartarus, elle l’avait vu à maintes reprises écarter ou écraser des araignées sans même y prêter attention.

—Assez ! Assez ! supplia l’un des hommes.

—Je n’en peux plus ! gémit un autre.

Mais Scarlet n’en avait pas terminé. Ces hommes avaient pris du plaisir à torturer des gens. Pour avoir longtemps subi la cruauté de ses bourreaux, elle savait ce que c’était que d’être une victime. Ils allaient payer pour tous les bourreaux de la terre.

Le sourire aux lèvres, elle s’avança au milieu des chasseurs, munie de sa fourchette. Elle en choisit un, celui qui gémissait le plus fort, et allongea le bras pour écarter les cheveux qui lui retombaient sur le visage. Il sursauta, puis parut se détendre, comme s’il cherchait désespérément une alliée, du fond de sa souffrance, et que ce contact le rassurait.

Ce fut le moment qu’elle choisit pour lui planter la fourchette dans la jugulaire. Il poussa un hurlement strident – ô douce musique – qui se perdit dans le concert de cris de ses compagnons. Son sang tiède lui arrosa la main.

Quand il s’effondra, elle passa au suivant, qui eut droit au même traitement : une caresse réconfortante avant le coup fatal.

Le sang jaillit de nouveau en un fleuve écarlate.

Elle acheva les deux derniers avec autant de rapidité et d’efficacité. Ç’avait été presque trop facile, et elle regretta un peu de ne pas avoir pris le temps de s’amuser avec eux. Tant pis… Une autre fois.

Quand les gémissements cessèrent, elle ferma les yeux et rappela les spectres et les ténèbres. Ils tourbillonnèrent quelques secondes en elle avant de se réfugier tout au fond de son être. Elle avait appris à leur interdire l’accès à sa conscience, pour éviter de devenir folle.

Elle songea brusquement qu’elle n’aurait pas pu faire de nouveau l’amour avec Gideon. Au moment du plaisir, elle perdrait sûrement le contrôle de son démon, qui se manifesterait par des ombres et des cris.

Aucun homme ne pouvait conserver une érection dans de telles conditions.

Pas plus Gideon qu’un autre. Et elle ne voulait pas subir l’humiliation de le sentir devenir mou en elle.

« Ce n’est pas le moment de penser à ça…»

Gideon n’avait pas bougé de son fauteuil et la fixait avec une expression indéchiffrable. Il la balaya du regard et ses yeux s’arrêtèrent sur ses mains couvertes de sang. Puis il se passa la langue sur les dents et se tourna vers les cadavres.

—Blessée ? demanda-t-il sans la moindre trace d’émotion.

—Morts, répondit-elle.

Il ne la remercia pas. Elle lui avait pourtant offert la victoire sur un plateau.

Les yeux bleu électrique revinrent se poser sur elle, la clouant sur place.

—Je parlais d’eux, pas de toi.

Ainsi, il s’inquiétait d’elle.

« Ne te laisse pas attendrir. »

Il s’inquiétait d’elle, cette ordure !

—Je n’ai pas une égratignure, répondit-elle froidement. Mais nous devrions tout de même partir d’ici.

« Et chacun de son côté », ajouta-t-elle mentalement, en ignorant le pincement au cœur qui accompagnait cette pensée.

—D’autres chasseurs vont venir, c’est certain, ajouta- t-elle.

Il ne répondit pas.

« Pars maintenant, c’est le moment. »

Mais elle ne bougea pas. Elle resta là, comme l’idiote qu’elle était. Elle n’avait pas encore réglé tous ses comptes avec lui, probablement.

Combien de temps lui faudrait-il encore pour l’effacer totalement de sa vie ?

Il se leva, mais ne rengaina pas ses armes.

—On ne peut pas te laisser une fourchette dans les mains, fit-il remarquer.

Tu ne sais pas du tout quoi en faire.

De nouveau, elle eut un coup au cœur.

—Assez de compliments, ou je te fais une nouvelle démonstration de mes talents, rétorqua-t-elle en agitant la fourchette ensanglantée.

—Volontiers, dit-il. Ça me plairait.

Il passa devant elle, sans s’inquiéter de la fourchette, et alla s’accroupir devant les quatre hommes qu’il fouilla et inspecta rapidement, avec méthode, comme quelqu’un qui a l’habitude.

—Ce sont des chasseurs, affirma-t-il.

Elle laissa retomber le bras qui brandissait la fourchette. Elle aussi avait vu le signe de l’infini tatoué sur le poignet de ces hommes, symbole de leur désir d’un monde d’où le mal serait absent.

—Ce sont de nouvelles recrues, fit-elle remarquer. En entrant, l’un d’eux a parlé d’être accepté.

Gideon acquiesça tout en se redressant, et une mèche bleu cobalt tomba entre ses yeux.

—Tu as tort, dit-il. Tu comprends lentement.

—Je suis tout simplement plus intelligente que toi, conclut-elle.

Elle résista à l’impulsion de remettre cette mèche en place.

—Je crois que nous pouvons nous séparer, à présent, murmura-t-elle.

Elle n’avait pas la sensation d’en avoir fini avec lui, mais il fallait tout de même qu’elle se décide à le quitter.

—Pas de problème, dit-il.

Il franchit la distance qui les séparait et vint se placer nez à nez avec elle, l’enveloppant de sa chaleur et de cette eau de toilette musquée qui lui brouillait les sens.

—Ne m’écoute pas attentivement, dit-il. Je suis furieux que tu ne sois pas blessée.

Ses paupières s’abaissèrent, lentement, lentement, et elle comprit qu’il fixait ses lèvres.

Était-il en train de songer à l’embrasser ?

Elle déglutit péniblement. Non. Non. Elle ne voulait pas.

—Gideon…, murmura-t-elle.

—Ne t’arrête surtout pas de parler, dit-il tout en se penchant vers elle, comme s’il s’apprêtait vraiment à l’embrasser.

« Non, non, non, oui… Oui, oui…» Tout son corps se tendait déjà, prêt à l’accueillir. Des grésillements parcoururent ses artères et elle se mit à trembler. Elle eut soudain besoin de savoir si la bouche de Gideon avait le même goût qu’autrefois. Ensuite, elle pourrait partir, sans regarder derrière elle.

Leurs lèvres allaient se toucher quand quelque chose de glacé et de lourd se referma sur son poignet. Elle fronça les sourcils et baissa les yeux vers sa main. Il venait de les menotter l’un à l’autre.

L’ordure !

Un nuage rouge obscurcit sa vision. Il l’avait piégée. Jamais il n’avait eu l’intention de l’embrasser.

—J’espère que tu es fier de toi, lança-t-elle.

Elle ne lui donna pas d’autre avertissement et planta la fourchette dans son torse. Cette fois, plutôt que de la vriller, elle posa sa paume sur le manche et frappa, pour l’enfoncer. Il ne put retenir une grimace de douleur.

—Sache que ce n’est rien à côté de ce que je te réserve, murmura-t-elle.

—Peu m’importe, répondit-il avec un sourire. Du moment que nous sommes séparés, je suis heureux.

Il avait donc besoin d’être près d’elle pour se sentir heureux ? Elle retint un sourire de midinette – et peut- être aussi un battement de cils –, tout en maudissant son cœur trop tendre. Ce chien venait de la trahir, et elle était déjà prête à céder à son baratin.

— Et ça ? gronda-t-elle en lui envoyant un coup de genou bien placé. Ça te rend heureux ?

La douleur le plia en deux, mais il parvint à articuler un faible « oui » entre deux gémissements. Tant mieux.

4

Une fois la douleur passée, Gideon appela Lucien, gardien de la Mort, pour lui demander d’envoyer quelqu’un nettoyer leur chambre. Il traversa l’atrium vitré de la réception qui donnait sur les rues illuminées de la ville, entraînant de force Scarlet avec lui. Il faisait nuit. Le ciel étoilé servait de toile de fond à la demi-lune. Il s’était préparé à une attaque, mais il ne rencontra pas de chasseurs.

Comment quatre nouvelles recrues sans entraînement avaient-elles pu le suivre jusqu’à cet hôtel ? Il avait pourtant pris garde de ne pas laisser de traces, il en était certain ; il n’aurait pas hésité à parier là-dessus tout l’argent gagné par Torin pour la communauté du château. Donc, ces chasseurs l’avaient retrouvé par hasard. A moins qu’ils n’aient été renseignés par un dieu ou une déesse.

Il ne croyait pas beaucoup aux coïncidences, aussi opta- t-il pour la seconde solution. Cronos aidait les Seigneurs de l’Ombre, et Rhéa, sa femme, la reine des dieux, avait probablement choisi le camp des chasseurs. Mais pourquoi lui avoir envoyé des gamins sans expérience plutôt que des hommes aguerris ?

Il ne put réprimer un soupir. Si Rhéa avait décidé de le surveiller, il n’avait aucun moyen de l’en empêcher.

Ses mains se crispèrent sur le volant, puis il passa la marche arrière, avec le bras de Scarlet attaché au sien qui suivait ses mouvements.

—Pourquoi te mets-tu dans cet état ? demanda Scarlet d’un air détaché.

Elle jouait les indifférentes, mais il ne fut pas dupe. Elle était furieuse d’être sa prisonnière.

Il manœuvra en silence pour sortir du garage. A cette heure de la nuit, le trafic était fluide. Il vérifia dans son rétroviseur qu’il n’était pas suivi.

—On dirait que tu fais tout ce que tu peux pour avoir droit à un coup de fourchette, grommela-t-elle.

De nouveau, il l’ignora.

—Cron ! hurla-t-il.

« Tu ne devrais pas déranger Cronos. Il y a sûrement un autre moyen. »

Mais il n’en voyait pas d’autres. Aussi il insista.

—Cron ! Je n’ai pas besoin de toi !

Sur le siège du passager, Scarlet se raidit.

—Cron ? C’est Cronos que tu appelles ?

Il acquiesça.

Elle poussa un sifflement de rage et tira sur les menottes.

—Qu’est-ce que tu lui veux ? Je le hais.

Elle n’avait donc que des ennemis ?

—Je n’ai pas de questions à lui poser, rétorqua-t-il sèchement.

—Dans ce cas, je te demanderai de me laisser partir avant de le convoquer.

Il sentit à sa voix que quelque chose n’allait pas. Impression confirmée quand elle se débattit en donnant des coups de pied dans la porte du passager.

Elle ne craignait tout de même pas Cronos à ce point-là… Scarlet n’avait peur de rien. Elle avait éliminé quatre chasseurs sans la moindre hésitation.

—Je dois absolument lui… Je n’ai aucune raison de lui parler.

La vérité avait failli lui échapper. Bon sang !

—Ce n’est pas une question de vie ou de mort, ajouta-t-il.

—Je m’en fous ! vociféra Scarlet tout en continuant à donner des coups de pied dans la porte. Je ne veux pas le voir.

Oh oui, elle avait peur ! Mais pourquoi ?

Plutôt que de lui poser la question – il savait bien qu’elle ne lui aurait pas répondu –, il préféra changer de sujet pour la calmer. Si elle continuait à tirer comme ça sur les menottes, elle allait lui arracher la main. Une main qui venait tout juste de repousser… Ah non !

—Il fallait vraiment que tu épargnes ces gamins ? demanda-t-il.

Elle les avait achevés sans la moindre hésitation. Il en aurait fait autant mais, lui, il était un homme. Les femmes n’étaient-elles pas censées avoir le cœur tendre ? A part Cameo, bien sûr, gardienne de Misère, qui pouvait tuer tout en se limant les ongles.

Scarlet cessa brusquement de s’agiter et lui jeta un regard en coin.

—Je les ai éliminés, dit-elle. Et alors ? Où est le problème ?

—Ça ne m’aurait pas intéressé de leur donner du plaisir en les interrogeant, dit-il.

Elle eut un drôle de rictus, comme si elle se retenait de sourire.

—Ah oui ? Je ne savais pas que tu avais viré ta cuti. Ils étaient mignons, non ? Surtout le blond. Je parie que c’est celui qui t’intéressait.

Ce ton doucereux et provocateur… Elle commençait à l’agacer. Mais oui, le blond était le plus mignon des quatre et il n’était pas ravi qu’elle l’ait remarqué. Ce penchant affiché pour les blonds devenait indécent. Il n’admettait pas que sa femme…

« Tu ne sais pas si elle est ta femme. »

« Elle n’est pas ma femme, gémit Tromperie. Elle n’est pas ma femme. »

De quoi se mêlait-il, celui-là ? Elle n’était pas la femme de Tromperie, mais la sienne. Peut-être.

Et même si elle était sa femme… Il allait la ramener dans son cachot et elle le haïrait pour ça. D’ailleurs, elle le haïssait déjà.

Mais peut-être avait-elle ses raisons.

Il se sentit soudain submergé par une bouffée de culpabilité.

—Pourquoi as-tu laissé ces chasseurs en vie ? insista-t-il.

Scarlet haussa imperceptiblement ses délicates épaules.

—Ils venaient pour nous attaquer. Si je les avais épargnés, ça aurait fait quatre ennemis de plus en vie. Ils nous auraient détestés plus que jamais et ils seraient revenus à la charge, plus tard, avec des renforts.

Elle n’avait pas tort, mais ce raisonnement le fit tout de même frémir parce qu’elle parlait comme quelqu’un qui a l’expérience de la chose. Elle avait donc une fois laissé la vie sauve à un ennemi et l’avait retrouvé sur son chemin. Avec des renforts.

Apparemment, l’épisode l’avait marquée. Est-ce que ces salauds l’avaient violée ? Torturée ?

Gideon serra si fort le volant qu’il le sentit ployer. S’il était revenu la chercher à Tartarus, s’il avait tenu sa promesse, aurait-elle vécu de telles atrocités ?

Bon sang… Sa culpabilité le rongeait comme un cancer. De nouveau, il fut tenté de lui demander des explications, mais il se tut. Pour qu’elle parle, il devait l’amadouer et la séduire. Et il la séduirait. Tout à l’heure, avant l’arrivée des chasseurs, elle avait failli se laisser embrasser.

—Tu n’as rien à me répondre ? ironisa-t-elle. Pas de commentaire bancal ?

Bancal ? Bon sang ! Il s’exprimait comme il pouvait. « Ne lui en veux pas.

Elle est sur les nerfs. » Mais il n’était tout de même pas responsable si quelqu’un avait trafiqué ses souvenirs.

Il comptait d’ailleurs interroger Cronos à ce sujet.

—Cron ! hurla-t-il de nouveau.

Scarlet recommença à s’agiter.

—Je t’ai dit que je ne voulais pas de lui ici. Je t’ai dit que…

Il n’entendit pas la suite. Il fut brusquement arraché à la voiture, au volant qu’il tenait, aux menottes qui le reliaient à Scarlet, et se retrouva dans les cieux, au milieu des nuages joufflus. Sans Scarlet.

Il tenta de ne pas paniquer et la chercha du regard. Pas de Scarlet. Plus de rues. Personne. Rien qu’une mer de nuages.

—Scar ! appela-t-il.

Il avait l’impression que son cœur allait défoncer sa cage thoracique. Il devait la retrouver. Il ne pouvait pas la lais…

—Du calme, Tromperie. Le temps s’est arrêté pour ta femelle. Tu la retrouveras là où tu l’as laissée.

Il fit volte-face. Cronos… Son cœur se calma un peu et il fit de son mieux pour ne pas prendre un air ahuri. Le roi des dieux ne cessait de rajeunir depuis quelque temps, mais là, tout de même, c’était sidérant.

Il n’avait plus un cheveu gris : rien que des boucles brun et or. Plus une ride non plus, mais une peau lisse et bronzée.

Il portait une longue tunique fluide, aussi légère que les nuages, et des sandales habillaient ses pieds de guerrier – des pieds abîmés, aux veines saillantes. Il émanait de lui tant de pouvoir que Gideon en chancela.

—Pourquoi m’avoir appelé ? demanda le roi des dieux.

—Je ne vous répondrai pas quand vous n’aurez pas promis qu’il n’arrivera rien à ma femelle.

Cronos ne parut pas s’offusquer de sa demande.

—Tu as ma parole qu’il n’arrivera rien à ta femelle pendant ton absence. Elle ne s’apercevra même pas que tu as disparu. Tu es satisfait ?

Le ton était tout de même vaguement agacé.

—Non, pas du tout, répondit Gideon en soupirant de soulagement. Et je ne vous en remercie pas.

—M’as-tu enfin pardonné d’avoir refusé de te dire où se trouvait l’âme d’Aeron ?

Gideon songea qu’il ne le lui pardonnerait jamais, mais il préféra tout de même se taire. Cronos faisait pleuvoir les punitions : mieux valait se méfier, avec lui.

—Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour ton bien, ajouta Cronos, un peu sèchement.

Pour son bien. Il poussait tout de même un peu… Gideon se mordit la lèvre.

—Tu n’es qu’un immortel, pas un dieu, reprit Cronos. Certaines choses échappent à ton entendement. Mais tu me remercieras un jour.

Il s’interrompit et plissa le nez d’un air écœuré.

—Ça suffit, reprit-il. Je n’ai pas à me justifier devant toi. Et j’en ai marre de te materner. Où est donc passé le guerrier sans peur d’autrefois ?

Gideon se retint de justesse de lever les yeux au ciel. Le materner ?

—Vous n’êtes pas un…

—Fais attention à ce que tu dis, Tromperie, si tu ne veux pas perdre ta langue.

Les yeux de Cronos se durcirent et devinrent d’un noir d’obsidienne. De plus en plus étrange… Ils étaient d’ordinaire jaune d’or.

Gideon acquiesça d’un bref hochement de tête. Rester calme. Ne pas contrarier ce dieu capricieux.

—C’est bien, approuva Cronos en faisant claquer sa langue avec l’air satisfait de quelqu’un qui apprécie d’être obéi. Je repose donc ma question. Pourquoi m’as-tu appelé ?

« Pour réclamer la tête de ta femme sur un plateau. Et pas un plateau d’argent. Un métal vulgaire ferait tout à fait l’affaire. »

Mais cela, Gideon ne pouvait pas le dire tout haut.

—Pour vous apprendre que votre femme est vraiment… un amour.

Il se prépara à une punition et prit d’instinct l’un de ses poignards en main.

—Si tu entends par là que c’est une chienne, nous sommes d’accord, fit simplement remarquer Cronos.

Gideon rengaina son poignard, surpris de constater que le dieu partageait son point de vue.

—Mais je n’ai pas d’autre problème, poursuivit-il. Je ne la soupçonne pas de surveiller nos moindres faits et gestes, ni de nous avoir suivis, encore moins d’avoir envoyé des chasseurs dans mon hôtel pour nous tuer, ma femelle et moi.

—Je sais. Ça fait longtemps que je suis au courant.

De nouveau, Cronos plissa le nez d’un air dégoûté. Il paraissait à bout de patience, en ce qui concernait sa femme.

—Damnée femelle. Elle ne me crée que des ennuis.

—Comment pourrait-on l’encourager à faire mieux ? demanda Gideon. Elle ne nous empêchera pas d’arrêter Galen, si elle ne continue pas comme ça.

Cronos se mit à faire les cent pas. La colère devait décupler son pouvoir car l’air grésilla autour de lui. Depuis que Danika avait prédit que Galen lui trancherait

la tête, il voulait sa peau. Dès qu’on le mentionnait, il ne se contrôlait plus.

—Ce qui est arrivé à Aeron m’a servi de leçon et j’ai fait fabriquer des amulettes, dit-il enfin. Une pour chacun d’entre vous. Il faudra les porter, elles vous protégeront des regards de Rhéa.

L’idée était géniale. Gideon faillit applaudir.

—Ne me donnez pas ces amulettes, dit-il.

Cronos continua à marcher, en accélérant la cadence.

—Ce n’est pas si simple, soupira-t-il d’un air rêveur en refermant sa main.

Ces amulettes vont vous soustraire au regard de tous les dieux.

Au sien y compris. Et ce salaud ne voulait pas perdre une miette de ce qui se passait, bien entendu, d’où sa réticence à s’en défaire.

—Votre intérêt est de ne pas nous les donner, rétorqua Gideon. Aussi, gardez-les pour vous.

Il commençait à s’impatienter et avait du mal à le cacher. Il voulait les amulettes, mais il voulait surtout retourner auprès de Scarlet. Loin d’elle, il ne se sentait pas tranquille.

Mais Cronos ne se décidait toujours pas.

—Attends une minute, dit-il. Si je te les donne, il me faut des garanties. Je veux un rapport journalier de vos activités. Si vous me laissez un seul jour sans nouvelles, je viendrai moi-même vous les arracher du cou. Avant de vous arracher la tête.

Gideon ne prit pas la peine de lui rappeler que leur arracher la tête aurait pour conséquence de libérer leurs démons, lesquels feraient des dégâts, et que même un dieu comme Cronos aurait à payer pour une telle action.

Cronos avait beau régner sur l’Olympe, il n’était pas à l’abri d’une punition du Seul et Unique, le dieu d’Olivia, celui qui avait sauvé Aeron et qui était au-dessus de tout.

Mais il avait peut-être prévu de trouver de nouveaux hôtes pour leurs démons. Méfiance, le démon de Baden, habitait déjà un nouveau corps, comme Colère, le démon d’Aeron.

—Tromperie ! lança Cronos. Tu m’écoutes ? Je t’ai demandé si tu avais compris.

—Euh… Compris quoi ? bredouilla Gideon.

Il fit un effort pour revenir au présent.

—J’ai parfaitement entendu ce que vous venez de dire, s’excusa-t-il d’un air contrit.

Le roi des dieux devint écarlate. De colère, bien entendu.

—Vous devrez me rendre compte chaque jour de ce que vous faites, sinon je vous reprendrai les amulettes, gronda-t-il tandis que ses yeux lançaient des éclairs. Tu as compris ?

Le compte rendu. Les amulettes. Oui. Cronos n’avait pas besoin de se mettre dans un état pareil…

—Non, je n’ai pas compris.

Cronos s’arrêta enfin de marcher, la narine palpitante. Son regard se posa sur Gideon. Ses yeux étaient redevenus dorés. Que signifiaient ces changements ?

—Parfait, dit-il en élevant une main.

Des points bleus apparurent dans sa paume, taches azurées dans l’immensité blanche du ciel, puis quelque chose parut se matérialiser. Deux objets, pour être précis.

Gideon se pencha en avant pour mieux voir. Il s’agissait de deux chaînes en argent au bout desquelles pendaient deux pendentifs en forme de papillon, sertis de rubis, de saphirs, d’onyx, d’ivoire et même d’une opale. Leurs ailes brillaient d’un éclat étrange. On avait l’impression qu’elles vibraient, comme si le bijou était vivant.

—C’est beau, mais ce n’est pas un bijou de femme, protesta Gideon.

Le roi des dieux laissa échapper un grondement menaçant.

—Oserais-tu te plaindre, Tromperie ?

—Oui, oui, je me plains et je ne m’en excuse pas, s’empressa de rectifier Gideon. Je ne veux pas de ces pendentifs.

Il s’empressa de les prendre, avant que le roi des dieux ne décide de les faire disparaître. Il en passa un à son cou. Le métal était chaud au point de le brûler, mais il y prêta à peine attention. Le second, il le glissa dans sa poche avec l’intention de l’offrir à Scarlet sans préciser qu’il le tenait de Cronos. Les femmes aimaient qu’on leur offre des bijoux ; le geste allait l’amadouer.

—Et pour mes ennemis ? demanda-t-il.

Il voulait bien sûr parler de ses compagnons.

—Je vais me rendre au château, répondit Cronos. Pour les leur donner moi-même.

Eh bien… Le dieu se montrait décidément très serviable. Cela cachait sûrement quelque chose, et Gideon aurait bien voulu savoir quoi.

Malheureusement, il devait lui faire confiance, du moins pour le moment. Il n’avait pas le choix.

—Je ne vous remercie pas, lui dit-il.

—Adieu, répondit Cronos.

— Oui, vous pouvez partir tout de suite, coupa précipitamment Gideon.

Pour une fois qu’il tenait Cronos, il avait l’intention d’en profiter.

—D’après Scarlet, nous étions autrefois mari et femme… Je ne me demande pas si…

—Scarlet ? gronda Cronos, tandis que ses yeux redevenaient noirs et brillants. La fille de Rhéa ?

Gideon battit des paupières… Scarlet était la fille de Rhéa ? Scarlet était une princesse royale ? Elle cachait bien son jeu ! Mais…

—Vous n’avez pas dit la fille de Rhéa ? Vous seriez donc son père ?

Quand les yeux du dieu viraient à l’obsidienne, ils ressemblaient à ceux de Scarlet. Il pouvait très bien être son père, après tout.

—Certainement pas ! protesta le dieu avec un dégoût non dissimulé. Ne répète jamais un tel blasphème, ou je t’envoie un cortège de souffrances que tu n’es même pas capable d’imaginer.

Pourquoi tant de haine ? Scarlet était une jeune femme belle, intelligente et courageuse. Ce salaud de Cronos ne valait pas mieux qu’elle. Pour qui se prenait-il ? Gideon serra les poings. En tout cas, il était soulagé de ne pas avoir Cronos pour beau-père – ou, plutôt, pour éventuel beau-père.

—Je ne suis pas son père, et sa mère est une putain, poursuivit Cronos, avec autant de mépris et de dégoût dans la voix. C’est elle que tu transportes dans ta voiture ? On dirait que je ne t’ai pas assez surveillé, ces derniers temps. Je savais qu’elle était enfermée dans ce château, mais j’ignorais que c’était avec elle que tu étais installé dans un hôtel. Sans ma permission… Je devrais te punir…

Gideon se mordit la lèvre, le temps de formuler correctement sa phrase.

« Elle ne m’appartient pas », gronda Tromperie.

Heureusement, Cronos ne pouvait pas l’entendre.

« Ce n’est pas le moment », le rabroua mentalement Gideon.

—Toutes mes excuses, Votre Grandeur, dit-il tout haut à Cronos.

Il fut surpris que Cronos ne rétribue pas avec d’atroces douleurs ce « Votre Grandeur » teinté d’une ironie mordante.

—Comme je ne vous le disais pas, Scarlet ne prétend pas que nous étions mariés, reprit-il. Je m’en souviens d’ailleurs parfaitement. C’est pour ça que je n’ai pas tenté de l’amadouer en ne la sortant pas de sa cellule, pour ne pas l’inciter à me parler. Et d’ailleurs, je ne prévoyais pas du tout de l’y ramener une fois que je n’aurais pas eu mes réponses.

—Mariés ? Toi et Scarlet ?

Cronos fronça les sourcils tout en inclinant la tête.

—Tout le monde savait que tu lui plaisais, mais vous ne vous êtes même pas fréquentés. Alors mariés, tu penses…

Tout le monde avait remarqué qu’il plaisait à Scarlet ? Le cœur de Gideon fit un bond dans sa poitrine et il se retint pour ne pas tambouriner sur son torse. Il lui plaisait ? Il lui avait toujours plu ? Il était donc son genre d’homme, en dépit de son faible pour les blonds.

Il avait donc une chance d’apaiser sa colère et de réveiller en elle l’intérêt qu’elle lui avait porté autrefois. Il trouverait un moyen.

—Connaissez-vous quelqu’un qui aurait eu le pouvoir d’effacer de ma mémoire tout souvenir de Scarlet ?

Il y eut un temps de pause. Cronos se mordilla les lèvres d’un air embarrassé puis murmura un timide non.

Le démon de Gideon ronronna, signe que le dieu venait de mentir. Cronos connaissait quelqu’un qui possédait un tel pouvoir.

—Pourquoi… ?

—Tu me fatigues, avec tes questions, coupa sèchement le dieu. Méfie-toi de Scarlet, c’est une bête sauvage. Elle est dangereuse. Si elle n’avait pas été si dangereuse, je me serais occupé d’elle depuis longtemps.

Tromperie ronronna de nouveau. Le dieu avait-il menti en disant que Scarlet était une bête sauvage, ou bien en prétendant vouloir s’occuper d’elle ? Ou les deux ?

Peu importait à Gideon qu’elle soit sauvage. Elle lui plaisait, elle était peut-

être sa femme, il allait coucher avec elle. Et là, si la mémoire ne lui revenait pas, il n’y aurait plus rien à faire. Voilà. Il avait maintenant une bonne raison de céder au charme de la brune des ténèbres, comme l’avaient surnommée ses compagnons. De plus, rien ne prouvait que Scarlet représentait un danger pour eux. Après tout, elle était peut-être de leur côté dans la guerre qui les opposait aux chasseurs.

Bon sang ! Il venait de trouver une bonne raison de ne pas l’enfermer de nouveau dans le cachot du donjon – après avoir fait l’amour avec elle. Si elle les aidait, il la laisserait en liberté. Et tant pis s’il venait de promettre le contraire à Cronos. Le roi des dieux tenait lui aussi à gagner cette guerre.

Scarlet était capable de supprimer leurs ennemis pendant qu’ils dormaient, sans batailles et sans effusions de sang. Avec elle, plus besoin de bombes, d’attaques commandos, de fusils et de poignards. L’ennui, c’était qu’il ne pourrait pas se fier à Scarlet tant que Tromperie ne serait pas capable de lui dire si elle mentait ou pas.

D’ailleurs, il se tracassait pour rien. Après ce qu’il lui avait fait, elle n’accepterait jamais de l’aider.

Donc, elle allait devoir réintégrer son cachot du donjon, même si elle acceptait de répondre à ses questions.

—Ton air distrait commence à me fatiguer, fit remarquer Cronos.

Gideon aussi commençait à se fatiguer de cette conversation. D’autant plus qu’il avait hâte de rejoindre Scarlet. Mais il avait une dernière question à poser au dieu.

—Quand elle était en prison… Est-ce que… Est-ce que Scarlet a été chouchoutée ?

Il avait prononcé ce dernier mot avec émotion. Il voulait dire maltraitée, bien entendu.

Un éclat dur passa dans les yeux du dieu et, cette fois, non seulement ses iris virèrent au noir, mais ils furent brusquement privés d’éclat, comme sans vie.

—Cette conversation est terminée, dit-il. Tu as des choses à faire et moi aussi.

Il ne voulait plus parler de Scarlet. Gideon se dépêcha de poser une dernière question avant d’être renvoyé.

—Je ne voulais rien savoir de plus… Et ce n’est pas à propos de Sienna.

Olivia ne nous a pas dit qu’elle était près de vous.

Sienna était la femelle de Paris. Elle était morte dans ses bras. Paris n’arrivait pas à se consoler de sa perte.

Gideon l’avait appris récemment, par Olivia – il était toujours le dernier au courant des potins du château – qui lui avait également assuré que Cronos avait gardé Sienna près de lui et qu’elle était devenue depuis peu la gardienne de Colère, le démon dont Aeron avait été libéré.

La pauvre Sienna devait souffrir le martyre en ce moment. Le démon profitait sûrement de son inexpérience pour la pousser à commettre des horreurs – horreurs qui allaient la hanter pour l’éternité.

—Oui, elle est près de moi, admit Cronos d’un ton réticent.

Tromperie siffla de rage. Le roi disait la vérité.

—Puis-je la voir ?

—Non.

Le dieu n’avait pas hésité.

—Il n’en est pas question. A présent, ça suffit. Je t’ai manifesté suffisamment d’indulgence comme ça.

Cronos agita une main dans les airs… Et Gideon se retrouva aussitôt au volant de son Escalade, relié à Scarlet par une paire de menottes.

Le changement fut si brutal qu’il donna un coup de volant. La voiture fit une embardée et les pneus crissèrent. Un véhicule qui arrivait en face eut tout juste le temps de les éviter.

Scarlet poussa un cri.

—Mais qu’est-ce qui te prend ? Si tu crois qu’il suffit de m’envoyer à travers le pare-brise pour que je me taise…

Tromperie poussa un soupir d’aise.

« Elle n’est pas à moi. »

Gideon redressa le volant sans un mot. Il n’avait pas l’intention de parler à Scarlet de sa rencontre avec Cronos. En revanche, le moment lui parut bien choisi pour sortir son cadeau.

Du tact. Du doigté. De la diplomatie.

— Je ne veux pas que tu fouilles dans ma poche, dit-il.

Scarlet resta d’abord interdite. Puis elle ricana.

—Pas question que je fouille dans ta poche.

—Je n’ai pas un cadeau pour toi.

Une lueur d’intérêt passa dans les yeux noirs de l’immortelle, mais elle ne bougea pas.

—Tu ne cherches pas à me faire tâter ton sexe en érection, j’espère ?

demanda-t-elle d’un air méfiant. Parce que si c’est le cas, il va t’en cuire.

Il retint un sourire. Justement, son sexe venait de se dresser.

—Mon sexe est dur, avoua-t-il. Mais ce n’est pas pour ça que je te demande de glisser la main dans ma poche.

Cette fois, ce fut elle qui retint un sourire. Il songea tristement qu’il ne l’avait jamais vue sourire vraiment.

—Entendu, grommela-t-elle.

Elle plongea une main tremblante dans sa poche de pantalon, en prenant soin de ne pas aller trop loin pour ne pas frôler son sexe. Un petit cri étouffé lui échappa quand ses doigts rencontrèrent le pendentif. Elle ne put retenir un sursaut. Sans doute était-elle surprise par la chaleur qu’il dégageait.

Gideon dut se mordre les lèvres pour retenir un gémissement de plaisir.

Cette main si proche de son petit joujou… Il aurait suffi d’un léger mouvement de poignet pour qu’elle le touche. Et il aurait tant aimé qu’elle le touche… Autant qu’il aurait aimé la voir sourire. Mais elle n’eut pas le léger mouvement de poignet tant attendu et retira sa main.

—Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

Il crut déceler dans le ton une pointe de déception.

—Je n’ai pas le même.

Le regard de Scarlet se posa sur celui qu’il portait autour du cou.

—Oh !

Cette fois, c’était de l’étonnement. Il n’y avait plus trace de déception.

—Pourquoi veux-tu que nous portions le même pendentif ? demanda-t-elle.

Il n’aurait pas su dire si la question exprimait sa joie, son agacement, ou de l’espoir. Peut-être un peu des trois. Elle était heureuse parce que ce cadeau montrait qu’il avait pensé à elle. Elle était agacée parce qu’il osait lui faire un tel cadeau alors qu’il assurait ne pas se souvenir d’elle. Elle était pleine d’espoir parce que ce cadeau signifiait qu’il envisageait un avenir pour eux.

—Eh bien ? demanda-t-elle sèchement. Tu ne réponds pas ?

Il se contenta de hausser les épaules. Il ne pouvait malheureusement pas lui répondre. Avouer d’où venait ce pendentif revenait à avouer qu’il ne l’avait pas choisi pour elle et qu’il ne s’agissait pas d’un symbole de leur union.

—Depuis quand l’as-tu dans ta poche ? demanda-t-elle.

De nouveau, il haussa les épaules.

Elle n’insista pas et enfila la chaîne autour de son cou. Il faillit pousser un cri de soulagement et la nuit lui parut soudain moins sombre. Ouf ! Ça y était !

Scarlet était à l’abri des regards malveillants.

—Laisse-moi tout de même te dire que ce bijou ne te va pas du tout, fit-elle remarquer. C’est un bijou de femme.

Elle ne faisait que confirmer ce qu’il pensait, mais si elle se montrait si cinglante, c’était uniquement parce qu’elle était émue et qu’elle refusait de l’admettre.

« Qu’est-ce que tu en sais ? Tu la connais à peine. »

Il la connaissait peut-être. Mais il ne s’en souvenait pas. Tout le problème était là.

—Où allons-nous ? demanda-t-elle d’un ton maussade.

De nouveau, il ne put que hausser les épaules. Où ils allaient, il n’en savait fichtre rien. Il lui restait trois jours et demi, ou plutôt trois nuits et demie pour lui faire son numéro de séduction et l’amener à lui parler de leur passé. Il fallait donc un endroit intime et romantique. Un endroit où elle aurait envie de se laisser séduire…

Il ne la connaissait pas si bien que ça, parce qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qui lui plairait. Entre l’hôtel de luxe et la cabane dans les bois, il y avait des centaines d’options. Il soupira.

—Ne me suggère pas un endroit où tu aurais toujours voulu aller, mais où tu…

—Tiens, tu te décides à parler, à présent ? coupa-1-elle sèchement.

Elle plissa les yeux et se pencha pour mettre à fond le volume de la radio qui passait un tube de rock, une musique moderne que Gideon n’appréciait pas vraiment. Puis elle s’adossa posément à son siège et fixa d’un air buté le pare-brise.

Message reçu. Il avait encore du chemin à parcourir pour l’amadouer.

5

Elle s’enferma dans son silence et se noya dans cette musique dont les basses faisaient vibrer son cœur. Dieu, que son iPod lui manquait ! Avec ses écouteurs dans les oreilles, elle aurait pu fermer les yeux et s’imaginer qu’elle était chez elle. Elle n’avait pas de chez-elle, mais n’importe quel endroit lui aurait mieux convenu que cette voiture où elle devait supporter la présence de l’homme qu’elle avait aimé, puis haï pendant des siècles. Un homme qu’elle n’avait pas réussi à oublier et qui ne la laissait pas indifférente, loin de là. Elle ne cherchait d’ailleurs plus à le nier.

Mais elle s’était juré de ne plus lui donner l’occasion de la briser.

Pourtant, elle avait failli craquer quand il lui avait offert ce pendentif en forme de papillon, identique à celui qu’il portait. Elle avait eu envie de lui sauter au cou, de couvrir son visage de baisers, de lécher ses piercings, de pousser sa langue dans sa bouche. Envie de sentir ses bras puissants se refermer sur elle et la serrer. Envie de l’entendre murmurer son nom.

Comme si elle comptait encore pour lui.

Mais il avait paru gêné. Un peu comme s’il se sentait coupable et craignait qu’elle n’accorde trop d’importance à son geste. Du moins, c’était l’impression qu’il lui avait donné, impression confirmée par le fait que ce salaud ne baissait pas le son pour tenter d’engager de nouveau la conversation avec elle. C’était tout de même un peu fort ! Il l’avait sortie de son cachot pour lui poser des questions, mais, franchement, elle trouvait qu’il n’insistait pas beaucoup. Au fond, ce n’était pas plus mal, puisqu’elle n’avait pas l’intention de coopérer. Pas si bête ! Elle se doutait bien qu’il avait l’intention de la ramener dans les sous-sols du château dès qu’elle lui aurait appris ce qu’il voulait savoir.

Et c’était bien pour cela qu’elle prévoyait de lui fausser compagnie dès le lendemain. Il aurait des ennuis avec ses compagnons, qui lui reprocheraient d’avoir laissé filer leur précieuse prisonnière, mais ça ne la regardait pas. Et il allait devoir se débrouiller tout seul dans une ville truffée de chasseurs.

Mais ça non plus, ça ne la regardait pas.

Elle avait suffisamment de problèmes ainsi.

A commencer par le sommeil qui n’allait pas tarder à la terrasser…

Déjà…

Elle se figea sur son siège, pétrifiée d’angoisse, mais incapable d’arrêter le processus. Une irrésistible léthargie s’emparait d’elle. Ses forces l’abandonnèrent, ses membres devinrent lourds, sa tête dodelina. Puis ses paupières s’abaissèrent et, ensuite, impossible de les ouvrir, comme si elle avait eu les cils collés. Les ténèbres envahirent alors son esprit, comme une toile d’araignée – Gideon haïssait les araignées, et c’était drôle qu’elle pense justement à des araignées –, en même temps que les spectres et leurs cris.

Son démon était désormais aux commandes.

Tout en laissant échapper un rire joyeux, Cauchemar la fit entrer dans son royaume, un dédale de couloirs sombres et brumeux jalonné de portes.

Chacune de ces portes donnait accès à l’esprit d’un être. Quand une porte était ouverte, cela signifiait que l’être dormait et que Cauchemar pouvait entrer.

Dès qu’il franchissait le seuil, il devinait les peurs les plus enfouies du dormeur – comme pour Gideon et sa ridicule phobie des araignées. Scarlet ne put s’empêcher de sourire. Ce grand et puissant guerrier, qui avait tué des milliers de gens sans ciller, tremblait comme une feuille devant un petit insecte.

Elle aussi haïssait les insectes. Elle avait partagé avec eux sa cellule de Tartarus… Tous les soirs, quand elle sortait de sa léthargie, elle découvrait son corps couvert de morsures et de piqûres.

Et aussi de traces de coups, coups qu’elle devait à ses compagnons de cellule, qui profitaient de son impuissance pour la martyriser. Jusqu’à ce qu’elle décide d’envahir leurs rêves.

Elle les avait terrorisés, torturés, laminés. Ils s’étaient réveillés avec des membres en moins, couverts de sang. Ou pas réveillés du tout.

« Alors qui ? » demanda le démon.

Cauchemar était depuis longtemps son seul ami. Elle avait appris à l’apprécier, à lui faire confiance.

— Pourquoi pas un chasseur ? proposa-t-elle.

Les chasseurs mettaient toujours Cauchemar d’excellente humeur.

« Bonne idée ! » s’exclama-t-il.

Il éclata de rire, tout en l’entraînant en avant pour se mettre en quête d’un chasseur, tandis que les portes qui l’entouraient disparaissaient dans une sorte de brouillard.

Cauchemar s’arrêta enfin devant un seuil exceptionnellement large. Ils entendaient, de l’autre côté, des gémissements de plaisir. Ceux d’un homme et d’une femme. Le claquement de deux corps l’un contre l’autre. Des murmures. « Encore… Je t’en prie…»

Leur future victime faisait un rêve érotique.

—Qui est-ce ? demanda Scarlet.

Galen. Le chef des chasseurs. Le gardien d’Espoir.

Galen… Celui qui avait levé une armée pour combattre les Seigneurs de l’Ombre.

Elle l’avait toujours considéré comme un serpent venimeux. Autrefois, quand il vivait encore sur l’Olympe, elle l’avait aperçu dans Tartarus, accompagnant des prisonniers. Avec Gideon, il était tout sourires, mais dès que celui-ci tournait le dos, son visage exprimait la haine.

Aussi, quand Gideon lui avait annoncé que Galen avait un plan pour obtenir la faveur des dieux, elle l’avait supplié de ne pas lui faire confiance, mais, hélas, il ne l’avait pas écoutée.

Elle avait souvent songé à faire payer sa trahison à Galen, mais elle s’était abstenue. Pourquoi venger Gideon ? Il ne le méritait pas.

Mais aujourd’hui, avec ce pendentif qui lui brûlait la peau, elle n’hésita pas.

« Tu es prête ? » demanda Cauchemar.

Elle sourit.

—Allons-y.

Se sachant invisible pour le rêveur, elle franchit le seuil tranquillement. Elle reconnut aussitôt Galen, ses cheveux blonds, ses yeux bleus. Il était en compagnie d’une magnifique femelle aux cheveux clairs qu’il avait coincée contre un lavabo. Il l’enveloppait de ses ailes blanches, comme pour l’enfermer dans un duveteux paradis.

La femelle était quasiment nue, avec le pantalon sur les chevilles. Son chemisier retroussé jusqu’au menton découvrait ses gros – pour ne pas dire énormes – seins. Et il s’y abreuvait sans retenue, tout en allant et venant en elle.

Lui était habillé. Il s’était contenté d’ouvrir sa braguette.

« Il est tellement empli de peurs que je ne sais laquelle choisir », murmura Cauchemar d’un ton ravi.

—Énumère-les pour moi, ordonna-t-elle.

Galen ne pouvait l’entendre que si elle le désirait, aussi ne craignait-elle pas de parler tout haut.

Peur de la solitude. Peur de la défaite. Peur d’être réduit à l’impuissance.

Peur d’être dépassé. Peur d’être oublié. Peur de la mort.

Pour quelqu’un qui était habité du démon Espoir, Galen ne se distinguait pas par son optimisme. En tout cas, ils allaient bien s’amuser. Scarlet s’avança dans la salle de bains des rêves de Galen.

— Fais-lui regretter d’exister, dit-elle.

« Avec plaisir. »

La femme que Galen tenait dans ses bras se transforma en homme.

Galen cessa son va-et-vient. Puis il poussa un petit cri horrifié et fit un bond en arrière, en frémissant des ailes.

Scarlet éclata de rire. Oh, oui, ils allaient bien s’amuser !

—Encore ! dit-elle.

La salle de bains fut remplacée par un long tunnel sombre, et l’humain disparut. Galen tourna sur lui-même, avec des yeux exorbités, en essayant de comprendre où il se trouvait. Ses ailes effleurèrent au passage les murs de l’étroit tunnel.

—Que se passe-t-il ? gémit-il d’une voix lugubre. Où suis-je ?

Bien entendu, Scarlet ne répondit pas. Pris de panique, Galen se mit à courir, sans doute dans l’espoir d’atteindre le bout du tunnel. Mais celui-ci semblait n’avoir pas de fin, comme s’il s’étirait à mesure que Galen avançait. Le pauvre était maintenant pantelant et couvert de sueur.

« C’est délicieux, ricana Cauchemar. Sublime. »

—Encore, ordonna Scarlet.

« Tu veux que je te laisse un peu la place ? » susurra Cauchemar.

Elle songea avec tendresse qu’il ne lui refusait jamais sa part du plaisir, signe qu’il avait de l’affection pour elle.

—Oui, s’il te plaît.

« Travaille-le encore un peu et, ensuite, je lui montrerai ce qui risque de lui arriver un jour. Ses peurs sont vraiment intéressantes. »

Scarlet se matérialisa sous la forme d’une petite fille qu’elle avait connue à Tartarus. Une petite fille appelée Destin et qui lui avait prédit la longue absence de Gideon.

Dans la prison, la justesse de ses prédictions effrayait tout le monde, au point que les Grecs avaient fini par la tuer pour la faire taire.

Galen la reconnaîtrait peut-être.

En tant que Destin, Scarlet portait une robe souillée de terre. Elle avait de grands yeux innocents et une bouche amère, des cheveux roux et emmêlés qui lui tombaient jusqu’aux chevilles.

Elle apparut à quelques mètres de Galen, face à lui.

—Viens, murmura-t-elle doucement, en tendant une main sale. Il faut que tu voies ce qui t’attend.

Coupé dans sa course, il trébucha, mais parvint à s’arrêter juste avant de la heurter, toujours suant et essoufflé.

—Qui es-tu ? demanda-t-il.

—Viens, insista-t-elle. Il faut que tu saches.

—Je… Oui… D’accord…

Galen posa sa paume dans celle de l’enfant. Sa main tremblait.

Elle se mit à courir pour l’entraîner avec elle dans le tunnel, tandis que Cauchemar trépignait de joie dans son crâne. Puis, enfin, au bout d’un long moment, parce qu’elle l’avait décidé, une lumière apparut au loin. Galen dut sentir que cela n’augurait rien de bon pour lui, car il voulut se dégager.

Mais elle était plus forte qu’elle n’en avait l’air, évidemment, et elle le tint fermement.

—Il faut que tu voies, répéta-t-elle d’un ton doux, mais obstiné.

Ils débouchèrent enfin sur une falaise dominant ce qui avait été un champ de bataille, mais qui n’était plus qu’une mer de cadavres d’hommes et de femmes ensanglantés, portant au poignet la marque de l’infini, la marque des chasseurs.

Et au centre de cette mer de désolation se dressait Galen, couvert de sang et blessé. Ses ailes étaient déployées, mais brisées et inutiles. Il paraissait sur le point de s’effondrer.

—Non, non ! hurla le Galen du tunnel en se laissant tomber à genoux, ce qui eut pour effet de soulever autour de lui un nuage de poussière.

Sur le champ de bataille, Gideon s’approchait du Galen blessé. Ses cheveux bleus dérangés par le vent furieux dansaient autour de son visage, ses piercings brillaient au soleil. Un filet de sang coulait de sa bouche, à l’endroit où aurait dû se trouver son anneau. Il tenait d’une main une longue épée à la lame tranchante, de l’autre un revolver qu’il pointa en riant sur Galen. Puis il tira.

—Non ! hurla de nouveau Galen, qui s’était réfugié derrière Scarlet. Lève-toi.

Affronte-le. Je n’ai pas survécu à la morsure empoisonnée de la démone d’Aeron pour mourir sur ce champ de bataille !

Mais Gideon abaissait déjà son épée pour lui trancher la tête.

—Non !

Les yeux bleu ciel de Galen cherchèrent ceux de la petite fille. Ils exprimaient un intense désespoir.

—Dis-moi que je peux changer le cours des choses…, supplia-t-il. Dis-moi qu’il ne s’agit pas de mon destin.

—Tu voudrais que je te mente ? murmura-t-elle de sa jolie voix douce.

Les poings de Galen se crispèrent, comme deux armes inutiles contre le destin qui l’attendait.

—Dans ce cas, pourquoi me montrer cette scène ? gémit-il.

—Parce que…

Scarlet se réveilla en sursaut, haletante et en sueur, tout comme Galen dans le royaume des rêves. Bon sang ! Elle n’avait pas eu le temps d’en finir avec lui, et le soleil se couchait déjà. Il lui faudrait maintenant attendre douze heures pour reprendre les choses là où ils les avaient laissées.

Cauchemar, lui, paraissait satisfait de sa journée. Les peurs de Galen, beaucoup plus intenses que celles des humains, l’avaient rassasié. Il se réfugia dans un coin de l’esprit de Scarlet en ronronnant et ne bougea plus.

—Tu es réveillée… Quel dommage !

Gideon.

Sa voix l’enveloppa d’une intense chaleur, réveillant sa colère et son désir.

Adieu charmant pays des rêves. Bonjour réalité haïe.

—Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

—Dans un endroit immonde, répondit-il.

Ils ne se trouvaient plus dans un hôtel, mais dans une forêt. Le soleil couchant teintait le ciel de nuances mauves. Elle était allongée sur un doux lit de mousse. Une source jaillissait non loin. Une fois de plus, Gideon avait profité de ce qu’elle dormait pour faire d’elle ce qu’il voulait. Elle portait toujours l’horrible robe bleue qu’elle avait enfilée après sa douche, mais, au moins, il lui avait ôté les menottes.

Elle se souvint que dans la voiture, juste avant qu’elle ne mette la musique à fond, il lui avait demandé s’il existait un endroit où elle avait toujours rêvé d’aller ; elle n’avait pas répondu. Apparemment, il avait cherché tout seul la solution et il avait vu juste, le salaud. Cette forêt était enchanteresse. Ils baignaient dans une douce lumière violacée. Les oiseaux gazouillaient. L’air était saturé d’une odeur entêtante de fleurs.

Il était assis tout près d’elle, adossé à un tronc d’arbre. Une mèche de cheveux lui retombait sur le front et, une fois de plus, elle dut se retenir pour ne pas la repousser. Il la fixait avec des yeux voraces – Dieu, qu’ils étaient bleus ! Elle remarqua qu’il serrait les poings et se demanda s’il luttait pour ne pas la prendre dans ses bras.

Mieux valait en effet qu’il s’abstienne.

« Tu ne dois pas céder à l’attirance que tu ressens pour lui. »

—Tu devrais me laisser partir, dit-elle.

« Tu pourrais partir sans sa permission. L’abandonner dans cette forêt, comme il le mérite. »

—Parce que je n’ai pas l’intention de te donner du plaisir, si c’est à ça que tu penses, précisa-t-elle.

—Je n’y pense pas le moins du monde, ricana-t-il.

Il avait donc vraiment l’intention de coucher avec elle, et semblait persuadé qu’elle finirait par lui céder. Mais pourquoi diable était-il si séduisant ?

Elle plissa les yeux, tout en se désolant à l’idée que cette pitoyable mimique ne suffisait probablement pas à dissimuler son désir.

—Si ce sont des réponses que tu veux, tu devrais me torturer, plutôt que de chercher à me séduire, fit-elle remarquer.

Parfait. Elle avait très bien parlé. Avec juste la dose de colère suffisante.

—Je n’y avais pas pensé.

Il avait songé à la torturer ? Oh ! L’ordure ! Le…

—Et ça ne me pose aucun problème.

Ah ! Il avait le cœur tendre.

Bon sang, elle était vraiment stupide ! Voilà qu’elle fondait parce qu’il avouait n’avoir pas le courage de la torturer. Bientôt, elle allait entendre le chœur des anges quand il lui dirait qu’il refusait de lui planter une fourchette dans la jugulaire.

—Peu importe, rétorqua-t-elle. De toute façon, tu n’obtiendras pas ce que tu veux.

—Même si je te dis que je ne veux pas que nous apprenions de nouveau à nous connaître ?

—Oui. Non. Zut.

« Ne cède pas. »

—Ça ne me dérangerait pas que tu m’oublies de nouveau, ironisa-t-elle.

La réponse le fit grincer des dents et il remua pour se rapprocher d’elle. Il lui coinça les chevilles entre ses genoux, mouvement qui rapprocha dangereusement ses pieds de… Mais oui ! De son sexe en érection. Une chance, il portait un jean.

—Qui n’es-tu pas aujourd’hui ? demanda-t-il d’un ton doucereux.

Il tentait de changer de sujet pour l’amadouer, elle n’était pas dupe.

« Frappe-le. Qu’il arrête son cinéma. »

—Scarlet… Reynolds.

Elle frissonna, comme si cette idée la ravissait.

—Oui, je me sens d’humeur à être Ryan Ryan, aujourd’hui, ajouta-t-elle avec une moue.

Visiblement agacé, Gideon eut un rictus qui découvrit ses dents.

—Ne sommes-nous pas non mariés ? demanda-t-il.

—Bien sûr que nous sommes mariés. Mais dans mes rêveries, je te trompe avec Ryan.

Le bout de sa langue pointa, comme s’il s’apprêtait à la couper avec ses dents.

—J’apprécie énormément ton sens de l’humour ! grommela-t-il.

—Qui a dit que c’était de l’humour ?

Elle n’eut pas le temps de réagir : il était déjà sur elle, la clouant au lit de mousse, pesant sur elle de tout son poids.

—Tu ne me rends pas fou de rage, gronda-t-il.

Un frisson secoua sa colonne vertébrale, et ses seins se dressèrent, comme pour aller à sa rencontre. Elle aurait pu aisément le repousser, mais elle ne le fit pas. Elle l’attrapa par son col de chemise, au contraire, pour l’empêcher de bouger.

—Toi aussi, tu me rends folle de rage, figure-toi, murmura-t-elle.

Elle vit palpiter ses narines, tandis qu’il inspirait et expirait bruyamment.

—Continue à parler.

Il voulait qu’elle la boucle, autrement dit.

—Et si je n’ai pas envie de me taire ? dit-elle d’un ton provocateur.

Il sentait merveilleusement bon. Une odeur de musc et d’épices. Sa chaleur l’enveloppait, doucement, insensiblement.

—Si tu as envie de parler…

Il se tut, tandis que son regard s’attardait sur ses lèvres. Puis, soudain, son expression furieuse disparut, remplacée par une autre, plus… Plus voluptueuse. Il haletait de plus en plus fort.

—Tu es si incroyablement… Laide.

Il avait prononcé le dernier mot avec hésitation, comme s’il craignait qu’elle ne comprenne pas.

—Tu ne me fais pas trembler de désir, poursuivit-il. Tu ne me donnes pas envie de te faire des choses… Des choses affreuses.

« Embrasse-le. »

« Non ! Surtout pas ! »

Son corps et son esprit se livraient à présent une bataille sans merci. Si elle l’embrassait, elle ne pourrait s’empêcher d’aller plus loin. Une fois qu’elle aurait posé ses lèvres sur les siennes, elle serait perdue. Dans sa saveur. Dans sa tiédeur. Elle avait toujours eu une soif inextinguible de son corps.

Mais elle ne devait surtout pas se donner à lui.

Sauf, peut-être, pour une nuit. Une seule nuit. Une nuit de délices. Une nuit au cours de laquelle elle s’autoriserait à oublier la solitude qui serait ensuite son lot pour l’éternité.

« Oublie ! »

Le mot lui rappela tout ce qu’elle reprochait à cet homme. Elle se figea.

—Laisse-moi tranquille, dit-elle.

—Je veux te faire du mal, murmura-t-il en lui soufflant son haleine tiède sur le visage. Dis-moi d’arrêter. Dis-moi que tu ne veux pas.

Elle secoua la tête.

—Je ne veux pas.

Il dut mal interpréter la phrase, parce qu’il sourit et se pencha vers elle, comme s’il avait reçu le signal qu’il attendait.

—Dommage, murmura-t-il.

Puis il posa ses lèvres sur les siennes.

6

O dieux cléments ! Gideon était en plein délire. Cette femme avait dans la bouche un goût de baies mûres, une peau brûlante, et les petits cris étouffés qu’elle laissait s’échapper de sa gorge le rendaient fou, lui brouillaient l’esprit, liquéfiaient son cerveau.

Il l’avait coincée sous lui et enserrait ses jambes. Son sexe en érection poussait exactement contre la fourche entre ses cuisses. Il ne manquait plus à son bonheur que ses seins dans ses mains. Bon sang, oui, lui pétrir les seins ! Mais ç’aurait été sans doute aller un peu vite en besogne. Du moins pour elle. Aussi se contenta-t-il de lui saisir les poignets et de lui bloquer les mains au-dessus de sa tête. L’ennui, c’était que, du coup, lui non plus n’avait plus les mains libres.

Son torse s’écrasait contre les seins magnifiques qu’il convoitait. Il les sentait durs. Merveilleusement durs. Et leur frottement le catapulta dans un autre état de conscience.

Un état dangereux, où son désir à elle comptait plus que le sien.

Mais il ne la lâcha pas pour autant. Il était trop tard pour reculer. Il en voulait plus. Et puisqu’il ne pouvait pas faire rouler ses seins sous ses doigts, ni les lécher, il décida de se caler encore un peu mieux pour les sentir contre lui.

Puis, une fois installé, il se remit à l’embrasser.

D’ordinaire, les baisers le laissaient de marbre, sans doute parce que les femmes lui donnaient le baiser tendre, doux et innocent qu’il réclamait –c’est-à-dire tout le contraire de ce qu’il désirait en réalité. Avec Scarlet, il n’avait rien eu à demander parce qu’elle lui avait tout de suite donné un baiser profond et passionné, le mordant, aspirant sa langue, entrechoquant ses dents avec les siennes.

Aussi l’embrassa-t-il sans se lasser, indéfiniment. Il l’embrassa jusqu’à ce que les insectes de la nuit se mettent à chanter, jusqu’à ce que la lune soit haute dans le ciel. Il l’embrassa à en perdre le souffle. Il l’embrassa jusqu’à ce qu’elle se trémousse sous lui, avec ses jambes nouées autour de son torse, tandis qu’il suppliait silencieusement pour qu’elle ne cesse pas de le mordiller.

Il espérait qu’après cet interminable baiser elle ne penserait plus à un autre homme que lui, qu’elle serait heureuse d’être sa femme, qu’elle rêverait de lui, qu’elle le désirerait plus que jamais.

Il se demanda s’il avait ressenti autrefois avec elle ce qu’il ressentait aujourd’hui. Ce désir dévorant. Cette passion brûlante. Ce besoin jamais assouvi.

Il lâcha un de ses poignets et elle plongea aussitôt sa main dans ses cheveux, lui labourant le crâne de ses ongles. Il saignait, sûrement, mais en demandait encore et encore. Après tout, ils pourraient peut-être aller un peu plus loin qu’un simple baiser. La question méritait d’être considérée. Mais pour ça, il aurait fallu qu’il abandonne sa bouche, parce que, tant qu’il serait occupé avec ses lèvres, il ne parviendrait pas à réfléchir correctement.

Il s’écarta d’elle en poussant un gémissement. Elle avait les yeux fermés, comme si elle souffrait, et la bouche gonflée, plus rouge que de coutume. Il ne put s’empêcher de lui donner un dernier coup de langue, puis fit remonter sa robe, pour découvrir sa culotte, son ventre, et enfin ses seins. Il ne lui avait pas fourni de soutien-gorge, exprès, pour qu’il n’y ait entre ces seins et lui que le mince tissu de soie de la robe quand il la prendrait dans ses bras.

Et ces seins, justement, étaient parfaits. De taille idéale, pas trop gros, juste assez pour lui remplir la main, avec des tétons rouge sang – comme ses lèvres. Il en eut l’eau à la bouche. Par tous les dieux, prendre l’une de ces baies rouges dans sa bouche relevait de l’expérience mystique. Au moment où sa langue entra en contact avec la première, il eut l’impression que son corps prenait feu de l’intérieur et que les flammes charriées par son sang réduisaient ses organes et ses muscles en cendres, liquéfiant ses os, brûlant sa peau.

Scarlet dut ressentir quelque chose de similaire, parce qu’elle poussa un cri de plaisir – le cri de quelqu’un qui est sur le point de perdre la tête tellement c’est bon. Gideon en fut ravi. L’ennui, c’est que ce cri fut suivi par d’autres cris, des milliers de voix qui, elles, n’exprimaient pas le plaisir, mais plutôt la peur, le désespoir, la douleur.

—Gideon…, murmura Scarlet.

Il leva la tête pour la regarder. Elle avait toujours les yeux fermés, mais sa bouche se tordait en un rictus de douleur, tandis que d’épaisses ombres noires s’en échappaient, ainsi que de ses oreilles, pour tourbillonner autour de sa tête.

Gideon devina qu’il s’agissait d’une manifestation de Cauchemar…

Tromperie aussi se manifestait, mais pas comme ça. Est-ce que Scarlet souffrait ? Il hésita à intervenir.

—Comment puis-je faire pour augmenter ton malaise ? demanda-t-il.

Il s’écarta légèrement d’elle, bien qu’à regret, pour la laisser respirer. Et à son grand étonnement, elle ouvrit les yeux et le fixa d’un air furieux avec des iris rouge sang, tout en l’attrapant par son col de chemise pour l’attirer à elle.

—Mais qu’est-ce qui te prend ? protesta-t-elle d’une voix basse et grave, tandis que les hurlements continuaient. Si tu oses t’arrêter, nous te punirons.

Nous ? Son démon était donc à ce point impliqué dans leurs ébats ? Bon… Ce n’était pas la première partie à trois de Gideon, mais c’était la plus étrange.

Scarlet glissa un doigt dans l’échancrure de sa chemise, qu’elle déchira d’un coup sec pour l’ouvrir un peu plus, puis elle posa la main à plat sur le piercing de son sein, tout en se pourléchant les lèvres.

—Continue, gémit-elle en se cambrant contre lui.

Le sang quitta le cerveau de Gideon quand il sentit l’os proéminent d’un pubis glisser le long de son pénis. Il était à présent tellement excité que son prépuce humide dépassait de la ceinture de son pantalon. Les ombres et les cris qui s’échappaient de Scarlet auraient dû le refroidir. Mais ils demeurèrent impuissants à éteindre son désir. Il avait trop envie d’elle.

Il se rappela qu’il s’était promis de ne pas aller jusqu’au bout. Pas aujourd’hui. Il craignait qu’elle ne lui reproche ensuite de l’avoir séduite et abandonnée, une fois de plus.

—Mais qu’est-ce que tu fais ? protesta de nouveau Scarlet. Active-toi un peu.

Elle se plaignait de ses performances ? Il en fut surpris. D’habitude, les femmes lui reprochaient d’aller trop vite en besogne.

—Gideon !

—Oui, oui. Je n’attendais pas que tu me montres ce que tu voulais.

Elle ne se fit pas prier et commença à se pétrir les seins, exactement comme il rêvait de le faire. Quelques longues mèches de ses cheveux noirs s’enroulèrent autour de ses doigts, comme pour la chatouiller.

Puis elle ferma les yeux et se mordilla la lèvre inférieure, tout en glissant l’une de ses mains dans sa culotte. Gideon en fut subjugué. Et subjugué aussi par son petit nombril et ses longues cuisses.

—Ça y est, gémit-elle. Je t’ai montré. A présent, c’est à toi de jouer.

Il se secoua pour sortir de sa torpeur et lui ôta tout à fait sa robe, qu’il jeta au loin.

—Serre tes genoux, ordonna-t-il d’une voix altérée.

Elle serra étourdiment les genoux, mais, comme il intervenait pour les écarter, elle se rendit compte de son erreur et s’empressa d’ouvrir les jambes le plus possible, tout en remuant frénétiquement des hanches, comme pour le supplier d’agir, vite, le plus vite possible.

Il prit tout de même le temps de profiter du spectacle. Il l’avait vue ainsi autrefois. Il en avait à présent la certitude. Cette image ne lui paraissait pas nouvelle, elle se rattachait à un souvenir enfoui, qu’il n’arrivait pas à faire émerger totalement. Pourtant, quand il tira sur la culotte et glissa ses doigts à l’endroit où il avait envie de se réfugier, quand il passa sa langue au cœur de la place tiède qu’il convoitait, il n’en reconnut pas le goût.

Et il en eut honte. Comment avait-il pu oublier une telle douceur, une saveur aussi entêtante ? Elle lui emplissait la bouche, elle submergeait ses sens, elle marquait chacune de ses cellules.

—Gideon…, gémit Scarlet. Je t’en supplie. Je t’en supplie.

« Encore », renchérit Cauchemar.

Il s’allongea sur le ventre, enfouit son visage entre ses jambes et lui fit tout ce qu’il avait imaginé depuis le jour où il l’avait retrouvée dans le donjon du château. Il lécha, suça, mordilla, plongea sa langue à l’intérieur, le plus loin possible. En se régalant.

Ça ne suffisait pas, aussi y plongea-t-il ses doigts. Un.

Puis deux. Pour le troisième, il dut un peu forcer et lui laissa le temps de se détendre, pour ne pas lui faire mal. Elle s’habitua vite et se mit à onduler autour de ces trois doigts, tout en s’agrippant sans ménagement à ses cheveux.

Il se laissa faire, transporté. Il aurait voulu que cela dure toujours.

Les idées les plus folles lui passaient par la tête. Il se sentait prêt à mettre en œuvre tous ses fantasmes, avec elle. Tout ce qu’il n’avait pas osé faire avec les autres. Des trucs vicieux, qui auraient effrayé la plupart des femmes. Et des hommes, aussi. Mais il était un guerrier. Il avait vu et fait des choses que la plupart des gens n’auraient pas pu supporter. Il vivait depuis si longtemps que la notion de norme n’avait plus de sens pour lui.

Mais ce n’était pas le moment.

Pour l’instant, il voulait habituer Scarlet à ses caresses et la mettre en confiance. Rien de plus.

Il se demanda s’il se mentait à lui-même. Il ne savait plus.

—Gideon… Gideon… Oui… Comme ça… Ne t’arrête pas… Ce que tu me fais, là… Par tous les dieux, que c’est bon…

Elle l’excitait de plus en plus. Il la sentait au bord de l’orgasme, son corps se tendait, elle était prête…

—Pas sans moi…

Il aurait voulu qu’elle s’occupe de lui, mais il n’osa pas le lui demander. De sa main humide des sécrétions de Scarlet, il empoigna son pénis. Oh oui, ça glissait merveilleusement bien. C’était parfait.

Il enfonça une dernière fois sa langue, et elle jouit, brusquement. Les parois de son vagin se crispèrent sur lui, le retenant captif. Ses genoux pressèrent ses tempes, si fort qu’il crut qu’elle allait lui briser les os du crâne.

Une vague de fierté le submergea. Elle lui appartenait. Enfin. Totalement.

Transporté, il secouait son sexe de plus en plus fort et il jouit aussi, au-dessus d’elle, en la regardant. Elle avait toujours les yeux mi-clos et elle haletait, son front était couvert de sueur, un tout petit filet de sang coulait encore de sa bouche enflée, le bout de ses seins était dur. Elle semblait repue, comblée.

« Elle est à moi », songea-t-il tout en lâchant son sperme tiède sur son ventre. Il se demanda si elle appréciait l’hommage. Il espéra que oui. De toute façon, il aurait été bien incapable de s’écarter d’elle pour éjaculer plus loin, pas même sous la menace d’une épée. Il était trop occupé à la dévorer des yeux et, il devait se l’avouer, il aimait l’idée de répandre sa semence sur elle.

Puis il se laissa retomber, vidé, sans force, le souffle coupé. Son esprit embrumé ne songeait qu’à une chose : ravoir ce qui venait de se passer.

Scarlet ne bougeait plus et il songea qu’elle aussi était sonnée par leur étreinte. C’était le moment de lui poser les questions qui lui brûlaient les lèvres. A cet instant précis, elle n’oserait pas lui mentir.

— Écarte-toi de moi, espèce de gros insecte, bougonna Scarlet.

Hé là ! Qu’est-ce que ça signifiait ?

Surpris par le ton véhément, il roula sur le dos sans un mot. Elle se leva. Les ombres ne s’échappaient plus de ses oreilles et de sa bouche. Les cris avaient cessé. Elle s’avança vers la source. Elle lui tournait le dos, mais il faisait trop sombre pour qu’il distingue nettement ses tatouages.

« La prochaine fois, je les embrasserai. »

Il distinguait nettement, en revanche, les contours de ses fesses et, bon sang, ce qu’il voyait était tout simplement PARFAIT. Bien rond, bien ferme, appelant ses mains. Mais pourquoi n’avait-il pas pensé à lui malaxer les fesses ?

Il s’était concentré sur le devant et, du coup, il avait malencontreusement négligé le reste.

« Je me rattraperai la prochaine fois. »

Elle entra dans Peau sans un mot, jusqu’aux épaules, puis se tourna pour lui faire face, tout en évitant soigneusement son regard.

—Tu récupères lentement, bredouilla-t-il, tout en se redressant et en fourrageant dans ses cheveux emmêlés.

—Récupérer de quoi ? ricana-t-elle. Il ne s’est pratiquement rien passé.

Il tressaillit sous l’affront. Elle avait repris tout son aplomb, et elle voulait maintenant lui faire croire qu’elle n’avait pas pris de plaisir, ou si peu. Elle mentait, bien sûr. Et il n’avait pas besoin de son démon pour le lui confirmer – mais il aurait tout de même apprécié qu’il le fasse, ce salaud.

Elle avait gémi, supplié. Elle s’était trémoussée sous lui. Elle ne pouvait pas nier qu’elle avait pris son plaisir.

Il se leva d’un bond, mais ses genoux faillirent le lâcher. Il fit mine d’avoir trébuché, puis, avec des gestes brusques et maladroits, il ôta sa chemise en lambeaux et fit descendre son pantalon.

Il constata avec consternation qu’il portait toujours ses bottes. Bon sang !

Quel genre d’amant conservait ses bottes pour faire l’amour à une femme ?

Il les ôta, puis se débarrassa du pantalon, et faillit de nouveau tomber. Puis il se défit de ses armes et s’avança nu jusqu’à la source pour rejoindre Scarlet, au milieu du nuage de brouillard scintillant qui flottait au-dessus de l’eau.

—Qu’est-ce que tu fais ? protesta-t-elle en s’éloignant de lui. Je ne t’ai pas invité à te baigner avec moi.

Mais rien n’aurait pu séparer leurs regards qui continuaient à se défier.

—J’aurais pu aller beaucoup moins loin, fit-il remarquer. Pourquoi me le reprocher ?

—Justement, je ne te le reproche pas, répondit-elle avec une jubilation évidente. Eh oui, je sais que tu aurais pu aller plus loin.

Elle laissa retomber sa main dans l’eau et inclina la tête, avec une expression radoucie, mais toujours aussi intense.

—Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? murmura-t-elle.

Répondre l’aurait entraîné sur un terrain miné, aussi décida-t-il d’éluder la question. S’il lui disait qu’il ne l’avait pas sentie prête, elle rétorquerait qu’il était bien présomptueux de prétendre savoir à quoi elle était prête. Et s’il disait qu’il n’avait pas eu envie de plus, elle répondrait qu’elle non plus, ou bien elle se lancerait dans un réquisitoire à n’en plus finir sur le fait qu’il n’était même pas fichu de se souvenir de leurs ébats d’autrefois.

Il décida de changer carrément de sujet.

—Ne t’approche pas de moi, dit-il en lui faisant signe d’approcher.

Elle secoua la tête, tout en répondant.

—Je ne m’approche pas, ne t’inquiète pas.

Un muscle tressaillit sous l’œil de Gideon. Il avait besoin de la serrer dans ses bras ! De la tenir contre lui. Et elle fondrait. Il en était certain.

—Je ne sais pas que tu ne fais pas l’idiote et que tu n’as pas compris ce que je ne te demandais pas, déclara- t-il sur un ton de reproche.

—Écoute-moi bien, dit-elle sèchement.

Un rayon de lune ambre se fraya un chemin à travers la canopée et fit scintiller le papillon qu’elle portait à son cou.

—Ce qui est fait est fait, on ne peut plus le défaire. Mais on peut prendre des dispositions pour que ça ne se reproduise pas.

Il en resta bouche bée. Et pourquoi donc auraient-ils pris de telles dispositions ?

—Nous ne pouvons pas nous permettre de recommencer., poursuivit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées. Ça ne s’est pas bien terminé la première fois, et ça serait sûrement pire la seconde.

—Tu peux compter sur moi pour ne pas chercher à recommencer !

s’exclama-t-il.

Il eut envie de s’approcher d’elle et de la secouer. Elle était beaucoup trop sûre d’elle. C’était intolérable. Mais comme il faisait mine d’avancer, elle allongea une jambe et posa son pied sur sa poitrine pour l’arrêter.

—Reste où tu es, gronda-t-elle.

Un éclat rouge, semblable à celui du rubis de son pendentif, brilla dans ses pupilles.

Il comprit que Cauchemar était sur le point de se manifester, mais le démon paraissait l’apprécier, aussi ne le craignait-il pas.

Pourtant, il obéit et s’adossa à la roche derrière lui en affectant un air pensif.

Mais quand Scarlet voulut retirer son pied, il lui saisit la cheville.

—Lâche-moi, protesta-t-elle.

Il se mit à lui masser la voûte plantaire et elle poussa un petit cri de plaisir.

—Non, après tout, non, ne me lâche surtout pas, murmura-t-elle.

Elle renversa la tête en arrière. Il continua donc à masser, de plus en plus vigoureusement. Et elle à soupirer, de plus en plus fort.

—Je n’essaye pas du tout d’arranger les choses entre nous, dit-il. Je n’essaye pas de me souvenir, de faire amende honorable.

Oh, oui, il essayait. Il n’avait jamais autant essayé.

—Ce n’est pas moi que tu veux, rétorqua-t-elle entre deux gémissements. Tu veux des réponses.

Il ne pouvait pas le nier. Il voulait des réponses. Mais plus le temps passait, et plus il désirait aussi Scarlet.

—Se séparer, c’est mourir, dit-il.

C’était un mensonge. Il aurait bien voulu que ce n’en soit pas un.

—Des mots stupides qui ne signifient rien, commenta- t-elle.

Pour lui, peut-être, parce qu’il n’arrivait pas à se souvenir d’elle. Mais elle, elle n’avait pas de problèmes de mémoire, et cette phrase aurait dû signifier quelque chose pour elle.

Il fit de son mieux pour lui dissimuler son agacement.

—Ne me raconte rien de notre passé, supplia-t-il. Je ne demande rien. Pas même une petite anecdote.

Un long moment s’écoula dans le silence et il crut qu’elle avait décidé de l’ignorer, tout en profitant du massage qu’elle acceptait avec un plaisir évident. Puis, finalement, elle laissa échapper un soupir plein d’émotion contenue.

—Une fois, tu es venu à Tartarus avec un homme que tu avais arrêté. Il avait tenté de tuer Zeus pour prendre sa place. Tu t’apprêtais à l’enfermer dans sa cellule, quand tu as remarqué que je me battais avec une déesse.

Elle fronça les sourcils.

—Je ne me souviens plus de son nom. Je sais seulement qu’elle était grande et blonde.

Il y en avait des centaines, des déesses grandes et blondes…

—Ne continue pas, je t’en prie, dit-il.

—Il me semble qu’elle avait le dessus sur moi.

Elle fronça un peu plus les sourcils.

—C’est étrange, murmura-t-elle. Je la revois en train de me mettre à terre et pourtant… Quelque chose ne colle pas, dans cette scène…

Elle agita la main dans les airs, et une gerbe de gouttelettes s’envola de ses doigts.

—Bref… Tu as abandonné ton prisonnier pour venir à mon secours. Il en a profité pour s’échapper. Tu as couru après lui. Tu avais laissé la porte de ma cellule ouverte, et les dieux et les déesses enfermés avec moi ont tenté de fuir. Je les en ai empêchés. Je ne voulais pas que tu aies des ennuis.

Elle ne s’était pas enfuie, alors qu’elle aurait pu. Il comprit qu’elle avait choisi de rester pour lui, et il en fut ému. A condition qu’elle ne mente pas, bien sûr… Mais pourquoi donc Tromperie ne pouvait-il le renseigner ?

—Et comment les dieux et les déesses n’ont-ils pas réagi pour te remercier ?

Ils n’avaient sûrement pas laissé passer pareille trahison.

Elle haussa les épaules.

—Tu m’avais demandé une anecdote, tu l’as eue. Je te ne dirai rien de plus.

L’ennui, c’était que cette anecdote avait attisé sa curiosité.

—Tu n’as pas accepté des brimades et des souffrances pour être avec moi, dit-il. Pourquoi ?

—Ça ne te regarde pas, marmonna-t-elle.

Au moins, elle répondait à ses questions et ne faisait pas mine de ne pas comprendre ce qu’il demandait. Il lui en fut reconnaissant. Mais cela ne soulagea en rien son sentiment de frustration.

—Si tu ne me réponds pas, je ne t’accorderai pas une faveur, insista-t-il.

Elle lui réclamerait probablement la liberté, et il la lui accorderait – ce qui ne l’empêcherait pas, ensuite, de la poursuivre et de l’enfermer dans le donjon, comme prévu.

Parce qu’il était nécessaire de la garder sous clé. Elle était dangereuse. Elle pouvait s’en prendre à lui et à ses compagnons. Pas question de la laisser vagabonder dans Budapest.

—Une faveur ? dit-elle d’un air intéressé.

—Oui.

Elle lui retira son pied, pour lui tendre l’autre. Il se retint de sourire et se mit à masser. C’était si gentiment demandé. Elle était adorable.

« Adorable ou pas, tu ne dois pas la laisser en liberté, ne l’oublie pas. »

—Très bien, dit-elle. Je réfléchis. Donne-moi une minute.

Sur ce, elle renversa de nouveau la tête en arrière, tout en se pourléchant les lèvres.

La minute en dura onze et l’attente parut très pénible à Gideon. Il était impatient de savoir ce qu’elle allait lui révéler.

« Peu importe. Quoi qu’elle te raconte, tu ne dois pas oublier de la ramener au château. »

—Tu es sûre que tu veux une autre anecdote ? insista- t-elle. Quand tu auras entendu ce que je m’apprête à te révéler, ta vie sera changée à jamais.

Allait-elle lui dire qu’elle l’aimait toujours ? Elle paraissait sincèrement troublée… Il cessa de la masser et attendit, tout en tentant de sonder son regard.

—Ne me le dis pas. Ne me le dis pas. Pas tout de suite.

Elle avala sa salive.

—Gideon… Toi et moi… Nous avons… Nous avions… Nous avions un fils… Il s’appelait Steel.

7

Amun, gardien de Secret, s’était installé une chaise longue au cœur de la luxuriante forêt qui entourait le château. Il avait emporté une radio à piles et une glacière remplie de bières fraîches. L’alcool des humains ne faisait aucun effet aux immortels, ce qui ne l’empêchait pas d’en apprécier le goût.

Le soleil brillait et les rayons ambre qui perçaient l’épaisse canopée le réchauffaient. Il était en maillot de bain. Il profitait de la paix et de la chaleur. Il en souriait de bien-être.

De temps en temps, il fermait les yeux en s’imaginant qu’il se trouvait sur une plage. Déserte, bien entendu. Il appréciait plus que tout la solitude qui l’isolait des pensées de ceux qui l’entouraient, pensées que son démon entendait distinctement, qu’il le veuille ou non.

C’était pénible, mais supportable, et s’il n’y avait eu que ça, Amun aurait pu avoir une vie normale. Malheureusement, Secret ne se contentait pas d’écouter les pensées, il s’appropriait les secrets et, chaque fois, c’était une voix de plus qui murmurait pour toujours dans le crâne d’Amun, à un tel volume qu’il lui était parfois difficile de distinguer ses propres pensées de celles des autres.

La voracité de Secret avait une utilité en temps de guerre. C’était le seul avantage. Amun l’utilisait donc

pour découvrir les intentions des chasseurs et déjouer leurs plans, même s’il lui en coûtait.

Un rire de femme attira son attention et il ouvrit les yeux. Il avait reconnu les trilles cristallins de l’ange Olivia, la femelle d’Aeron. Ces deux-là s’amusaient à se poursuivre dans la forêt.

Amun entendait déjà leurs pensées.

« Par tous les dieux, que son rire est sensuel…»

« Si j’utilise mes ailes, il ne pourra pas m’attraper. Et j’ai envie qu’il m’attrape. »

« Je la tiens presque…»

« Il me tient presque. »

Olivia surgit d’un buisson, haletante, le sourire aux lèvres. Quand elle aperçut Amun, elle glissa une main sous sa tunique d’ange, pour saisir un poignard, probablement. Puis elle dut le reconnaître, car elle se détendit et lui adressa un petit signe de la main.

Aeron ne tarda pas à apparaître, au même endroit. Lancé à pleine vitesse, il ne put s’arrêter à temps pour éviter Olivia. Il vrilla pour encaisser la chute à sa place, réflexe inutile car elle avait déjà déployé ses ailes. Ils atterrirent en douceur sur un lit de feuilles.

—Je t’ai eue, mon cœur, dit tendrement Aeron tout en essayant de l’embrasser.

—Aeron…, protesta Olivia en jetant un regard insistant du côté d’Amun.

Nous avons de la compagnie.

—De la compagnie ?

Il se leva d’un bond, tout en saisissant ses armes et en retournant Olivia sur le ventre, pour protéger ses organes vitaux. En apercevant Amun, il se détendit, comme Olivia quelques secondes plus tôt. Puis il rougit.

—Salut, toi, dit-il.

Amun lui répondit d’un geste. Il aurait aimé l’accueillir plus chaleureusement, avec des paroles de bienvenue, mais il n’osait pas ouvrir la bouche, avec toutes ses voix qui ne demandaient qu’à s’exprimer tout haut. Il suffisait en général qu’il prononce un seul mot pour qu’elles déferlent, sans qu’il puisse les arrêter.

Il aimait trop ses compagnons pour leur infliger cette torture. Lui, il y était habitué. Pas eux.

Aeron aida Olivia à se relever et à débarrasser sa tunique blanche des feuilles et des branchages qui s’y étaient accrochés.

—Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il à Amun.

Amun lui répondit par gestes, mais Aeron n’eut pas l’air de comprendre. Il apprenait en ce moment le langage des signes, mais n’en était qu’aux balbutiements.

—Plus lentement, s’il te plaît, dit-il.

—Il dit qu’il s’est isolé pour se reposer, expliqua Olivia.

Amun acquiesça. Il s’était isolé, mais maintenant qu’il avait de la compagnie, il aurait bien voulu que le couple reste un peu.

Olivia ne connaissait pas le péché et elle n’avait rien à cacher. Avec elle, il se reposait. Elle était la personne la plus douce et la plus innocente qu’il ait jamais rencontrée. Quant aux secrets d’Aeron, il les avait percés depuis longtemps, et Secret ne s’y intéressait plus.

Mais il entendait tout de même leurs pensées.

« J’ai envie d’être seul avec Olivia. Comment faire pour partir sans le vexer… ? » Voilà ce que pensait en ce moment Aeron.

« Il a l’air si triste… J’aimerais bien lui remonter le moral. » Voilà ce que pensait Olivia.

—Nous serions ravis de passer un moment avec toi, dit Olivia en donnant une petite tape sur la main d’Aeron.

L’ancien gardien de Colère lui répondit par un regard noir. Il aurait visiblement préféré rester seul avec son Olivia.

Amun se retint de sourire. Il adorait taquiner ses compagnons. Il n’en avait pas souvent l’occasion, vu qu’il était contraint de garder le silence.

« Merci, c’est gentil. Moi aussi, j’en serais ravi », répondit-il par gestes.

—Dans ce cas, nous resterons aussi longtemps que tu voudras bien de nous !

s’exclama joyeusement Olivia.

Aeron se renfrogna un peu plus et Amun eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Tout en repliant ses ailes, Olivia entraîna son guerrier près de la chaise longue d’Amun et le poussa gentiment pour le faire asseoir.

Il se laissa faire en soupirant et ses armes cliquetèrent quand il s’installa.

Autrefois, le corps d’Aeron avait été couvert d’effrayants tatouages. Mais il avait été décapité par un ange vengeur, puis ramené parmi les vivants par le Seul et Unique, le dieu d’Olivia, avec un corps tout neuf et vierge de scènes de guerre et de torture.

Il avait aussitôt recommencé à y inscrire des motifs, mais d’un autre genre, et qui prêtaient plutôt à sourire. Le nom d’Olivia sur son cœur, son visage sur son poignet, des ailes noires dans le dos – en souvenir des ailes qu’il avait perdues en même temps que son démon.

—C’est de la bière que tu bois ? demanda Olivia d’un ton excité en s’installant sur les genoux d’Aeron.

Ses cheveux bouclés dansaient autour de son visage. Elle y avait tressé des fleurs, comme toujours.

—J’ai toujours eu envie d’essayer la bière.

Amun s’empressa de mettre la glacière hors de portée de sa main, tandis qu’Aeron hurlait.

—Ah non ! Pas de bière pour toi !

Il soupira et reprit plus calmement.

—S’il te plaît, mon amour, pas de bière.

La dernière fois qu’elle avait bu, ç’avait été une catastrophe. Elle avait malheureusement le vin triste.

Elle poussa un soupir résigné.

—D’accord, dit-elle. Je ne goûterai pas cet alcool.

Mais elle continua à convoiter du regard les bouteilles.

« Tu es très en beauté, aujourd’hui », dit Amun pour changer de conversation.

Il était sincère. Elle avait les joues roses et ses yeux bleus brillaient comme un ciel d’été.

—Merci, répondit-elle en rougissant.

—Que dit-il ? demanda Aeron.

—Il dit que je suis jolie.

Aeron fit la moue.

—Je t’ai dit la même chose il y a deux minutes et tu t’es mise à courir.

—J’avais l’intention de te laisser me rattraper et de te récompenser, répondit-elle avec un petit rire coquin.

Aeron posa sur Amun un regard mauvais.

« Pourquoi a-t-il fallu qu’on tombe sur toi ? A cause de toi, je vais devoir attendre ma récompense. »

Il s’était adressé directement à Amun par la pensée, et Olivia n’avait pas entendu.

—Tu viens souvent ici ? demanda-t-il tout haut, d’un ton hypocrite.

Amun acquiesça.

Le regard mauve d’Aeron sonda les alentours.

—Je comprends pourquoi, commenta-t-il. C’est un chouette coin, ici. Plutôt paisible.

« Un petit coin de paradis », gesticula Amun en soupirant.

—Tu n’as pas peur que des chasseurs attaquent ? demanda Olivia.

Elle ne connaissait pas la haine, mais elle n’appréciait pas les chasseurs qui harcelaient l’homme qu’elle aimait.

« Avec la barrière d’enceinte qui entoure la propriété et Torin qui surveille tout depuis ses écrans, je ne m’inquiète de rien. »

Pour éviter de répandre une épidémie parmi les

humains, Torin, gardien de Maladie, restait enfermé dans sa chambre derrière ses écrans de contrôle. Mais il n’était pas aussi seul que tout le monde le croyait. Amun avait lu dans ses pensées et dans celles de Cameo. Ils avaient une liaison. Ne pouvant se toucher, ils se caressaient l’un devant l’autre. Ils savaient tous deux qu’une telle relation ne pouvait durer, mais ils en tiraient pour l’instant beaucoup de plaisir. Un peu trop. Amun en avait assez de les entendre gémir dans sa tête.

—On ne voudrait pas gâcher ton moment de détente, reprit Aeron. Si tu veux, nous…

« Je suis ravi de le partager avec vous, au contraire », s’empressa de répondre Amun.

Les épaules d’Aeron s’affaissèrent et Amun se retint une fois de plus de rire.

—Aeron n’a pas tort, intervint Olivia. On ne va pas envahir ton espace, si tu as l’habitude de venir ici. On pourrait diviser la forêt en deux. Tu prendrais une moitié et nous l’autre, et…

Elle s’interrompit.

— Non, soupira-t-elle. Ça n’irait pas. Nous serions stressés à l’idée de franchir la ligne de démarcation.

Elle se tut, l’air songeur.

—J’ai trouvé, dit-elle enfin en souriant. Il n’y a qu’à établir un roulement. Tu prends lundi, mercredi et vendredi. Et nous, mardi et jeudi.

« J’étais là avant vous, fit remarquer Amun. Mais je vous autorise à me rendre visite. »

Olivia traduisit pour Aeron, qui n’avait pas compris.

—Non mais dis donc ! s’exclama celui-ci. Tu ne manques pas de culot. Tu devrais plutôt nous remercier de te laisser trois jours. Parce qu’on pourrait aussi en parler à tout le monde, et tu n’aurais plus une minute de paix.

Amun lui répondit par une chiquenaude. Un geste pour lequel Aeron n’eut pas besoin de traducteur et auquel il répondit par un éclat de rire.

Depuis sa résurrection, depuis qu’il n’était plus possédé par Colère, Aeron était beaucoup plus joyeux ; tout le monde l’avait remarqué.

« Tu te sens comment, sans ton démon ? » ne put s’empêcher de demander Amun.

Il avait oublié ce que c’était que vivre sans une moitié démoniaque.

—Franchement ? répliqua Aeron.

Il s’adossa à un tronc d’arbre et attira Olivia contre lui.

—Ça fait du bien, dit-il enfin. Je n’ai plus cette voix à l’intérieur de moi qui me pousse à commettre des atrocités. Je n’ai plus à combattre ce besoin permanent de tuer et de torturer. Mais d’un autre côté… C’est tout de même un peu étrange. Je me sens seul. Je ne me rendais pas compte à quel point je comptais sur ce salaud – oh, pardon chérie : sur ce « monstre » – pour me renseigner sur les autres. A présent, je dois me débrouiller pour deviner les intentions de mes interlocuteurs. Ce n’est pas facile.

Colère, l’ancien démon d’Aeron, voyait les péchés des gens aussitôt qu’il les approchait, et son grand plaisir était d’appliquer la loi du talion en leur faisant subir ce qu’ils avaient fait subir aux autres.

« Tu t’y feras », répondit Amun.

—Le plus tôt possible, j’espère.

—Moi, ce que j’apprécie, c’est qu’il n’a plus de sautes d’humeur, intervint Olivia.

Aeron déposa un baiser sur le bout de son nez.

—C’est grâce à toi, mon amour.

—Tant mieux.

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