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Maurice Leblanc

L’ÉCLAT D’OBUS

(1916)

Table des matières

Première partie .........................................................................4

Chapitre 1 Un crime a été commis ..............................................5

Chapitre 2 La chambre close..................................................... 18

Chapitre 3 Ordre de mobilisation ............................................. 31

Chapitre 4 Une lettre d’Elisabeth..............................................50

Chapitre 5 La paysanne de Corvigny.......................................68

Chapitre 6 Ce que Paul vit au château d’Ornequin..................85

Chapitre 7 H. E. R. M. ................................................................98

Chapitre 8 Le journal d’Elisabeth ............................................116

Chapitre 9 Fils d’empereur......................................................130

Chapitre 10 75 ou 155 ? ............................................................ 144

Deuxième partie.................................................................... 155

Chapitre 1 Yser… misère.......................................................... 156

Chapitre 2 Le major Hermann ...............................................168

Chapitre 3 La maison du passeur...........................................184

Chapitre 4 Un chef-d’œuvre de la kultur................................205

Chapitre 5 Le prince Conrad s’amuse.....................................224

Chapitre 6 La lutte impossible ................................................245

Chapitre 7 La loi du vainqueur ...............................................265

Chapitre 8 L’éperon 132 ......................................................... 280

Chapitre 9 Hohenzollern ........................................................ 298

Chapitre 10 Deux exécutions ................................................... 317

Bibliographie sommaire des aventures d’Arsène Lupin ......339

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Première partie

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Chapitre 1

Un crime a été commis

– Si je vous disais que je me suis trouvé en face de lui, jadis, sur le territoire même de la France ! Elisabeth regarda Paul Delroze avec l’expression de tendresse d’une jeune mariée pour qui le moindre moi de celui qu’elle aime est un sujet d’émerveillement.

– Vous avez vu Guillaume II en France ? dit-elle.

– De mes yeux vu, et sans qu’il me soit possible d’oublier une seule des circonstances qui ont marqué cette rencontre. Et cependant il y a bien longtemps…

Il parlait avec une gravité soudaine, et comme si l’évocation de ce souvenir eût éveillé en lui les pensées les plus pénibles.

Elisabeth lui dit :

– Racontez-moi cela, Paul, voulez-vous ?

– Je vous le raconterai, fit-il. D’ailleurs, bien que je ne fusse encore qu’un enfant à cette époque, l’incident est mêlé de façon si tragique à ma vie elle-même que je ne pourrais pas ne pas vous le confier en tous ses détails.

Ils descendirent. Le train s’était arrêté en gare de Corvigny, station terminus de la ligne d’intérêt local qui part du chef-lieu, atteint la vallée du Liseron et aboutit, six lieues avant la frontière, au pied de la petite cité lorraine que Vauban entoura,

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dit-il en ses Mémoires, « des plus parfaites demi-lunes qui se puissent imaginer ».

La gare présentait une animation extrême. Il y avait beaucoup de soldats et un grand nombre d’officiers. Une multitude de voyageurs, familles bourgeoises, paysans, ouvriers, baigneurs des villes d’eaux voisines que desservait Corvigny, attendaient sur le quai, au milieu d’un entassement de colis, le départ du prochain convoi pour le chef-lieu.

C’était le dernier jeudi de juillet, le jeudi qui précéda la mobilisation. Elisabeth se serra anxieusement contre son mari.

– Oh ! Paul, dit-elle en frissonnant, pourvu qu’il n’y ait pas la guerre !…

– La guerre ! En voilà une idée !

– Pourtant, tous ces gens qui s’en vont, toutes ces familles qui s’éloignent de la frontière…

– Cela ne prouve pas…

– Non, mais vous avez bien lu dans le journal tout à l’heure.

Les nouvelles sont très mauvaises. L’Allemagne se prépare. Elle a tout combiné… Ah ! Paul, si nous étions séparés !… et puis, que je ne sache plus rien de vous… et puis, que vous soyez blessé… et puis… Il lui pressa la main.

– N’ayez pas peur, Elisabeth. Rien de tout cela n’arrivera.

Pour qu’il y ait la guerre, il faut que quelqu’un la déclare. Or quel est le fou, le criminel odieux, qui oserait prendre cette décision abominable ?

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– Je n’ai pas peur, dit-elle, et je suis même sûre que je serais très brave si vous deviez partir. Seulement… seulement, ce serait plus cruel pour nous que pour beaucoup d’autres. Pensez donc, mon chéri, nous ne sommes mariés que de ce matin.

À l’évocation de ce mariage si récent, et où il y avait de telles promesses de joie profonde et durable, son joli visage blond qu’illuminait une auréole de boucles dorées souriait déjà du sourire le plus confiant, et elle murmura :

– Mariés de ce matin, Paul… Alors, vous comprenez, ma provision de bonheur n’est pas bien lourde.

Il y eut un mouvement dans la foule. Tout le monde se groupait autour de la sortie. C’était un général, accompagné de deux officiers supérieurs, qui se dirigeait vers la cour où l’attendait une automobile. On entendit une musique militaire : dans l’avenue de la gare passait un bataillon de chasseurs à pied. Puis ce fut, conduit par des artilleurs, un attelage de seize chevaux, qui traînait une énorme pièce de siège dont la silhouette, malgré la pesanteur de l’affût, semblait légère grâce à l’extrême longueur du canon. Et un troupeau de bœufs suivit.

Les deux sacs de voyage à la main, Paul, qui n’avait pas trouvé d’employé, demeurait sur le trottoir, lorsqu’un homme guêtré de cuir, habillé d’une culotte de velours gros vert et d’un veston de chasse à boutons de corne, s’approcha de lui, et, ôtant sa casquette :

– Monsieur Paul Delroze, n’est-ce pas ? Je suis le garde du château…

Il avait une figure énergique et franche, à la peau durcie par le soleil et par le froid, des cheveux déjà gris, et cet air un peu rude qu’ont certains vieux serviteurs à qui leur place laisse une complète indépendance. Depuis dix-sept ans, il habitait et

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régissait pour le comte d’Andeville, père d’Elisabeth, le vaste domaine d’Ornequin, au-dessus de Corvigny.

– Ah ! c’est vous, Jérôme, s’écria Paul. Très bien. Je vois que vous avez reçu la lettre du comte d’Andeville. Nos domestiques sont arrivés ?

– Tous les trois de ce matin, monsieur, et ils nous ont aidés, ma femme et moi, à mettre un peu d’ordre dans le château pour recevoir monsieur et madame.

Il salua de nouveau Elisabeth qui lui dit :

– Vous me reconnaissez donc, Jérôme ? Il y a si longtemps que je ne suis venue !

– Mademoiselle Elisabeth avait quatre ans. Ç’a été un deuil pour ma femme et pour moi quand nous avons su que mademoiselle ne reviendrait pas au château… ni M. le comte, à cause de sa pauvre femme défunte. Et ainsi M. le comte ne fera pas un petit tour par ici cette année ?

– Non, Jérôme, je ne le crois pas. Malgré tant d’années écoulées, mon père a toujours beaucoup de chagrin.

Jérôme avait pris les sacs et les déposait dans une calèche commandée à Corvigny, et qu’il fit avancer. Quant aux gros bagages, il devait les emporter avec la charrette de la ferme. Le temps était beau. On releva la capote de la voiture. Paul et sa femme s’installèrent.

– La route n’est pas bien longue, dit le garde… quatre lieues… Mais ça monte.

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– Le château est-il à peu près habitable ? demanda Paul.

– Dame ! ça ne vaut pas un château habité, mais tout de même monsieur verra. On a fait ce qu’on a pu. Ma femme est si contente que les maîtres arrivent !… Monsieur et madame la trouveront au bas du perron. Je l’ai avertie que monsieur et madame seraient là sur le coup de six heures et demie, sept heures…

– Un brave homme, dit Paul à Elisabeth quand ils furent partis, mais qui ne doit pas avoir souvent l’occasion de parler. Il se rattrape…

La route escaladait en pente raide les hauteurs de Corvigny et constituait au milieu de la ville, entre la double rangée des magasins, des monuments publics et des hôtels, l’artère principale, encombrée ce jour-là d’attroupements inusités. Elle redescendait ensuite et contournait les antiques bastions de Vauban. Puis il y eut de légères ondulations à travers une plaine que dominaient à droite et à gauche les deux forts du Petit et du Grand Jonas. C’est en suivant cette route sinueuse, qui serpentait parmi les pièces d’avoine et de blé, sous le dôme ombreux formé au-dessus d’elle par des alignements de peupliers, que Paul Delroze revint sur cet épisode de son enfance dont il avait promis le récit à Elisabeth.

– Comme je vous l’ai dit, Elisabeth, l’épisode se rattache à un drame terrible, et si étroitement, que cela ne fait et ne peut faire qu’un dans mon souvenir. Ce drame, on en a beaucoup parlé à l’époque, et votre père, qui était un ami de mon père, comme vous le savez, en eut connaissance par les journaux. S’il ne vous en a rien dit, c’est sur ma demande, et parce que je voulais être le premier à vous raconter ces événements… si douloureux pour moi.

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Leurs mains s’unirent. Il savait que chacune de ses phrases serait accueillie avec ferveur et, après un silence, il reprit :

– Mon père était un de ces hommes qui forcent la sympathie, même l’affection, de tous ceux qui les approchent.

Enthousiaste, généreux, plein de séduction et de bonne humeur, s’exaltant pour toutes les belles causes et pour tous les beaux spectacles, il aimait la vie et en jouissait avec une sorte de hâte.

« En 70, engagé volontaire, il avait gagné sur les champs de bataille ses galons de lieutenant, et l’existence héroïque du soldat convenait si bien à sa nature, qu’il s’engagea une seconde fois pour combattre au Tonkin, et une troisième fois pour aller à la conquête de Madagascar. «

C’est au retour de cette

campagne, d’où il revint capitaine et officier de la Légion d’honneur, qu’il se maria. Six ans plus tard il était veuf.»

« Lorsque ma mère mourut, j’avais à peine quatre ans, et mon père m’entoura d’une tendresse d’autant plus vive que la mort de sa femme l’avait frappé cruellement. Il tint à commencer lui-même mon éducation. Au point de vue physique, il s’ingéniait à développer mon entraînement et à faire de moi un gars solide et courageux. L’été, nous allions au bord de la mer ; l’hiver, dans les montagnes de Savoie, sur la neige et sur la glace. Je l’aimais de tout mon cœur. Aujourd’hui encore, je ne puis songer à lui sans une émotion réelle.

« À onze ans, je le suivis dans un voyage à travers la France, qu’il avait retardé depuis des années parce qu’il voulait que je l’accomplisse avec lui, et seulement à l’âge où j’en pourrais comprendre toute la signification. C’était un pèlerinage aux lieux mêmes et sur les routes où il avait combattu jadis, durant l’année terrible.

« Ces journées, qui devaient se terminer par la plus affreuse catastrophe, m’ont laissé des impressions profondes. Aux bords de la Loire, dans les plaines de la Champagne, dans les vallées des Vosges, et surtout parmi les villages de l’Alsace, quelles

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larmes j’ai versées en voyant couler les siennes ! De quel espoir naïf j’ai palpité en écoutant ses paroles d’espoir !

« – Paul, me disait-il, je ne doute pas qu’un jour ou l’autre tu ne te trouves en face de ce même ennemi que j’ai combattu.

Dès maintenant, et malgré toutes les belles phrases d’apaisement que tu pourras entendre, hais-le de toute ta haine, cet ennemi. Quoi qu’on dise, c’est un barbare, une brute orgueilleuse, un homme de sang et de proie. Il nous a écrasés une première fois, il n’aura de cesse qu’il ne nous ait écrasés encore, et définitivement. Ce jour-là, Paul, rappelle-toi chacune des étapes que nous parcourons ensemble. Celles que tu suivras seront des étapes de victoire, j’en suis sûr. Mais n’oublie pas un instant les noms de celles-ci, Paul, et que ta joie de triompher n’efface jamais ces noms de douleur et d’humiliation qui sont : Frœschwiller, Mars-la-Tour, Saint-Privat, et tant d’autres !

N’oublie pas, Paul…

« Puis il souriait :

« – Mais pourquoi m’inquiéter ? C’est lui-même qui se chargera d’éveiller la haine au cœur de ceux qui ont oublié et de ceux qui n’ont pas vu. Est-ce qu’il peut changer, lui ? Tu verras, Paul, tu verras. Tout ce que je puis te dire ne vaut pas l’effroyable réalité. Ce sont des monstres. »

Paul Delroze s’était tu. Sa femme lui demanda, d’une voix un peu timide :

– Pensez-vous que votre père avait tout à fait raison ?

– Mon père était peut-être influencé par des souvenirs trop récents. J’ai beaucoup voyagé en Allemagne, j’y ai même séjourné, et je crois que l’état d’âme n’est plus le même. Aussi, je l’avoue, j’ai quelquefois du mal à comprendre les paroles de

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mon père… Cependant… cependant elles me troublent très souvent. Et puis, ce qui s’est passé par la suite est si étrange !

La voiture avait ralenti. La route s’élevait doucement vers les collines qui surplombent la vallée du Liseron. Le soleil penchait du côté de Corvigny. Une diligence les croisa, chargée de malles, puis deux automobiles où s’entassaient les voyageurs et les colis. Un piquet de cavalerie galopait à travers les champs.

– Marchons, dit Paul Delroze.

Ils suivirent à pied la voiture et Paul reprit :

– Ce qui me reste à vous dire, Elisabeth, se présente à ma mémoire en détails très précis, qui émergent en quelque sorte d’une brume épaisse où je ne distingue rien. À peine puis-je affirmer que, cette partie du voyage terminée, nous devions aller de Strasbourg vers la Forêt-Noire. Pourquoi notre itinéraire fut-il changé ? Je ne le sais pas. Je me vois un matin en gare de Strasbourg et montant dans un train qui se dirigeait vers les Vosges… oui, dans les Vosges. Mon père lisait et relisait une lettre qu’il venait de recevoir et qui semblait lui faire plaisir.

Cette lettre avait-elle modifié ses projets ? Je ne sais pas non plus. Nous avons déjeuné en cours de route. Il faisait une chaleur d’orage et je me suis endormi, de sorte que je me rappelle seulement la place principale d’une petite ville allemande où nous avons loué deux bicyclettes, laissant nos valises à la consigne… Et puis… comme tout cela est confus !…

nous avons roulé à travers un pays dont aucune impression ne m’est restée. À un moment, mon père me dit :

« – Tiens, Paul, nous franchissons la frontière… nous voici en France…

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« Et, plus tard, combien de temps après ?… il s’arrêta pour demander son chemin à un paysan qui lui indiqua un raccourci au milieu des bois. Mais quel chemin ? et quel raccourci ? Dans mon cerveau, c’est une ombre impénétrable où mes pensées sont comme ensevelies.

« Et tout à coup l’ombre se déchire, et je vois, mais avec une netteté surprenante, une clairière, de grands arbres, de la mousse qui ressemble à du velours et une vieille chapelle. Sur tout cela il pleut de grosses gouttes de plus en plus précipitées, et mon père me dit :

« – Mettons-nous à l’abri, Paul.

« Sa voix, comme elle résonne en moi ! et comme je me représente exactement la petite chapelle aux murailles verdies par l’humidité ! Derrière, le toit débordant un peu au-dessus du chœur, nous mîmes nos bicyclettes à l’abri. C’est alors que le bruit d’une conversation nous parvint de l’intérieur, et que nous perçûmes aussi le grincement de la porte qui s’ouvrait sur le côté.

« Quelqu’un sortit et déclara en allemand :

« – II n’y a personne. Dépêchons-nous.

«

À ce moment nous contournions la chapelle avec l’intention d’y entrer par cette porte, et il arriva que mon père, qui marchait le premier, se trouva soudain en présence de l’homme qui avait dû prononcer les mots allemands.

« De part et d’autre il y eut un mouvement de recul, l’étranger paraissant très contrarié et mon père stupéfait de cette rencontre insolite. Une seconde ou deux peut-être, ils

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demeurèrent immobiles l’un en face de l’autre. J’entendis mon père qui murmurait :

« – Est-ce possible ? L’empereur…

« Et moi-même, étonné par ces mots, ayant vu souvent le portrait du Kaiser, je ne pouvais douter : celui qui était là, devant nous, c’était l’empereur d’Allemagne.

« L’empereur d’Allemagne en France ! Vivement, il avait baissé la tête et relevé, jusqu’aux bords rabattus de son chapeau, le col en velours d’une vaste pèlerine. Il se tourna vers la chapelle. Une dame en sortait, suivie d’un individu que je regardai à peine, une façon de domestique. La dame était grande, jeune encore, assez belle, brune.

« L’empereur lui saisit le bras avec une véritable violence et l’entraîna en lui disant, sur un ton de colère, des paroles que nous ne pûmes distinguer. Ils reprirent le chemin par lequel nous étions venus, et qui conduisait à la frontière. Le domestique s’était jeté dans le bois et les précédait.

« – L’aventure est vraiment bizarre, dit mon père en riant.

Pourquoi diable Guillaume II se risque-t-il par là ? Et en plein jour ! Est-ce que la chapelle présenterait quelque intérêt artistique ? Allons-y, veux-tu, Paul ?

« Nous entrâmes. Un peu de jour seulement passait par un vitrail noir de poussière et de toiles d’araignées. Mais ce peu de jour suffit à nous montrer des piliers trapus, des murailles nues, rien qui semblât mériter l’honneur d’une visite impériale, selon l’expression de mon père, lequel ajouta :

« – Il est évident que Guillaume II est venu voir cela en touriste, à l’aventure, et qu’il est fort ennuyé d’être surpris dans

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cette escapade. Peut-être la dame qui l’accompagne lui avait-elle assuré qu’il ne courait aucun risque. De là son irritation contre elle et ses reproches.

« Il est curieux, n’est-ce pas, Elisabeth, que tous ces menus faits, qui n’avaient en réalité qu’une importance relative pour un enfant de mon âge, je les aie enregistrés fidèlement, alors que tant d’autres, plus essentiels, ne se sont pas gravés en moi.

Cependant, je vous raconte ce qui fut, comme si je le voyais devant mes yeux et comme si les mots résonnaient à mon oreille. Et j’aperçois encore, à l’instant où je parle, aussi nettement que je l’aperçus à l’instant où nous sortions de la chapelle, la compagne de l’empereur qui revient et traverse la clairière d’un pas hâtif, et je l’entends dire à mon père :

« – Puis-je vous demander un service, monsieur ?

« Elle est oppressée. Elle a dû courir. Et tout de suite, sans attendre la réponse, elle ajoute :

« – La personne que vous avez rencontrée désirerait avoir un entretien avec vous.

«

L’inconnue s’exprime aisément en français. Pas le moindre accent.

« Mon père hésite. Mais cette hésitation semble la révolter, comme une offense inconcevable envers la personne qui l’envoie, et elle dit d’un ton âpre :

« – Je ne suppose pas que vous ayez l’intention de refuser !

«

– Pourquoi pas

? dit mon père, dont je devine

l’impatience. Je ne reçois aucun ordre.

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« – Ce n’est pas un ordre, dit-elle en se contenant, c’est un désir.

« – Soit, j’accepte l’entretien. Je reste à la disposition de cette personne.

« Elle parut indignée :

« – Mais non, mais non, il faut que ce soit vous…

« – Il faut que ce soit moi qui me dérange, s’écria mon père fortement, et sans doute que je franchisse la frontière au-delà de laquelle on daigne m’attendre ! Tous mes regrets, madame, c’est là une démarche que je ne ferai pas. Vous direz à cette personne que, si elle redoute de ma part une indiscrétion, elle peut être tranquille. Allons, Paul, tu viens ?

« Il ôta son chapeau et s’inclina devant l’inconnue. Mais elle lui barra le passage.

«

– Non, non, vous m’écouterez. Une promesse de

discrétion, est-ce que cela compte ? Non, il faut en finir d’une façon ou d’une autre, et vous admettrez bien…

« À partir de ce moment, je n’ai plus entendu. Elle était en face de mon père, hostile, véhémente. Son visage se contractait avec une expression vraiment féroce qui me faisait peur. Ah !

comment n’ai-je pas prévu ?… Mais j’étais si jeune ! Et puis, cela se passa si vite !… En s’avançant vers mon père, elle l’accula pour ainsi dire jusqu’au pied d’un gros arbre, à droite de la chapelle. Leurs voix s’élevèrent. Elle eut un geste de menace. Il se mit à rire. Et ce fut brusque, immédiat : d’un coup de couteau

– ah ! cette lame dont je vis soudain la lueur dans l’ombre ! –elle le frappa en pleine poitrine, deux fois… deux fois, là, en pleine poitrine. Mon père tomba. »

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Paul Delroze s’était arrêté, tout pâle au souvenir du crime.

– Ah ! balbutia Elisabeth, ton père a été assassiné… Mon pauvre Paul, mon pauvre ami…

Et elle reprit, haletante d’angoisse :

– Alors, Paul, qu’est-il advenu ? vous avez crié ? …

– J’ai crié, je me suis élancé vers lui, mais une main implacable me saisit. C’était l’individu, le domestique, qui surgissait du bois et m’empoignait. Je vis son couteau levé au-dessus de ma tête. Je sentis un choc terrible à l’épaule. À mon tour je tombai.

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Chapitre 2

La chambre close

La voiture attendait Elisabeth et Paul à quelque distance.

Arrivés sur le plateau, ils s’étaient assis au bord du chemin. La vallée du Liseron s’ouvrait devant eux en courbes molles et verdoyantes, où la petite rivière onduleuse était escortée de deux routes blanches qui en suivaient tous les caprices. En arrière, sous le soleil, se massait Corvigny que l’on dominait d’une centaine de mètres tout au plus. Une lieue plus loin, en avant, se dressaient les tourelles d’Ornequin et les ruines du vieux donjon.

La jeune femme garda longtemps le silence, terrifiée par le récit de Paul. À la fin, elle lui dit :

– Ah ! Paul, tout cela est terrible. Est-ce que vous avez beaucoup souffert ?

– Je ne me rappelle plus rien à partir de ce moment, plus rien jusqu’au jour où je me suis trouvé dans une chambre que je ne connaissais pas, soigné par une vieille cousine de mon père et par une religieuse. C’était la plus belle chambre d’une auberge située entre Belfort et la frontière. Un matin, de très bonne heure, douze jours auparavant, l’aubergiste avait découvert deux corps immobiles que l’on avait déposés là durant la nuit, deux corps baignés de sang. Au premier examen, il constata que l’un de ces corps était glacé. C’était celui de mon pauvre père.

Moi, je respirais, mais si peu !

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« La convalescence fut très longue et coupée de rechutes et d’accès de fièvre où, pris de délire, je voulais me sauver. Ma vieille cousine, seule parente qui me restât, fut admirable de dévouement et d’attentions. Deux mois plus tard, elle m’emmenait chez elle à peu près guéri de ma blessure, mais si profondément affecté par la mort de mon père et par les circonstances épouvantables de cette mort, qu’il me fallut plusieurs années pour rétablir ma santé. Quant au drame lui-même… »

– Eh bien ? fit Elisabeth, qui avait entouré de son bras le cou de son mari en un geste de protection passionnée.

– Eh bien, fit Paul, jamais il ne fut possible d’en percer le mystère. La justice s’y employa pourtant avec beaucoup de zèle et de minutie, tâchant de vérifier les seuls renseignements qu’elle pût utiliser, ceux que je lui donnais. Tous ses efforts échouèrent. D’ailleurs, ces renseignements étaient si vagues !

En dehors de ce qui s’était passé dans la clairière et devant la chapelle, que savais-je ? Où chercher cette clairière ? Où la découvrir, cette chapelle ? En quel pays le drame s’était-il déroulé ?

– Mais cependant vous avez effectué un voyage, votre père et vous, pour venir en ce pays, et il me semble qu’en remontant à votre départ même de Strasbourg…

– Eh ! vous comprenez bien qu’on n’a pas négligé cette piste, et que la justice française, non contente de requérir l’appui de la justice allemande, a lancé sur place ses meilleurs policiers. Mais c’est là précisément ce qui, dans la suite, quand j’ai eu l’âge de raison, m’a semblé le plus étrange, c’est qu’aucune trace de notre passage à Strasbourg n’a été relevée.

Vous entendez, aucune ? Or, s’il est une chose dont j’étais absolument certain, c’est que nous avions bien mangé et couché a Strasbourg, au moins deux journées entières. Le juge

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d’instruction qui poursuivait l’affaire a conclu que mes souvenirs d’enfant, d’enfant meurtri, bouleversé, devaient être faux. Mais moi, je savais que non ; je le savais, et je le sais encore.

– Et alors, Paul ?

– Alors, je ne puis m’empêcher d’établir un rapprochement entre l’abolition totale de faits incontestables, faciles à contrôler ou à reconstituer, comme le séjour de deux Français à Strasbourg, comme leur voyage dans un chemin de fer, comme le dépôt de leurs valises en consigne, comme la location de deux bicyclettes dans un bourg d’Alsace, un rapprochement, dis-je, entre ces faits et ce fait primordial que l’empereur fut mêlé directement, oui, directement à l’affaire.

– Mais ce rapprochement, Paul, a dû s’imposer à l’esprit du juge comme au vôtre…

– Évidemment ; mais ni le juge, ni aucun des magistrats et des personnages officiels qui recueillirent des dépositions, n’ont voulu admettre la présence de l’empereur en Alsace ce jour-là.

– Pourquoi ?

– Parce que les journaux allemands avaient signalé sa présence à Francfort à la même heure.

– À Francfort !

– Parbleu, cette présence est signalée là où il l’ordonne, et jamais là où il ne veut pas qu’elle le soit. En tout cas, sur ce point encore, j’étais accusé d’erreur, et l’enquête se heurtait à un ensemble d’obstacles, d’impossibilités, de mensonges, d’alibis, qui, pour moi, révélait l’action continue et toute-puissante d’une

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autorité sans limites. Cette explication est la seule admissible.

Voyons, est-ce que deux Français peuvent loger dans un hôtel de Strasbourg sans qu’on relève leurs noms sur le registre de cet hôtel ? Or, qu’un tel registre ait été confisqué, ou telle page arrachée, nos noms n’ont été relevés nulle part. Donc, aucune preuve, aucun indice. Patrons et domestiques d’hôtel ou de restaurant, buralistes de gare, employés de chemin de fer, loueurs de bicyclettes, autant de subalternes, c’est-à-dire de complices, qui tous ont reçu la consigne du silence et dont pas un seul n’a désobéi.

– Mais plus tard, Paul, vous avez dû chercher vous-même ?

– Si j’ai cherché ! Quatre fois déjà depuis mon adolescence j’ai parcouru la frontière, de la Suisse au Luxembourg, de Belfort à Longwy, interrogeant les individus, étudiant les paysages ! Et durant combien d’heures surtout me suis-je acharné à creuser jusqu’au fond de mon cerveau pour en extraire l’infime souvenir qui m’eût éclairé. Rien. Dans ces ténèbres, aucune lueur nouvelle. Trois images seulement ont jailli à travers l’épaisse brume du passé. L’image des lieux et des choses qui furent les témoins du crime : les arbres de la clairière, la vieille chapelle, le sentier qui fuit au milieu des bois.

L’image de l’empereur. Et l’image… l’image de la femme qui tua.

Paul avait baissé la voix. La douleur et la haine contractaient son visage.

– Oh ! celle-là, je vivrais cent ans que je la verrais devant mes yeux comme on voit un spectacle dont tous les détails sont en pleine lumière. La forme de sa bouche, l’expression de son regard, la nuance de ses cheveux, le caractère spécial de sa marche, le rythme de ses gestes, le dessin de sa silhouette, tout cela est en moi, non pas comme des visions que j’évoque à volonté, mais comme des choses qui font partie de mon être lui-même. On croirait que, pendant mon délire, toutes les forces

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mystérieuses de mon esprit ont travaillé à l’assimilation complète de ces souvenirs odieux. Et si, aujourd’hui, ce n’est plus l’obsession maladive d’autrefois, c’est une souffrance à certaines heures, quand le soir tombe et que je suis seul. Mon père a été tué, et celle qui l’a tué vit encore, impunie, heureuse, riche, honorée, poursuivant son œuvre de haine et de destruction.

– Vous la reconnaîtriez, Paul ?

– Si je la reconnaîtrais ? Entre mille et mille femmes. Et fût-elle transformée par l’âge, je retrouverais sous les rides de la vieille femme, le visage même de la jeune femme qui assassina mon père, une fin d’après-midi du mois de septembre. Ne pas la reconnaître ! Mais la couleur même de sa robe, je l’ai notée !

N’est-ce pas incroyable ? une robe grise avec un fichu de dentelle noire autour des épaules, et là, au corsage, en guise de broche, un lourd camée encadré d’un serpent d’or dont les yeux étaient faits de rubis. Vous voyez, Elisabeth, que je n’ai pas oublié ce que je n’oublierai jamais.

Il se tut. Elisabeth pleurait. Comme son mari, ce passé l’enveloppait d’horreur et d’amertume. Il l’attira contre lui et la baisa au front.

Elle lui dit :

– N’oublie pas, Paul. Le crime sera puni parce qu’il le faut.

Mais que ta vie ne soit pas soumise à ce souvenir de haine. Nous sommes deux maintenant, et nous nous aimons. Regarde vers l’avenir.

Le château d’Ornequin est une belle et simple construction du XVIe siècle, avec quatre tourelles surmontées de clochetons,

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avec de hautes fenêtres à pinacle dentelé, et une fine balustrade en saillie du premier étage.

Des pelouses régulières, encadrant le rectangle de la cour d’honneur, forment esplanade, et conduisent par la droite et par la gauche vers des jardins, des bois et des vergers. Un des côtés de ces pelouses se termine en une large terrasse d’où l’on a vue sur la vallée du Liseron, et qui supporte, dans l’alignement du château, les ruines majestueuses d’un donjon carré.

Le tout a grande allure. Entouré de fermes et de champs, le domaine, quand il est bien entretenu, suppose une exploitation active et vigilante. C’est un des plus vastes du département.

Dix-sept années plus tôt, à la mise en vente qui suivit la mort du dernier baron d’Ornequin, le comte d’Andeville, père d’Elisabeth, l’avait acheté sur un désir de sa femme. Marié depuis cinq ans, ayant donné sa démission d’officier de cavalerie pour se consacrer à celle qu’il aimait, il voyageait avec elle, lorsque le hasard leur fit visiter Ornequin au moment même où la vente, à peine annoncée dans les journaux de la région, allait s’en effectuer. Hermine d’Andeville s’enthousiasma. Le comte, qui cherchait un domaine dont l’exploitation occupât ses loisirs, enleva l’affaire par l’entremise d’un homme de loi.

Durant tout l’hiver qui suivit, il dirigea, de Paris, les travaux de restauration que nécessitait l’abandon où l’ancien propriétaire avait laissé son château. Il voulait que la demeure fût confortable, et, la voulant belle aussi, il y envoya tous les bibelots, tapisseries, objets d’art, toiles de maîtres, qui ornaient son hôtel de Paris.

Ce n’est qu’au mois d’août qu’ils purent s’installer. Ils vécurent là quelques semaines délicieuses avec leur chère

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Elisabeth, âgée de quatre ans, et leur fils Bernard, un gros garçon que la comtesse venait de mettre au monde.

Toute dévouée à ses enfants, Hermine d’Andeville ne sortait jamais du parc. Le comte surveillait ses fermes et parcourait ses chasses, en compagnie de son garde Jérôme.

Or, à la fin d’octobre, la comtesse ayant pris froid, et le malaise qui s’ensuivit ayant eu des conséquences assez graves, le comte d’Andeville décida de la conduire, ainsi que ses enfants, dans le Midi. Deux semaines après, il y eut une rechute.

En trois jours, elle fut emportée.

Le comte éprouva ce désespoir qui vous fait comprendre que la vie est finie et que, quoi qu’il arrive, on ne goûtera plus ni joie ni même apaisement d’aucune sorte. Il vécut, mais non pas tant pour ses enfants que pour entretenir en lui le culte de la morte et pour perpétuer un souvenir qui devenait sa seule raison d’être.

Incapable de retourner dans ce château d’Ornequin où il avait connu une félicité trop parfaite, et, d’autre part, n’admettant pas que des intrus pussent y demeurer, il donna l’ordre à Jérôme d’en fermer les portes et les volets, et de condamner le boudoir et la chambre de la comtesse de manière que nul n’y entrât jamais. Jérôme eut en outre mission de louer les fermes à des cultivateurs et d’en toucher les loyers.

Cette rupture avec le passé ne suffit pas au comte. Chose bizarre pour un homme qui n’existait plus que par le souvenir de sa femme, tout ce qui la lui rappelait, objets familiers, cadre d’habitation, lieux et paysages, lui était une torture, et ses enfants eux-mêmes lui inspiraient un sentiment de malaise qu’il ne pouvait surmonter. Il avait en province, à Chaumont, une

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sœur plus âgée et veuve. Il lui confia sa fille Elisabeth et son fils Bernard et partit en voyage.

Auprès de sa tante Aline, créature de devoir et d’abnégation, Elisabeth eut une enfance attendrie, grave, studieuse, où la vie de son cœur se forma en même temps que son esprit et que son caractère. Elle reçut une forte éducation et une discipline morale très rigoureuse.

À vingt ans, c’était une grande jeune fille, vaillante et sans crainte, dont le visage, naturellement un peu mélancolique, s’éclairait parfois du sourire le plus naïf et le plus affectueux, un de ces visages où s’inscrivent d’avance les épreuves et les ravissements que le destin vous réserve. Toujours humides, les yeux semblaient s’émouvoir au spectacle de toutes les choses.

Les cheveux, avec leurs boucles pâles, donnaient de l’allégresse à sa physionomie.

Le comte d’Andeville, qui, à chaque séjour qu’il faisait auprès d’elle, entre deux voyages, subissait un peu plus le charme de sa fille, l’emmena deux hivers de suite en Espagne et en Italie. C’est ainsi qu’à Rome elle rencontra Paul Delroze, qu’ils se retrouvèrent à Naples, puis à Syracuse, puis au cours d’une longue excursion à travers la Sicile, et que cette intimité les attacha l’un à l’autre par un lien dont ils connurent la force à l’instant de leur séparation.

Ainsi qu’Elisabeth, Paul avait été élevé en province et, comme elle, chez une parente dévouée qui tâcha de lui faire oublier, à force de soins et d’affection, le drame de son enfance.

Si l’oubli ne vint pas, elle réussit tout au moins à continuer l’œuvre du père et à faire de Paul un garçon droit, aimant le travail, d’une culture étendue, épris d’action et curieux de la vie.

Il passa par l’École Centrale, puis, son service militaire accompli, il resta deux ans en Allemagne, étudiant sur place

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certaines questions industrielles et mécaniques qui le passionnaient avant tout.

De haute taille, bien découplé, les cheveux noirs rejetés en arrière, la face un peu maigre, le menton volontaire, il donnait une impression de force et d’énergie.

Sa rencontre avec Elisabeth lui révéla tout un monde de sentiments et d’émotions qu’il avait dédaignés jusqu’ici. Ce fut pour lui, comme pour la jeune fille, une sorte d’ivresse, mêlée d’étonnement. L’amour créait en eux des âmes nouvelles, libres, légères, dont l’enthousiasme et l’épanouissement contrastaient avec les habitudes que leur avait imposées la forme sévère de leur existence. Dès son retour en France, il demandait la main de la jeune fille. Elle lui était accordée.

Au contrat qui eut lieu trois jours avant le mariage, le comte d’Andeville annonça qu’il ajoutait à la dot d’Elisabeth le château d’Ornequin. Les deux jeunes gens résolurent de s’y établir, et Paul chercherait alors dans les vallées industrielles de cette région une affaire qu’il pût acquérir et diriger.

Jeudi le 30 juillet ils se marièrent à Chaumont. Cérémonie tout intime, car on parlait beaucoup de la guerre, bien que, sur la foi de renseignements auxquels il attachait le plus grand crédit, le comte d’Andeville affirmât que cette éventualité ne pouvait être envisagée. Au déjeuner de famille qui réunit les témoins, Paul fit la connaissance de Bernard d’Andeville, le frère d’Elisabeth, collégien de dix-sept ans à peine dont les vacances commençaient, et qui lui plut par son bel entrain et par sa franchise. Il fut convenu que Bernard les rejoindrait dans quelques jours à Ornequin.

Enfin, à une heure, Elisabeth et Paul quittaient Chaumont en chemin de fer. La main dans la main, ils s’en allaient vers le

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château où devaient s’écouler les premières années de leur union, peut-être même tout cet avenir de bonheur et de quiétude qui s’ouvre au regard ébloui des amants.

Il était six heures et demie lorsqu’ils aperçurent au bas du perron la femme de Jérôme, Rosalie, une bonne grosse mère aux joues couperosées et à l’aspect réjouissant. En hâte, avant le dîner, ils firent le tour du jardin, puis visitèrent le château.

Elisabeth ne contenait pas son émoi. Quoique nul souvenir ne pût l’agiter, il lui semblait néanmoins retrouver quelque chose de cette mère qu’elle avait si peu connue, dont elle ne se rappelait pas l’image, et qui avait vécu là ses dernières journées heureuses. Pour elle, l’ombre de la défunte cheminait au détour des allées. Les grandes pelouses vertes dégageaient une odeur spéciale. Les feuilles des arbres frissonnaient à la brise avec un murmure qu’elle croyait bien avoir perçu déjà en cet endroit même, aux mêmes heures, et tandis que sa mère l’écoutait auprès d’elle.

– Vous paraissez triste, Elisabeth ? demanda Paul.

– Triste, non, mais troublée. C’est ma mère qui nous accueille ici, dans ce refuge où elle avait rêvé de vivre et où nous arrivons avec le même rêve. Et alors un peu d’inquiétude m’oppresse. C’est comme si j’étais une étrangère, une intruse qui dérange de la paix et du repos. Pensez donc ! Il y a si longtemps que ma mère habite ce château ! Elle y est seule. Mon père n’a jamais voulu y venir, et je me dis que nous n’avons peut-être pas le droit d’y venir, nous, avec notre indifférence à ce qui n’est pas nous. Paul sourit :

– Elisabeth, amie chérie, vous éprouvez tout simplement cette impression de malaise que l’on éprouve en arrivant à la fin du jour dans un pays nouveau.

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– Je ne sais pas, dit-elle. Sans doute avez-vous raison…

Cependant, je ne puis me défendre d’un certain malaise, et c’est si contraire à ma nature

! Est-ce que vous croyez aux

pressentiments, Paul ?

– Non, et vous ?

– Eh bien, moi non plus, dit-elle en riant et en lui tendant ses lèvres.

Ils furent surpris de trouver, aux salons et aux chambres du château, un air de pièces où l’on n’a pas cessé d’habiter. Selon les ordres du comte, tout avait gardé le même arrangement qu’aux jours lointains d’Hermine d’Andeville. Les bibelots d’autrefois étaient là, aux mêmes places, et toutes les broderies, tous les carrés de dentelle, toutes les miniatures, tous les beaux fauteuils du XVIIIe siècle, toutes les tapisseries flamandes, tous les meubles collectionnés jadis par le comte pour embellir sa demeure. Ainsi, du premier coup, ils entraient dans un cadre de vie charmant et intime.

Après le dîner, ils retournèrent aux jardins et s’y promenèrent enlacés et silencieux. De la terrasse, ils virent la vallée pleine de ténèbres au travers desquelles brillaient quelques lumières. Le vieux donjon élevait ses ruines robustes dans un ciel pâle, où traînait encore un peu de jour confus.

– Paul, dit Elisabeth à voix basse, avez-vous remarqué qu’en visitant le château nous avons passé près d’une porte fermée par un gros cadenas ?

– Au milieu du grand couloir, dit Paul, et tout près de votre chambre, n’est-ce pas ?

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– Oui. C’était le boudoir que ma pauvre mère occupait. Mon père exigea qu’il fût fermé, ainsi que la chambre qui en dépend, et Jérôme posa un cadenas et lui envoya la clef. Ainsi personne n’y a pénétré depuis. Il est ce qu’il était alors. Tout ce qui servait à ma mère, ses ouvrages en train, ses livres familiers s’y trouvent. Et, au mur, en face, entre les deux fenêtres toujours closes, il y a son portrait que mon père avait fait faire un an auparavant par un grand peintre de ses amis, un portrait en pied et qui est l’image parfaite de maman, m’a-t-il dit. À côté, un prie-Dieu, le sien. Ce matin, mon père m’a donné la clef du boudoir, et je lui ai promis de m’agenouiller sur ce prie-Dieu, et de prier devant ce portrait.

– Allons, Elisabeth.

La main de la jeune femme frissonnait dans celle de son mari lorsqu’ils montèrent l’escalier qui conduisait au premier étage. Des lampes étaient allumées tout au long du couloir. Ils s’arrêtèrent.

La porte était large et haute, pratiquée dans un mur épais, et couronnée d’un trumeau aux reliefs dorés.

– Ouvrez, Paul, dit Elisabeth, dont la voix tremblait.

Elle lui tendit la clef. Il fit fonctionner le cadenas et saisit le bouton de la porte. Mais soudain elle agrippa le bras de son mari.

– Paul, Paul, un instant… C’est pour moi un tel bouleversement ! Pensez donc, me voici pour la première fois devant ma mère, devant son image… et vous êtes auprès de moi, mon bien-aimé… Il me semble que toute ma vie de petite fille recommence.

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– Oui, de petite fille, dit-il, en la pressant passionnément contre lui, et c’est ta vie de femme aussi… Elle se dégagea, réconfortée par son étreinte, et murmura :

– Entrons, mon Paul chéri.

Il poussa la porte, puis il retourna dans le couloir où il prit une des lampes suspendues au mur, et il revint la placer sur un guéridon. Elisabeth avait déjà traversé la pièce et se tenait devant le portrait. Le visage de sa mère demeurant dans l’ombre, elle disposa la lampe de manière à la mettre en pleine clarté.

– Comme elle est belle, Paul !

Il s’approcha et leva la tête. Défaillante, Elisabeth s’agenouilla sur le prie-Dieu. Mais au bout d’un moment, comme Paul se taisait, elle le regarda et fut stupéfaite. Il ne bougeait pas, livide, les yeux agrandis par la plus épouvantable vision.

– Paul ! s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous avez ?

Il se mit à reculer vers la porte, sans pouvoir détacher son regard du portrait de la comtesse Hermine. Il chancelait comme un homme ivre, et ses bras battaient l’air autour de lui.

– Cette femme… cette femme…, balbutia-t-il d’une voix rauque.

– Paul ! implora Elisabeth, que veux-tu dire ?

– Cette femme, c’est celle qui a tué mon père.

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Chapitre 3

Ordre de mobilisation

L’horrible accusation fut suivie d’un silence effrayant.

Debout en face de son mari, Elisabeth cherchait à comprendre des paroles qui n’avaient pas encore pour elle leur sens véritable, mais qui l’atteignaient cependant comme des blessures profondes.

Elle fit deux pas vers lui, et, les yeux dans les yeux, elle articula, si bas qu’il entendit à peine :

– Qu’est-ce que tu viens de dire, Paul ? c’est une chose si monstrueuse !…

Il répondit sur le même ton :

– Oui, c’est une chose monstrueuse. Moi-même je n’y crois pas encore… je ne veux pas y croire…

– Alors… tu t’es trompé, n’est-ce pas ? Tu t’es trompé, avoue-le…

Elle le suppliait de toute sa détresse, comme si elle eût espéré le fléchir. Par-dessus l’épaule de sa femme, il accrocha de nouveau son regard au portrait maudit, et tressaillit des pieds à la tête.

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– Ah ! c’est elle, affirma-t-il en serrant les poings. C’est elle… je la reconnais… C’est elle qui a tué…

Un sursaut de révolte secoua la jeune femme, et se frappant violemment la poitrine :

– Ma mère ! ma mère à moi aurait tué… ma mère ! celle que mon père adorait et qu’il n’a pas cessé d’adorer !… ma mère qui me berçait autrefois et qui m’embrassait ! J’ai tout oublié d’elle, mais pas cela, pas l’impression de ses caresses et de ses baisers !

Et c’est elle qui aurait tué !

– C’est elle.

– Ah ! Paul, ne dites pas une telle infamie ! Comment pouvez-vous affirmer, si longtemps après le crime ? Vous n’étiez qu’un enfant et, cette femme, vous l’avez si peu vue !… à peine quelques minutes.

– Je l’ai vue plus qu’on ne peut voir, s’exclama Paul avec force. Depuis l’instant du crime, son image ne m’a pas quitté.

J’aurais voulu m’en délivrer parfois, comme on veut se délivrer d’un cauchemar. Je n’ai pas pu. Et c’est cette image qui est là contre ce mur. Aussi sûrement que j’existe, la voilà, je la reconnais comme je reconnaîtrais votre image après vingt ans !

C’est elle… Tenez, mais tenez, à son corsage, cette broche entourée d’un serpent d’or… Un camée ! ne vous l’ai-je pas dit !

Et les yeux de ce serpent… des rubis ! Et le fichu de dentelle noire autour des épaules ! C’est elle ! c’est la femme que j’ai vue !

Une fureur croissante le surexcitait, et il menaçait du poing le portrait d’Hermine d’Andeville.

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– Tais-toi, s’écria Elisabeth, que torturait chacune de ses paroles, tais-toi, je te défends…

Elle voulut lui appliquer la main sur la bouche pour le réduire au silence. Mais Paul eut un geste de recul comme s’il se refusait à subir le contact de sa femme, et ce fut un mouvement si brusque, si instinctif, qu’elle s’écroula avec des sanglots, tandis que lui, exaspéré, fouetté par la douleur et la haine, en proie à une sorte d’hallucination épouvantée qui le faisait reculer jusqu’à la porte, proférait :

– La voilà ! C’est sa bouche mauvaise, ses yeux implacables !

Elle pense au crime. Je la vois… je la vois… Elle s’avance vers mon père ! Elle l’entraîne !… Elle lève le bras !… Elle le tue !…

Ah, la misérable !…

Il s’enfuit.

Cette nuit-là, Paul la passa dans le parc, courant comme un fou, au hasard des allées obscures, ou se jetant exténué sur le gazon des pelouses, pleurant, et pleurant indéfiniment.

Paul Delroze n’avait jamais souffert que par le souvenir du crime, souffrance atténuée, mais qui, néanmoins, dans certaines crises, devenait aiguë, jusqu’à lui sembler la brûlure d’une plaie nouvelle. La douleur, cette fois, fut telle et si imprévue que, malgré sa maîtrise habituelle et l’équilibre de sa raison, il perdit véritablement la tête. Ses pensées, ses actes, ses attitudes, les mots qu’il criait dans la nuit, furent ceux d’un homme qui n’a plus la direction de lui-même.

Une seule idée revenait toujours en son cerveau tumultueux, où les idées et les impressions tourbillonnaient comme des feuilles au vent, une seule pensée terrible : « Je

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connais celle qui a tué mon père, et la femme que j’aime est la fille de cette femme ! »

Aimait-il encore ? Certes il pleurait désespérément un bonheur qu’il savait brisé, mais aimait-il encore Elisabeth ?

Pouvait-il aimer la fille d’Hermine d’Andeville ?

Au petit jour, quand il rentra et qu’il passa devant la chambre d’Elisabeth, son cœur ne battit pas plus vite. Sa haine contre la meurtrière abolissait tout ce qui pouvait palpiter en lui d’amour, de désir, de tendresse ou même de simple et humaine pitié.

L’engourdissement où il tomba durant quelques heures détendit un peu ses nerfs, mais ne changea pas la disposition de son esprit. Peut-être au contraire, et cela sans même y réfléchir, se refusait-il avec plus de force à rencontrer Elisabeth.

Cependant, il voulait savoir, se rendre compte, s’entourer de tous les renseignements nécessaires, et ne prendre qu’en toute certitude la décision qui allait dénouer, dans un sens ou dans l’autre, le grand drame de sa vie.

Avant tout il fallait interroger Jérôme et sa femme, dont le témoignage prenait une valeur considérable du fait qu’ils avaient connu la comtesse d’Andeville. Certaines questions de dates, par exemple, pouvaient être élucidées sur-le-champ. Il les trouva dans leur pavillon, tous deux très agités. Jérôme un journal à la main et Rosalie gesticulant avec effroi.

– Ça y est, monsieur, s’écria Jérôme. Monsieur peut en être sûr : c’est pour tantôt !

– Quoi ? fit Paul.

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– La mobilisation. Monsieur verra ça. J’ai vu les gendarmes, des amis à moi, et ils m’ont averti. Les affiches sont prêtes. Paul observa distraitement :

– Les affiches sont toujours prêtes.

– Oui, mais on va les coller tantôt, monsieur verra ça. Et puis, que monsieur lise le journal. Ces cochons-là – que monsieur m’excuse, il n’y a pas d’autre mot – ces cochons-là veulent la guerre. L’Autriche entrerait bien en pourparlers, mais pendant ce temps, eux ils mobilisent, et voici plusieurs jours. À

preuve qu’on ne peut plus entrer chez eux. Bien plus, hier, pas loin d’ici, ils ont démoli une gare française et fait sauter des rails. Que monsieur lise !

Paul parcourut des yeux les dépêches de la dernière heure, mais, quoiqu’il eût l’impression de leur gravité, la guerre lui semblait une chose si invraisemblable qu’il n’y prêta qu’une attention passagère.

– Tout cela s’arrangera, conclut-il, c’est leur manière de causer, la main sur la garde de l’épée, mais je ne veux pas croire…

– Monsieur a bien tort, murmura Rosalie.

Il n’écoutait plus, ne songeant au fond qu’à la tragédie de son destin et cherchant par quelle voie il obtiendrait de Jérôme les réponses qui lui étaient nécessaires. Mais, incapable de se contenir davantage, il attaqua le sujet franchement.

– Vous savez peut-être, Jérôme, que madame et moi nous sommes entrés dans la chambre de la comtesse d’Andeville.

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Cette déclaration fit sur le garde et sur sa femme un effet extraordinaire, comme si c’eût été un sacrilège de pénétrer dans cette chambre close depuis si longtemps, la chambre de madame, ainsi qu’ils l’appelaient entre eux.

– Est-ce Dieu possible ! balbutia Rosalie.

Et Jérôme ajouta :

– Mais non, mais non, puisque j’avais envoyé à M. le comte la seule clef du cadenas, une clef de sûreté.

– Il nous l’a donnée hier matin, dit Paul.

Et, tout de suite, sans s’occuper davantage de leur stupeur, il interrogea :

– Il y a entre les deux fenêtres le portrait de la comtesse d’Andeville. À quelle époque ce portrait fut-il apporté et placé là ?

Jérôme ne répondit pas aussitôt. Il réfléchissait. Il regarda sa femme, puis, après un instant, articula :

– Mais c’est bien simple, à l’époque où M. le comte a expédié tous ses meubles au château, avant l’installation.

– C’est-à-dire ?

Durant les trois ou quatre secondes que Paul attendit la réponse, son angoisse fut intolérable. Cette réponse était décisive.

– Eh bien ? reprit-il.

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– Eh bien, au printemps de l’année 1898.

– 1898 !

Ces mots, Paul les répéta d’une voix sourde. 1898, c’était l’année même où son père avait été assassiné !

Sans se permettre de réfléchir, avec le sang-froid du juge d’instruction qui ne dévie pas du plan qu’il s’est tracé, il demanda :

– Ainsi donc le comte et la comtesse d’Andeville sont arrivés ici ?…

– M. le comte et Mme la comtesse sont arrivés au château le 28 août 1898, et ils sont repartis pour le Midi le 24 octobre.

Maintenant Paul connaissait la vérité, puisque l’assassinat de son père avait eu lieu le 19 septembre. Et toutes les circonstances qui dépendaient de cette vérité, qui l’expliquaient en ses principaux détails, ou qui en découlaient, lui apparurent d’un coup. Il se rappela que son père entretenait des relations d’amitié avec le comte d’Andeville. Il se dit que son père avait dû, au cours de son voyage en Alsace, apprendre le séjour en Lorraine de son ami d’Andeville, et projeter de lui faire la surprise d’une visite. Il évalua la distance qui séparait Ornequin de Strasbourg, distance qui correspondait bien aux heures passées en chemin de fer. Et il interrogea :

– Combien de kilomètres d’ici à la frontière ?

– Exactement sept, monsieur.

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– De l’autre côté, on arrive à une petite ville allemande assez rapprochée, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur, Ebrecourt.

– Peut-on prendre un raccourci pour aller à la frontière ?

– Jusqu’à moitié route de la frontière, oui, monsieur, un sentier en haut du parc.

– À travers le bois ?

– À travers les bois de M. le comte.

– Et dans ces bois…

Il n’y avait plus, pour acquérir la certitude totale, absolue, celle qui résulte, non pas d’une interprétation des faits, mais des faits eux-mêmes, devenus pour ainsi dire visibles et palpables, il n’y avait plus qu’à poser la question suprême : dans les bois n’y a-t-il pas une petite chapelle au milieu d’une clairière ?

Pourquoi Paul Delroze ne la posa-t-il pas, cette question ?

Jugea-t-il qu’elle était vraiment trop précise, et qu’elle pouvait amener le garde-chasse à des réflexions et à des rapprochements que motivait déjà amplement la nature même de l’entretien ? Il se contenta de dire encore :

– La comtesse d’Andeville n’a-t-elle pas voyagé pendant les deux mois qu’elle habitait Ornequin ? Une absence de quelques jours…

– Ma foi non. Mme la comtesse n’est pas sortie de son domaine.

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– Ah ! elle restait dans le parc ?

– Mais oui, monsieur. M. le comte allait presque tous les après-midi en voiture jusqu’à Corvigny, ou du côté de la vallée, mais Mme la comtesse ne sortait pas du parc ou des bois.

Paul savait ce qu’il voulait savoir. Indifférent à ce que pourraient penser Jérôme et sa femme, il ne prit pas la peine de donner un prétexte à cette étrange série de demandes, sans rapport apparent les unes avec les autres. Il quitta le pavillon.

Quelle que fût sa hâte d’aller jusqu’au bout de son enquête, il remit à plus tard les investigations qu’il voulait faire en dehors du parc. On eût dit qu’il redoutait de se trouver en face de cette preuve dernière, bien inutile cependant après toutes celles que le hasard lui avait fournies.

Il retourna donc au château, puis, quand ce fut l’heure du déjeuner, il résolut d’accepter cette rencontre inévitable avec Elisabeth.

Mais la femme de chambre le rejoignit au salon et lui annonça que madame s’excusait auprès de lui. Un peu souffrante, elle demandait la permission de manger chez elle. Il comprit qu’elle voulait le laisser entièrement libre, refusant pour sa part de le supplier en faveur d’une mère qu’elle respectait et, en fin de compte, se soumettant d’avance aux décisions de son mari.

Il eut alors, à déjeuner seul, sous les yeux des gens qui le servaient, la sensation profonde que sa vie était perdue et qu’Elisabeth et lui, au jour même de leur mariage, devenaient, par suite de circonstances dont ils n’étaient ni l’un ni l’autre responsables, des ennemis que rien au monde ne pouvait plus rapprocher l’un de l’autre. Il n’avait, certes, point de haine

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contre elle et ne lui reprochait pas le crime de sa mère, mais inconsciemment il lui en voulait, comme d’une faute, d’être la fille de cette mère.

Durant deux heures, après le repas, il resta enfermé dans la chambre du portrait, tragique entrevue qu’il voulait avoir avec la meurtrière, pour s’emplir les yeux de l’image maudite et pour donner à ses souvenirs une force nouvelle.

Il examina les moindres détails. Il étudia le camée, le cygne aux ailes déployées qui s’y trouvait représenté, les ciselures du serpent d’or qui servait de cadre, l’écartement des rubis, et aussi le mouvement de la dentelle autour des épaules, et aussi la forme de la bouche, et la nuance des cheveux et le dessin du visage.

C’était bien la femme qu’il avait vue, un soir de septembre.

Dans un coin du tableau, il y avait la signature du peintre et, en dessous, un cartouche : Portrait de la comtesse H. Sans doute, le tableau avait-il été exposé, et l’on s’était contenté de cette désignation discrète : comtesse Hermine.

« Allons, se dit. Paul, encore quelques minutes et tout ce passé ressuscitera. J’ai retrouvé la coupable, il n’y a plus qu’à retrouver le lieu du crime. Si la chapelle est bien là, dans les bois, la vérité sera complète. »

II marcha résolument vers cette vérité. Il la redoutait moins puisqu’il ne pouvait plus se dérober à son étreinte. Et, cependant, comme son cœur battait à grands coups douloureux, et combien l’impression lui était affreuse, de faire ce chemin qui conduisait à celui que suivait son père seize ans auparavant !

Un geste vague de Jérôme lui avait enseigné la direction. Il traversa le parc, du côté de la frontière, en obliquant sur sa

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gauche, et passa près d’un pavillon. À l’entrée des bois s’ouvrait une longue allée de sapins dans laquelle il s’engagea et qui, cinq cents pas plus loin, se divisait en trois allées plus étroites. Deux d’entre elles, qu’il explora, aboutissaient à des fourrés inextricables. La troisième menait au sommet d’un tertre, d’où il redescendit, encore à sa gauche, par une autre allée de sapins.

Et, en choisissant celle-ci, Paul se rendit compte que le motif de son choix était précisément que cette allée de sapins éveillait en lui, il n’aurait su dire par quelles similitudes de forme et de disposition, des réminiscences qui guidaient ses pas.

Droite d’abord assez longtemps, l’allée fit un coude brusque dans une futaie de grands hêtres, dont les dômes de feuillage se rejoignaient ; puis elle se redressa et, au bout de la voûte obscure sous quoi elle cheminait, Paul aperçut cet épanouissement de lumière qui indique l’ouverture d’un rond-point.

En vérité, l’angoisse lui brisa les jambes et il dut faire un effort pour avancer. Était-ce la clairière où son père avait reçu le coup mortel ? À mesure que son regard découvrait un peu plus de l’espace lumineux, il se sentait envahi d’une conviction plus profonde. Comme dans la chambre du portrait, le passé reprenait en lui et devant lui la figure même de la réalité !

C’était la même clairière, entourée d’un cercle d’arbres qui offraient le même tableau, et recouverte d’un tapis d’herbes et de mousse que les mêmes sentiers divisaient en secteurs analogues. C’était une même portion du ciel que découpait la masse capricieuse des frondaisons. Et c’était, là, sur sa gauche, veillée par deux ifs que Paul reconnut, c’était la chapelle.

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La chapelle ! La petite, et vieille, et massive chapelle dont les lignes avaient creusé comme des sillons dans le cerveau du jeune homme ! Des arbres grandissent, s’élargissent et changent de forme. L’apparence d’une clairière se modifie. Les chemins s’y entrelacent de façon différente. On peut se tromper. Mais cela, un édifice de granit et de ciment, cela est immuable. Il faut des siècles pour lui donner telle couleur d’un gris verdâtre qui est la marque du temps sur la pierre, et cette patine qui ne s’altère plus jamais.

La chapelle qui se dressait là, avec son fronton creusé d’une rosace aux vitraux poussiéreux, était bien celle où l’empereur d’Allemagne avait surgi, suivi de la femme qui, dix minutes plus tard, assassinait…

Paul se dirigea vers la porte. Il voulait revoir l’endroit dans lequel, pour la dernière fois, son père lui avait adressé la parole.

Quelle émotion ! Le même petit toit qui avait abrité leurs bicyclettes débordait par-derrière, et c’était la même porte de bois à grosses ferrures rouillées.

Il monta l’unique marche. Il souleva le loquet. II poussa le battant. Mais, en ce moment exact où il entrait, deux hommes cachés dans l’ombre, à droite et à gauche, bondirent sur lui.

L’un d’eux le visa de son revolver en pleine figure. Par quel miracle Paul put-il discerner le canon de l’arme et se baisser à temps pour que la balle ne l’atteignît point ? Une deuxième détonation retentit. Mais il avait bousculé l’homme et lui arrachait l’arme des mains, tandis que le second de ses agresseurs le menaçait d’un poignard. Il recula et sortit de la chapelle, le bras tendu et les tenant en respect avec le revolver.

– Haut les mains ! cria-t-il.

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Sans attendre le geste qu’il ordonnait, à son insu il pressa la détente à deux reprises. Les deux fois il y eut un claquement…

aucune détonation. Mais il avait suffi qu’il tirât pour que les deux misérables, effrayés, fissent volte-face au plus vite et se sauvassent à toutes jambes.

Une seconde, Paul resta indécis, stupéfait par la brusquerie de ce guet-apens. Puis, vivement, il tira de nouveau sur les fuyards. Mais à quoi bon ! l’arme, chargée sans doute de deux coups seulement, claquait et ne détonait pas.

Alors, il se mit à courir dans la direction que suivaient ses agresseurs, et il se rappelait que jadis l’empereur et sa compagne, en s’éloignant de la chapelle, avaient pris cette même direction qui était évidemment celle de la frontière.

Presque aussitôt les hommes, se voyant poursuivis, entrèrent dans le bois et se faufilèrent entre les arbres. Mais Paul, plus agile, gagnait du terrain, et d’autant plus rapidement qu’il avait contourné une dépression encombrée de fougères et de ronces où les autres s’étaient aventurés.

Soudain l’un d’eux lança un coup de sifflet strident. Était-ce un signal à l’adresse de quelque complice ? Un peu après, ils disparurent derrière une ligne d’arbustes très touffus. Quand il eut franchi cette ligne, Paul aperçut à cent pas devant lui un mur élevé qui semblait clore les bois de tous côtés. Les hommes se trouvaient à mi-chemin, et il s’avisa qu’ils allaient tout droit vers une partie de ce mur où il y avait une petite porte basse.

Paul redoubla d’efforts afin d’arriver avant qu’ils n’eussent le temps d’ouvrir. Le terrain découvert lui permettait une allure plus vive et les hommes, visiblement épuisés, ralentissaient.

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– Je les tiens, les bandits, fit-il à haute voix. Enfin je vais donc savoir…

Un deuxième coup de sifflet, suivi d’un cri rauque. Il n’était plus qu’à trente pas d’eux et il les entendait parler.

– Je les tiens, je les tiens, se répétait-il avec une joie farouche. Et il se proposait de frapper l’un au visage avec le canon de son revolver et de sauter à la gorge de l’autre.

Mais, avant même qu’ils n’eussent atteint le mur, la porte fut poussée du dehors. Un troisième individu apparut, qui leur livra passage.

Paul jeta son revolver et son élan fut tel, et il déploya une telle énergie, qu’il réussit à saisir la porte et à la tirer vers lui.

La porte céda. Et ce qu’il vit alors l’épouvanta à un tel point qu’il eut un mouvement de recul et qu’il ne songea pas à se défendre contre cette nouvelle attaque. Le troisième individu –

ô cauchemar atroce !… et d’ailleurs était-il possible que ce fût autre chose qu’un cauchemar ? – le troisième individu levait un couteau sur lui, et le visage de celui-ci, Paul le connaissait…

C’était un visage pareil à celui qu’il avait vu autrefois, un visage d’homme et non de femme, mais la même sorte de visage, incontestablement la même sorte… Un visage marqué par seize années de plus et par une expression plus dure et plus mauvaise encore, mais la même sorte de visage, la même sorte !…

Et l’homme frappa Paul, comme la femme d’autrefois, comme celle qui était morte depuis, avait frappé le père de Paul.

Si Paul Delroze chancela, ce fut plutôt par suite de l’ébranlement nerveux que lui causa l’aspect de ce fantôme, car la lame du poignard, heurtant le bouton qui fermait l’épaulette

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de drap de sa veste, vola en éclats. Étourdi, les yeux voilés de brume, il perçut le bruit de la porte, puis le grincement de la clef dans la serrure, et enfin le ronflement d’une automobile qui démarrait de l’autre côté de la muraille. Quand Paul sortit de sa torpeur, il n’y avait plus rien à faire. L’individu et ses deux acolytes étaient hors d’atteinte.

Pour l’instant d’ailleurs, le mystère de la ressemblance incompréhensible entre l’être d’autrefois et l’être d’aujourd’hui l’absorbait tout entier. Il ne pensait qu’à cela : « La comtesse d’Andeville est morte, et voilà qu’elle ressuscite sous l’apparence d’un homme dont le visage est le visage même qu’elle aurait actuellement. Visage de parent ? Visage de frère inconnu, de frère jumeau ? »

Et il songea :

« Après tout, est-ce que je ne me trompe pas ? Ne suis-je pas victime d’une hallucination, si naturelle dans la crise que je traverse ? Qui m’assure qu’il y a le moindre rapport entre le passé et le présent ? Il me faudrait une preuve. »

Cette preuve, elle se trouvait à la disposition de Paul, et si forte qu’il lui fut impossible de douter plus longtemps.

Ayant avisé dans l’herbe les débris du poignard, il en ramassa le manche. Sur la corne de ce manche, quatre lettres étaient gravées comme au fer rouge, un H, un E, un R et un M. H.E.R.M… les quatre premières lettres d’Hermine ! …

C’est à ce moment, comme il contemplait les lettres qui prenaient pour lui une telle signification, c’est à ce moment – et Paul ne devait jamais l’oublier – que la cloche d’une église voisine se mit à tinter de la façon la plus étrange, tintement

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régulier, monotone, ininterrompu, à la fois allègre et si émouvant !

– Le tocsin, murmura-t-il, sans attacher à ce mot le sens qu’il comportait. Et il ajouta :

– Quelque incendie probablement.

Dix minutes plus tard, Paul réussissait, en utilisant les branches débordantes d’un arbre, à franchir le mur. D’autres bois s’étendaient, que traversait un chemin forestier. Il suivit sur ce chemin les traces de l’automobile et, en une heure, parvint à la frontière.

Un poste de gendarmes allemands campait au pied du poteau et l’on apercevait une route blanche où défilaient des uhlans.

Au-delà, un amas de toits rouges et de jardins. Était-ce la petite ville où jadis son père et lui avaient loué des bicyclettes, la petite ville d’Ebrecourt ?

La cloche mélancolique n’avait pas cessé. Il se rendait compte que le son venait de France, et même qu’une autre cloche sonnait quelque part, en France également, et une troisième du côté du Liseron, et toutes trois avec la même hâte, comme si elles lançaient autour d’elles un appel éperdu.

Il répéta anxieusement :

– Le tocsin… le tocsin… Et cela passe d’église en église…

Est-ce que ce serait ?…

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Mais il chassa la terrifiante pensée. Non, non, il entendait mal, ou bien c’était l’écho d’une seule cloche qui rebondissait au creux des vallées, et roulait sur les plaines.

Cependant il regardait la route blanche qui sortait de la petite ville allemande, et il observa qu’un flot continu de cavaliers arrivait par là et se répandait dans la campagne. En outre, un détachement de dragons français surgit à la crête d’une colline. À la lorgnette, l’officier étudia l’horizon, puis repartit avec ses hommes.

Alors, ne pouvant aller plus loin, Paul s’en retourna jusqu’au mur qu’il avait franchi, et constata que ce mur encerclait bien tout le domaine, bois et parc. Il apprit d’ailleurs d’un vieux paysan que la construction en remontait à une douzaine d’années, ce qui expliquait pourquoi, dans ses explorations le long de la frontière, Paul n’avait jamais retrouvé la chapelle. Une seule fois, il s’en souvint, quelqu’un lui avait parlé d’une chapelle, mais située à l’intérieur d’une propriété close. Comment s’en fût-il inquiété ?

En suivant ainsi l’enceinte du château, il se rapprocha de la commune même d’Ornequin dont l’église se dressa tout à coup au fond d’une éclaircie pratiquée dans les bois. La cloche, qu’il n’entendait plus depuis un instant, sonna de nouveau très nettement. C’était la cloche d’Ornequin. Elle était grêle, déchirante comme une plainte, et, malgré sa précipitation et sa légèreté, plus solennelle que le glas qui sonne la mort. Paul se dirigea vers elle…

Un joli village, tout fleuri de géraniums et de marguerites, se massait autour de son église. Des groupes silencieux stationnaient devant une affiche placardée sur la mairie. Paul avança et lut :

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ORDRE DE MOBILISATION

À toute autre époque de sa vie, ces mots lui eussent apparu avec toute leur formidable et lugubre signification. Mais la crise qu’il subissait était trop forte pour qu’une grande émotion trouvât place en lui. À peine même s’il consentit à envisager les conséquences inéluctables de cette nouvelle. Soit, on mobilisait.

Le soir, à minuit, commençait le premier jour de la mobilisation. Soit, chacun devait partir. Il partirait donc. Et cela prenait dans son esprit la forme d’un acte si impérieux, les proportions d’un devoir qui dominait tellement toutes les petites obligations et toutes les petites nécessités individuelles, qu’il éprouva au contraire une sorte d’apaisement à recevoir ainsi du dehors l’ordre qui lui dictait sa conduite. Aucune hésitation possible. Le devoir était là : partir.

Partir ? En ce cas, pourquoi ne pas partir immédiatement ?

À quoi bon rentrer au château, revoir Elisabeth, chercher une explication douloureuse et vaine, accorder ou refuser un pardon que sa femme ne lui demandait pas, mais que la fille d’Hermine d’Andeville ne méritait point ?

Devant la principale auberge, une diligence attendait, qui portail cette inscription :

Corvigny-Ornequin – Service de la gare

Quelques personnes s’y installaient. Sans plus réfléchir à une situation que les événements dénouaient à leur manière, il monta.

À la gare de Corvigny, on lui dit que son train ne partait que dans une demi-heure et qu’il n’y en avait plus d’autre, le train du soir, qui correspondait avec l’express de nuit sur la grande ligne, étant supprimé.

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Paul retint sa place, et puis, après s’être renseigné, il retourna en ville jusqu’au bureau d’un loueur de voitures qui possédait deux automobiles.

Il s’entendit avec ce loueur, et il fut décidé que la plus grande de ces automobiles irait sans retard au château d’Ornequin et serait mise à la disposition de Mme Paul Delroze.

Et il écrivit à sa femme ces quelques mots :

« Elisabeth,

« Les circonstances sont assez graves pour que je vous prie de quitter Ornequin. Les voyages en chemin de fer n’étant plus assurés, je vous envoie une automobile qui vous conduira cette nuit même à Chaumont, chez votre tante. Je suppose que les domestiques voudront vous accompagner, et que, dans le cas d’une guerre qui, malgré tout, me paraît encore improbable, Jérôme et Rosalie fermeront le château et se retireront à Corvigny.

« Pour moi, je rejoins mon régiment. Quel que soit l’avenir qui nous est réservé, Elisabeth, je n’oublierai pas celle qui fut ma fiancée et qui porte mon nom. – P. Delroze. »

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Chapitre 4

Une lettre d’Elisabeth

À neuf heures, la position n’était plus tenable. Le colonel enrageait.

Dès le milieu de la nuit – cela se passait au premier mois de la guerre, le 22 août – il avait amené son régiment au carrefour de ces trois routes dont l’une débouchait du Luxembourg belge.

La veille, l’ennemi occupait les lignes de la frontière, à douze kilomètres de distance environ. Il fallait, ordre formel du général commandant la division, le contenir jusqu’à midi, c’est-

à-dire jusqu’à ce que la division entière pût rejoindre. Une batterie de 75 appuyait le régiment.

Le colonel avait disposé ses hommes dans un repli de terrain. La batterie se dissimulait également. Or, dès les premières lueurs du jour, régiment et batterie étaient repérés par l’ennemi et copieusement arrosés d’obus.

On s’établit à deux kilomètres sur la droite. Cinq minutes après, les obus tombaient et tuaient une demi-douzaine d’hommes et deux officiers.

Nouveau déplacement. Dix minutes plus tard, nouvelle attaque. Le colonel s’obstina. En une heure, il y eut trente hommes hors de combat. Un des canons fut démoli.

Et il n’était que neuf heures.

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– Cré bon sang ! s’écria le colonel, comment peuvent-ils nous repérer de la sorte ? Il y a de la sorcellerie là-dessous !

Il se dissimulait avec ses commandants, avec le capitaine d’artillerie et avec quelques hommes de liaison, derrière un talus par-dessus lequel on découvrait un assez vaste horizon de plateaux onduleux. Non loin, à gauche, un village abandonné.

En avant, des fermes éparses, et, sur toute cette étendue déserte, pas un ennemi visible. Rien qui pût indiquer d’où provenait cette pluie d’obus. Vainement les 75 avaient « tâté »

quelques points. Le feu continuait toujours.

– Encore trois heures à tenir, grogna le colonel, nous tiendrons, mais le quart du régiment y passera. À ce moment un obus siffla entre les officiers et les hommes de liaison et se ficha en pleine terre. Tous, ils eurent un mouvement de recul dans l’attente de l’explosion. Mais un des hommes, un caporal, s’élança, saisit l’obus et l’examina.

– Vous êtes fou, caporal ! hurla le colonel. Lâchez donc ça et presto.

Le caporal remit doucement le projectile dans son trou, puis, en hâte, il s’approcha du colonel, réunit les talons et porta la main à son képi.

– Excusez-moi, mon colonel, j’ai voulu voir sur la fusée la distance à laquelle se trouvaient les canons ennemis. 5

kilomètres 250 mètres. Le renseignement peut avoir une valeur.

Son calme confondit le colonel, qui s’exclama :

– Crebleu ! et si ça avait éclaté ?

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– Bast ! mon colonel, qui ne risque rien…

– Évidemment… mais, tout de même, c’est un peu raide.

Comment vous appelez-vous ?

– Delroze, Paul, caporal à la troisième compagnie.

– Eh bien, caporal Delroze, je vous félicite de votre courage, et je crois bien que vos galons de sergent ne sont pas loin. En attendant, un bon conseil : ne recommencez pas ce coup-là…

Sa phrase fut interrompue par l’explosion toute proche d’un shrapnell. Un des hommes de liaison tomba, frappé à la poitrine, tandis qu’un officier chancelait sous la masse de terre qui l’éclaboussa.

– Allons, dit le colonel quand l’ordre fut rétabli, il n’y a rien à faire qu’à courber la tête sous l’orage. Que chacun se mette à l’abri le mieux possible, et patientons.

Paul Delroze s’avança de nouveau.

– Pardonnez-moi, mon colonel, de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais on pourrait, je crois, éviter…

– Éviter la mitraille ? Parbleu ! je n’ai qu’à changer de position une fois de plus. Mais comme nous serons repérés aussitôt… Allons, mon garçon, rejoignez votre poste.

Paul insista :

– Peut-être, mon colonel, ne s’agirait-il pas de changer notre position, mais de changer le tir de l’ennemi.

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– Oh ! oh ! fit le colonel un peu ironique, mais impressionné cependant par le sang-froid de Paul, et vous connaissez un moyen ?

– Oui, mon colonel.

– Expliquez-vous.

– Donnez-moi vingt minutes, mon colonel, et dans vingt minutes les obus changeront de direction.

Le colonel ne put s’empêcher de sourire.

– Parfait ! Et sans doute vous les ferez tomber où vous voudrez ?

– Oui, mon colonel.

– Sur le champ de betteraves qui est là-bas, à quinze cents mètres à droite ?

– Oui, mon colonel.

Le capitaine d’artillerie, qui avait écouté la conversation, plaisanta à son tour :

– Pendant que vous y êtes, caporal, puisque vous m’avez déjà fourni l’indication de la distance, et que je connais à peu près la direction, ne pourriez-vous me préciser cette direction afin que je règle exactement mon tir et que je démolisse les batteries allemandes ?

– Ce sera plus long et beaucoup plus difficile, mon capitaine, répondit Paul. J’essaierai cependant. À onze heures

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précises, vous voudrez bien examiner l’horizon, du côté de la frontière. Je lancerai un signal.

– Lequel ?

– Je l’ignore. Trois fusées sans doute…

– Mais votre signal n’aura de valeur que s’il s’élève au-dessus même de la position ennemie…

– Justement…

– Et pour cela il faudrait la connaître…

– Je la connaîtrai.

– Et s’y rendre…

– Je m’y rendrai.

Paul salua, pivota sur les talons, et, avant même que les officiers eussent le temps de l’approuver ou d’émettre une objection, il se glissait en courant au ras du talus, s’engageait à gauche dans une sorte de cavée dont les bords étaient hérissés de ronces, et disparaissait.

– Drôle de type, murmura le colonel. Où veut-il en venir ?

Une telle décision et une telle audace le disposaient en faveur du jeune soldat et, bien qu’il n’eût qu’une confiance assez restreinte dans le résultat de l’entreprise, il lui fut impossible de ne pas consulter plusieurs fois sa montre durant les minutes qu’il passa, avec ses officiers, derrière le frêle rempart d’une meule de foin. Minutes effroyables, où le chef de corps ne pense

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pas un instant au danger qui le menace, mais au danger de tous ceux dont il a la garde et qu’il considère comme ses enfants.

Il les voyait autour de lui, étendus dans le chaume, la tête couverte de leur sac, ou bien pelotonnés dans les taillis, ou bien tapis dans les creux du sol. L’ouragan de fer s’acharnait après eux. Cela se précipitait comme une grêle rageuse qui veut accomplir en toute hâte sa besogne de destruction. Soubresauts d’hommes qui font une pirouette et qui retombent immobiles, hurlements de blessés, cris de soldats qui s’interpellent, plaisanteries même… Et par là-dessus le tonnerre ininterrompu des explosions…

Et puis subitement le silence, un silence total, définitif, un apaisement infini dans l’espace et sur le sol, une sorte de délivrance ineffable. Le colonel exprima sa joie par un éclat de rire.

– Cristi ! le caporal Delroze est un rude homme. Le comble, ce serait que le champ de betteraves en question fût arrosé à son tour, comme il l’a promis.

Il n’avait pas achevé qu’une bombe explosait à quinze cents mètres à droite, non pas sur le champ de betteraves, mais en avant. Une deuxième alla trop loin. À la troisième l’endroit était repéré. Et l’arrosage commença.

Il y avait là, dans l’accomplissement de la tâche que s’était imposée le caporal, quelque chose de si prodigieux à la fois et d’une précision si mathématique que le colonel et ses officiers ne doutèrent pour ainsi dire pas qu’il n’allât jusqu’au bout de cette tâche, et que, malgré les obstacles insurmontables, il ne réussît à donner le signal convenu.

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Sans répit, ils fouillèrent l’horizon de leurs jumelles, tandis que l’ennemi redoublait d’efforts contre le champ de betteraves.

À onze heures cinq, il y eut une fusée rouge.

Elle apparut beaucoup plus à droite qu’on n’eût pu le supposer.

Et deux autres la suivirent.

Armé de sa longue-vue, le capitaine d’artillerie ne tarda pas à découvrir un clocher d’église qui émergeait à peine d’une vallée dont la dépression demeurait invisible parmi les ondulations du plateau, et la flèche de ce clocher dépassait si peu qu’on avait pu la prendre pour un arbre isolé. D’après les cartes il fut facile de constater que c’était le village de Brumoy.

Connaissant, par l’obus que le caporal avait examiné, la distance exacte des batteries allemandes, le capitaine téléphona à son lieutenant.

Une demi-heure plus tard, les batteries allemandes se taisaient, et, comme une quatrième fusée avait jailli, les 75

continuèrent à bombarder l’église ainsi que le village et ses abords immédiats.

Un peu avant midi, le régiment fut rejoint par une compagnie de cyclistes qui précédaient la division. Ordre était donné d’avancer à tout prix.

Le régiment avança, à peine inquiété, lorsqu’on approcha de Brumoy, par quelques coups de fusil. L’arrière-garde ennemie se repliait.

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Dans le village en ruine, et dont quelques maisons flambaient encore, on trouva le plus incroyable désordre de cadavres, de blessés, de chevaux abattus, de canons démolis, de caissons et de fourgons éventrés. Toute une brigade avait été surprise au moment où, certaine d’avoir déblayé le terrain, elle allait se mettre en route.

Mais un appel partit du haut de l’église, dont la nef et la façade effondrées ne présentaient plus qu’un chaos indescriptible. Seule la tour du clocher, percée à jour, et noircie par l’incendie de quelques poutres, se maintenait et portait encore, grâce à un miracle d’équilibre, la mince flèche de pierre qui la couronnait. À moitié penché hors de cette flèche, un paysan agitait les bras et criait pour attirer l’attention.

Les officiers reconnurent Paul Delroze.

Prudemment, parmi les décombres, on monta l’escalier qui conduisait à la plate-forme de la tour. Là, entassés contre la petite porte pratiquée dans la flèche, il y avait huit cadavres d’Allemands, et la porte, démolie, tombée en travers, barrait le passage de telle façon qu’il fallut la briser à coups de hache pour délivrer Paul.

À la fin de l’après-midi, lorsqu’on eut constaté que la poursuite de l’ennemi se heurtait à des obstacles trop sérieux, le colonel assembla le régiment sur la place et embrassa le caporal Delroze.

– D’abord, la récompense, lui dit-il. Je demande la médaille militaire, et avec un tel motif que vous l’aurez. Maintenant, mon petit, expliquez-vous.

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Et Paul, au milieu du cercle que formaient autour de lui les officiers et les gradés de chaque compagnie, répondit aux questions.

– Mon Dieu, c’est bien simple, mon colonel. Nous étions espionnés.

– Évidemment, mais qui était l’espion et où se trouvait-il ?

– Mon colonel, c’est un hasard qui m’a renseigné. À côté de l’emplacement que nous occupions ce matin, il y avait à notre gauche, n’est-ce pas, un village avec une église ?

– Oui, mais j’avais fait évacuer le village dès mon arrivée, et il n’y avait personne dans l’église.

– S’il n’y avait eu personne dans l’église, pourquoi le coq qui surmonte le clocher affirmait-il que le vent venait de l’est, alors qu’il venait de l’Ouest ? Et pourquoi, lorsque nous changions de position, la direction de ce coq obliquait-elle vers nous ?

– Vous êtes sûr ?

– Oui, mon colonel. Et c’est pourquoi, après avoir obtenu votre permission, je n’ai pas hésité à me glisser jusqu’à l’église et à m’introduire dans le clocher aussi furtivement que possible.

Je ne m’étais pas trompé. Un homme était là, dont j’ai réussi, non sans mal, à me rendre maître.

– Le misérable ! Un Français ?

– Non, mon colonel, un Allemand déguisé en paysan.

– Il sera fusillé.

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– Non, mon colonel, je lui ai promis la vie sauve.

– Impossible.

– Mon colonel, il fallait bien savoir comment il renseignait l’ennemi.

– Et alors ?

– Oh ! ce n’était pas compliqué. Face au Nord, l’église possède une horloge, dont nous ne pouvions, nous, apercevoir le cadran. De l’intérieur notre homme manœuvrait les aiguilles, de manière que la plus grande, alternativement posée sur trois ou quatre chiffres, énonçât la distance exacte où nous nous trouvions de l’église, et cela dans la direction du coq. C’est ce que je fis moi-même, et aussitôt l’ennemi, rectifiant son tir suivant mes indications, arrosait consciencieusement le champ de betteraves.

– En effet, dit le colonel en riant.

– Il ne me restait plus qu’à me porter au second poste d’observation d’où l’on recueillait le message de l’espion. De là je saurais – car l’espion ignorait ce détail essentiel – où se cachaient les batteries ennemies. Je courus donc jusqu’ici, et ce n’est qu’en arrivant que je constatai, au pied même de l’église qui servait d’observatoire, la présence de ces batteries et de toute une brigade allemande.

– Mais c’était une imprudence folle ! Ils n’ont donc pas tiré sur vous ?

– Mon colonel, j’avais endossé les vêtements de l’espion, de leur espion. Je parle allemand, je savais le mot de passe, et un

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seul d’entre eux connaissait cet espion, l’officier observateur.

Sans la moindre défiance, le général commandant la brigade m’envoya donc vers lui dès qu’il apprit par moi que des Français m’avaient démasqué et que je venais de leur échapper.

– Et vous avez eu l’audace… ?

– Il le fallait bien, mon colonel, et puis vraiment j’avais tous les atouts. Cet officier ne se doutait de rien, et, quand je parvins sur la plate-forme de la tour d’où il transmettait ses indications, je n’eus aucun mal à l’assaillir et à le réduire au silence. Ma tâche était finie, il n’y avait plus qu’à vous faire le signal convenu.

– Rien que cela ! et au milieu de six ou sept mille hommes !

– Je vous l’avais promis, mon colonel, et il était onze heures. Sur la plate-forme se trouvait tout l’attirail nécessaire pour envoyer des signaux de jour et de nuit. Comment n’en pas profiter ? J’allumai une fusée, puis une seconde, puis une troisième et une quatrième, et la bataille commença.

– Mais, ces fusées, c’était autant d’avertissements qui réglaient notre tir sur ce clocher où vous vous trouviez ! C’est sur vous que nous tirions !

– Ah ! je vous jure, mon colonel, que ces idées-là, on ne les a pas en de pareils moments. Le premier obus qui frappa l’église me sembla le bienvenu. Et puis, l’ennemi ne me laissait guère le temps de réfléchir ! Aussitôt, une demi-douzaine de gaillards avait escaladé la tour. J’en démolis quelques-uns avec mon revolver, mais il y eut par la suite un autre assaut, et plus tard un autre encore. J’avais dû me réfugier derrière la porte qui ferme la cage de la flèche. Quand ils l’eurent jetée bas, elle me servit de barricade, et, comme je disposais des armes et des

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munitions prises à mes premiers assaillants, que j’étais inaccessible et à peu près invisible, il me fut facile de soutenir un siège en règle.

– Tandis que nos 75 vous canonnaient.

– Tandis que nos 75 me délivraient, mon colonel, car vous pensez bien que, l’église une fois démolie et la charpente en feu, on n’osa plus s’aventurer dans la tour. Je n’eus donc qu’à prendre patience jusqu’à votre arrivée.

Paul Delroze avait fait son récit de la façon la plus simple et comme s’il se fût agi de choses toutes naturelles. Le colonel, après l’avoir félicité de nouveau, lui confirma sa nomination au grade de sergent, et lui dit :

– Vous n’avez rien à me demander ?

– Si, mon colonel, je voudrais interroger l’espion allemand que j’ai laissé là-bas, et, par la même occasion, reprendre mon uniforme que j’ai caché.

– Entendu, vous allez dîner avec nous, et ensuite on vous donnera une bicyclette.

À sept heures du soir, Paul retournait à la première église.

Une vive déception l’y attendait. L’espion avait brisé ses liens et s’était enfui.

Toutes les recherches de Paul, dans l’église et dans le village, furent mutiles. Cependant, sur une des marches de l’escalier, non loin de l’endroit où il s’était jeté sur l’espion, il ramassa le poignard avec lequel son adversaire avait essayé de le frapper.

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Ce poignard était exactement semblable à celui qu’il avait ramassé dans l’herbe trois semaines plus tôt, devant la petite porte des bois d’Ornequin. La même lame triangulaire. Le même manche en corne brune, et, sur ce manche, les quatre lettres : H.E.R.M.

L’espion et la femme qui ressemblait si étrangement à Hermine d’Andeville, la meurtrière de son père, se servaient tous deux d’une arme identique.

Le lendemain, la division dont faisait partie le régiment de Paul continuait son offensive et entrait en Belgique après avoir culbuté l’ennemi. Mais le soir le général recevait l’ordre de se replier.

La retraite commençait. Douloureuse pour tous, elle le fut peut-être davantage pour celles de nos troupes qui avaient débuté par la victoire. Paul et ses camarades de la troisième compagnie ne dérageaient pas. Durant la demi-journée passée en Belgique, ils avaient vu les ruines d’une petite ville anéantie par les Allemands, les cadavres de quatre-vingts femmes fusillées, des vieillards pendus par les pieds, des enfants égorgés en tas. Et il fallait reculer devant ces monstres !

Des soldats belges s’étaient mêlés au régiment et, leur visage gardant l’épouvante des visions infernales, ils racontaient des choses que l’imagination même ne concevait pas. Et il fallait reculer ! Il fallait reculer avec la haine au cœur et un désir forcené de vengeance qui crispait les mains autour des fusils.

Et pourquoi reculer ? Ce n’était pas la défaite, puisque l’on se repliait en bon ordre, avec des arrêts brusques et des retours violents contre l’ennemi déconcerté. Mais le nombre brisait toute résistance. Le flot des barbares se reformait. Deux mille vivants remplaçaient mille morts. Et on reculait.

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Un soir, Paul connut, par un journal qui datait d’une semaine, une des causes de cette retraite et la nouvelle lui fut pénible. Le 20 août, après quelques heures d’un bombardement effectué dans les conditions les plus inexplicables, Corvigny avait été pris d’assaut, alors qu’on attendait de cette place forte une défense d’au moins quelques jours, qui eût donné plus d’énergie à nos opérations sur le flanc gauche des Allemands.

Ainsi Corvigny avait succombé, et le château d’Ornequin, abandonné sans doute, comme Paul lui-même le désirait, par Jérôme et par Rosalie, était maintenant détruit, pillé, saccagé, avec ce raffinement et cette méthode que les barbares apportaient dans leur œuvre de dévastation. Et, de ce côté encore, les hordes furieuses se précipitaient.

Journées sinistres de la fin d’août, les plus tragiques peut-

être que la France ait jamais vécues. Paris menacé. Douze départements envahis. Le vent de la mort soufflait sur l’héroïque nation.

C’est au matin d’une de ces journées que Paul entendit derrière lui, dans un groupe de jeunes soldats, une voix joyeuse qui l’interpellait.

– Paul ! Paul ! Enfin, je suis arrivé à ce que je voulais ! Quel bonheur !

Ces jeunes soldats, c’étaient des engagés volontaires, versés dans le régiment, et parmi eux, Paul reconnut aussitôt le frère d’Elisabeth, Bernard d’Andeville.

Il n’eut pas le temps de réfléchir à l’attitude qu’il lui fallait prendre. Son premier mouvement eût été de se détourner, mais Bernard lui avait saisi les deux mains et les serrait avec une

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gentillesse et une affection qui montraient que le jeune homme ne savait rien encore de la rupture survenue entre Paul et sa femme.

– Mais oui, Paul, c’est moi, déclara-t-il gaiement. Je peux te tutoyer, n’est-ce pas ? Oui, c’est moi, et ça t’épate, hein ? Tu imagines une rencontre providentielle, un hasard comme on n’en voit pas ? Les deux beaux-frères réunis dans le même régiment !… Eh bien, non, c’est à ma demande expresse. « Je m’engage, ai-je dit, ou à peu près, aux autorités, je m’engage comme c’est mon devoir et mon plaisir. Mais, à titre d’athlète plus que complet et de lauréat de toutes les sociétés de gymnastique et de préparation militaire, je désire qu’on m’envoie illico sur le front et dans le régiment de mon beau-frère, le caporal Paul Delroze. » Et comme on ne pouvait pas se passer de mes services, on m’a expédié ici… Et alors, quoi ? Tu ne semblés pas transporté ?

Paul écoutait à peine. Il se disait : « Voilà le fils d’Hermine d’Andeville. Celui qui me touche est le fils de la femme qui a tué… » Mais la figure de Bernard exprimait une telle franchise et tant d’allégresse ingénue, qu’il articula :

– Si, si… Seulement tu es si jeune !

– Moi ? Je suis très vieux. Dix-sept ans le jour de mon engagement.

– Mais ton père ?

– Papa m’a donné son autorisation. Sans quoi, d’ailleurs, je ne lui aurais pas donné la mienne.

– Comment ?

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– Mais oui, il s’est engagé.

– Ton père s’est engagé… À son âge ?…

– Comment ? mais il est très jeune. Cinquante ans le jour de son engagement ! On l’a versé comme interprète dans l’état-major anglais. Toute la famille sous les armes, tu vois… Ah !

j’oubliais, j’ai une lettre d’Elisabeth pour toi.

Paul tressaillit. Il n’avait pas voulu jusqu’ici interroger son beau-frère sur la jeune femme. Il murmura, en prenant la lettre :

– Ah ! elle t’a remis cela…

– Mais non, elle nous l’a envoyée d’Ornequin.

– D’Ornequin ? Mais c’est impossible ! Elisabeth est partie le soir même de la mobilisation. Elle allait à Chaumont, chez sa tante.

– Pas du tout. J’ai été dire adieu à notre tante : elle n’avait aucune nouvelle d’Elisabeth depuis le début de la guerre.

D’ailleurs, regarde l’enveloppe. « Paul Delroze, aux soins de M. d’Andeville, à Paris »… Et c’est timbré d’Ornequin et de Corvigny.

Après avoir regardé, Paul balbutia :

– Oui, tu as raison, et la date est visible sur le cachet de la poste : « 18 août ». Le 18 août… Et Corvigny est tombé au pouvoir des Allemands le 20 août, le surlendemain. Donc Elisabeth était encore là.

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– Mais non, mais non, s’écria Bernard. Elisabeth n’est pas une enfant. Tu comprends bien qu’elle n’aura pas attendu les Boches, à dix pas de la frontière ! Au premier coup de feu de ce côté-là, elle a dû quitter le château. Et c’est cela qu’elle t’annonce. Lis donc sa lettre, Paul.

Paul ne doutait pas, au contraire, de ce qu’il allait apprendre en lisant cette lettre, et c’est avec un frisson qu’il en déchira l’enveloppe. Elisabeth avait écrit :

« Paul,

« Je ne puis me décider à partir d’Ornequin. Un devoir m’y retient, auquel je ne faillirai pas, celui de délivrer le souvenir de ma mère. Comprenez-moi bien, Paul : ma mère demeure pour moi l’être le plus pur. Celle qui m’a bercée dans ses bras, celle à qui mon père a gardé tout son amour, ne peut même pas être soupçonnée. Mais vous l’accusez, vous, et c’est contre vous que je veux la défendre.

« Les preuves, dont je n’ai pas besoin pour croire, je les trouverai pour vous forcer à croire. Et, ces preuves, il me semble que je ne les trouverai qu’ici. Je resterai donc.

« Jérôme et Rosalie restent également, bien que l’on annonce rapproche de l’ennemi. Ce sont de braves cœurs, et vous n’avez donc rien à craindre, puisque je ne serai pas seule.

« Elisabeth Delroze. »

Paul replia la lettre. Il était très pâle.

Bernard lui demanda :

– Elle n’est plus là-bas, n’est-ce pas ?

– Si, elle y est.

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– Mais c’est de la folie ! Comment ! mais avec de tels monstres !… un château isolé… Voyons, voyons, Paul, elle n’ignore pourtant pas les dangers terribles qui la menacent !

Qu’est-ce qui peut la retenir ? Ah ! c’est effroyable !…

La figure contractée, les poings crispés, Paul gardait le silence…

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Chapitre 5

La paysanne de Corvigny

Trois semaines auparavant, en apprenant que la guerre était déclarée, Paul avait senti sourdre en lui, immédiate et implacable, la résolution de se faire tuer.

Le désastre de sa vie, l’horreur de son mariage avec une femme qu’au fond il ne cessait pas d’aimer, les certitudes acquises au château d’Ornequin, tout cela l’avait bouleversé à un tel point que la mort lui apparut comme un bienfait.

Pour lui, la guerre, ce fut, instantanément et sans le moindre débat, la mort. Tout ce qu’il pouvait admirer d’émouvant et de grave, de réconfortant et de magnifique, dans les événements de ces premières semaines, l’ordre parfait de la mobilisation, l’enthousiasme des soldats, l’unité admirable de la France, le réveil de l’âme nationale, aucun de ces grands spectacles n’attira son attention. Au plus profond de lui-même il avait décrété qu’il accomplirait de tels actes que la chance la plus invraisemblable ne pourrait le sauver.

C’est ainsi qu’il avait cru trouver, dès le premier jour, l’occasion voulue. S’emparer de l’espion dont il soupçonnait la présence dans le clocher de l’église, pénétrer ensuite au cœur même des troupes ennemies pour signaler leur position, c’était aller à une mort certaine. Il y alla bravement. Et, comme il avait une conscience très nette de sa mission, il la remplit avec autant de prudence que de bravoure. Mourir, soit, mais mourir après

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avoir réussi. Et il goûta, dans l’action comme dans le succès, une joie singulière à laquelle il ne s’attendait point.

La découverte du poignard employé par l’espion l’impressionna vivement. Quel rapport pouvait-il établir entre cet homme et celui qui avait tenté de le frapper ? Quel rapport entre cela et la comtesse d’Andeville, morte seize années auparavant

? Et comment, par quels liens invisibles, se

rattachaient-ils tous les trois à cette même œuvre de trahison et d’espionnage dont Paul avait surpris les différentes manifestations ?

Mais surtout la lettre d’Elisabeth lui porta un coup extrêmement brutal. Ainsi la jeune femme était là-bas, parmi les obus, les balles, les luttes sanglantes autour du château, le délire et la rage des vainqueurs, l’incendie, les fusillades, les tortures, les atrocités ! Elle était là, jeune et belle, presque seule, sans défense ! Et elle y était parce que lui, Paul, n’avait pas eu l’énergie de la revoir et de l’entraîner avec lui !

Ces pensées provoquaient en Paul des crises d’abattement, d’où il sortait tout à coup pour se jeter au-devant de quelque péril, poursuivant ses folles entreprises jusqu’au bout, quoi qu’il advînt, avec un courage tranquille et une obstination farouche qui inspiraient à ses camarades autant de surprise que d’admiration. Et peut-être, moins que la mort, cherchait-il désormais cette ivresse ineffable que l’on éprouve à la braver.

Et la journée du 6 septembre arriva ; la journée du miracle inouï où le grand chef, lançant à ses armées d’immortelles paroles, enfin leur ordonna de se jeter sur l’ennemi. La retraite si vaillamment supportée, mais si cruelle, se terminait. Épuisés, à bout de souffle, luttant un contre deux depuis des jours, n’ayant pas le temps de dormir, n’ayant pas le temps de manger, ne marchant que par le prodige d’efforts dont ils n’avaient même plus conscience, ne sachant pas pourquoi ils ne se

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couchaient point dans le fossé pour y attendre la mort… c’est à ces hommes-là que l’on dit

: «

Halte

! Demi-tour

! Et

maintenant droit à l’ennemi ! »

Et ils firent demi-tour. Ces moribonds retrouvèrent la force.

Du plus humble au plus illustre, chacun tendit sa volonté et se battit comme si le salut de la France eût dépendu de lui seul.

Autant de soldats, autant de héros sublimes. On leur demandait de vaincre ou de se faire tuer. Ils furent victorieux.

Parmi les plus intrépides, Paul brilla au premier rang. Ce qu’il fit et ce qu’il supporta, ce qu’il tenta et ce qu’il réussit, lui-même il avait conscience que cela dépassait les bornes de la réalité. Le 6, le 7 et le 8, puis du 11 au 13, malgré l’excès de la fatigue et malgré des privations de sommeil et de nourriture auxquelles on n’imagine pas qu’il soit humainement possible de résister, il n’eut aucune autre sensation que d’avancer, et d’avancer encore, et d’avancer toujours. Que ce fût dans l’ombre ou sous la clarté du soleil, sur les bords de la Marne ou dans les couloirs de l’Argonne, que ce fût vers le Nord ou vers l’est quand on envoya sa division renforcer les troupes de la frontière, qu’il fût couché à plat ventre et qu’il rampât dans les terres labourées, ou bien debout, qu’il chargeât à la baïonnette, il allait de l’avant, et chaque pas était une délivrance, et chaque pas était une conquête.

Chaque pas aussi exaspérait sa haine. Oh ! comme son père avait eu raison de les exécrer, ces gens-là ! Aujourd’hui Paul les voyait à l’œuvre. Partout c’était la dévastation stupide et l’anéantissement irraisonné. Partout l’incendie, et le pillage, et la mort. Otages fusillés, femmes assassinées bêtement, pour le plaisir. Églises, châteaux, maisons de riches et masures de pauvres, il ne restait plus rien. Les ruines elles-mêmes avaient été détruites et les cadavres torturés.

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Quelle joie de battre un tel ennemi ! Bien que réduit à la moitié de son effectif, le régiment de Paul, lâché comme une meute, mordait sans répit la bête fauve. Elle semblait plus hargneuse et plus redoutable à mesure qu’elle approchait de la frontière, et l’on fonçait encore sur elle dans l’espoir fou de lui donner le coup de grâce. Et un jour, sur le poteau qui marquait l’embranchement de deux routes, Paul lut :

Corvigny, 14 km.

Ornequin, 31 km 400.

La frontière, 38 km 300.

Corvigny, Ornequin ! Avec quelle émotion de tout son être il lut ces syllabes imprévues ! D’ordinaire, absorbé par l’ardeur de la lutte et par tant de soucis divers, il prêtait peu d’attention aux noms des localités traversées, et le hasard seul les lui apprenait.

Et voilà que tout à coup il se trouvait à si peu de distance du château d’Ornequin ! Corvigny, 14 kilomètres… Était-ce vers Corvigny que se dirigeaient la troupe française, vers la petite place forte que les Allemands avaient enlevée d’assaut et occupée dans de si étranges conditions ?

Ce jour-là on se battait depuis l’aube contre un ennemi qui semblait résister plus mollement. Paul à la tête d’une escouade, avait été envoyé par son capitaine jusqu’au village de Bléville avec ordre d’y entrer si l’ennemi s’en était retiré, mais de ne pas pousser plus avant. Et c’est après les dernières maisons de ce village qu’il aperçut le poteau indicateur.

Il était alors assez inquiet. Un taube venait de survoler le pays. Une embûche était possible.

– Retournons au village, dit-il. On va s’y barricader en attendant.

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Mais un bruit soudain crépita derrière une colline boisée qui coupait la route du côté de Corvigny, un bruit de plus en plus net, et dans lequel Paul, au bout d’un instant, reconnut le ronflement énorme d’une auto, sans doute d’une automitrailleuse.

– Fourrez-vous dans le fossé, cria-t-il à ses hommes.

Cachez-vous dans les meules. La baïonnette au canon. Et que personne ne bouge !

Il avait compris le danger, cette auto traversant le village, fonçant au milieu de la compagnie, semant la panique et se défilant ensuite par quelque autre chemin. Rapidement, il escalada le tronc crevassé d’un vieux chêne et s’installa parmi les branches, à une hauteur qui surplombait la route de quelques mètres. Presque aussitôt, l’auto apparut. C’était bien une auto blindée, formidable et monstrueuse sous sa carapace, mais d’un modèle assez ancien qui laissait voir, au-dessus des plaques d’acier, le casque et la tête des hommes.

Elle avançait à toute allure, prête à bondir en cas d’alerte.

Les hommes courbaient le dos. Paul en compta une demi-douzaine. Deux canons de mitrailleuses dépassaient.

Il épaula son fusil et visa le conducteur, un gros Germain dont la figure écarlate semblait teintée de sang. Puis, posément, à l’instant propice, il tira.

– Chargez, les gars ! cria-t-il en dégringolant de son arbre.

Mais il ne fut même pas besoin de donner l’assaut. Le conducteur, frappé à la poitrine, avait encore eu la présence d’esprit de freiner et d’arrêter sa voiture. Se voyant cernés, les Allemands levèrent les bras.

– Kamerad ! Kamerad !

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Et l’un d’eux, sautant de l’auto après avoir jeté ses armes, se précipita vers Paul :

– Alsacien, sergent ! Alsacien de Strasbourg ! Ah ! sergent, il y a assez de jours que je le guette, ce moment-là !

Tandis que ses hommes conduisaient les prisonniers dans le village, Paul, en toute hâte, interrogea l’Alsacien :

– D’où vient l’auto ?

– De Corvigny.

– Du monde à Corvigny ?

– Très peu. Une arrière-garde de deux cent cinquante Badois, tout au plus.

– Et dans les forts ?

– À peu près autant. On n’avait pas cru nécessaire de réparer les tourelles et l’on est pris à l’improviste. Vont-ils essayer de se maintenir ou se replier vers la frontière ? Ils hésitent, c’est pourquoi on nous a envoyés en reconnaissance.

– Alors, nous pouvons marcher ?

– Oui, mais tout de suite, sans quoi ils reçoivent des renforts importants, deux divisions.

– Qui seront là ?

– 73 –

– Demain. Elles doivent traverser la frontière demain, vers midi.

– Cré nom ! il n’y a pas de temps à perdre, dit Paul.

Tout en examinant l’automitrailleuse et en faisant désarmer et fouiller les prisonniers, Paul réfléchissait aux mesures à prendre, lorsqu’un de ses hommes, resté dans le village, vint lui annoncer l’arrivée d’un détachement français. Un lieutenant le commandait.

Paul se hâta de mettre cet officier au courant. Les événements nécessitaient une action immédiate. Il s’offrit à partir à la découverte dans l’auto même que l’on avait capturée.

– Soit, dit l’officier ; moi, j’occupe le village et je m’arrange pour que la division soit prévenue le plus tôt possible.

L’automobile fila dans la direction de Corvigny. Huit hommes s’y étaient entassés. Deux d’entre eux, spécialement chargés des mitrailleuses, en étudiaient le mécanisme. Le prisonnier alsacien, debout afin qu’on pût bien voir de partout son casque et son uniforme, surveillait l’horizon.

Tout cela fut décidé et exécuté en l’espace de quelques minutes, sans discussion et sans que l’on s’arrêtât aux détails de l’entreprise.

– À la grâce de Dieu ! s’exclama Paul lorsqu’il fut au volant.

Vous êtes prêts à mener l’aventure jusqu’au bout, mes amis ?

– Et même au-delà, sergent, fit auprès de lui une voix qu’il reconnut. C’était Bernard d’Andeville, le frère d’Elisabeth.

Bernard appartenant à la 9e compagnie, Paul avait réussi depuis

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leur rencontre à l’éviter, ou du moins à ne pas lui parler. Mais il savait que le jeune homme se battait bien.

– Ah ! c’est toi, dit-il.

– En chair et en os, s’écria Bernard. Je suis venu avec mon lieutenant, et lorsque je t’ai vu monter dans l’auto et emmener ceux qui se présentaient, tu comprends si j’ai saisi l’occasion !

Et il ajouta, d’un ton qui s’embarrassait :

– L’occasion de faire un joli coup sous tes ordres, et l’occasion de te parler, Paul… car je n’ai pas eu de chance jusqu’ici… Il m’a même semblé que tu n’étais pas avec moi…

comme je l’espérais.

– Mais si, mais si, articula Paul… seulement, les préoccupations…

– Au sujet d’Elisabeth, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Je comprends. Tout de même cela n’explique pas qu’il y ait entre nous… comme une gêne…

À ce moment, l’Alsacien prescrivit :

– Il ne faut pas se montrer… Des uhlans !…

Une patrouille débouchait d’un chemin de traverse, au détour d’un bois. Il leur cria, en passant près d’eux :

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– Fichez le camp, camarades

! Au galop

! voilà les

Français !…

Paul profita de l’incident pour ne pas répondre à son beau-frère. Il avait forcé la vitesse, et l’auto filait avec un fracas de tonnerre, escaladant les pentes et dévalant comme une trombe.

Les détachements ennemis se faisaient plus nombreux.

L’Alsacien les interpellait, ou, par signes, les incitait à une retraite immédiate.

– Ce que c’est rigolo de les voir ! dit-il en riant. C’est une galopade effrénée derrière nous. Et il ajouta :

– Je vous avertis, sergent, qu’à ce train-là nous allons tomber en plein Corvigny. Est-ce ça que vous voulez ?

– Non, répliqua Paul, on s’arrêtera en vue de la ville.

– Et si l’on est cerné ?

– Par qui ? En tout cas, ce n’est pas ces bandes de fuyards qui pourraient s’opposer à notre retour. Bernard d’Andeville prononça :

– Paul, je te soupçonne de ne pas penser du tout au retour.

– Du tout, en effet. As-tu peur ?

– Oh ! quel vilain mot !

Mais, après un silence, Paul reprit d’une voix où il y avait moins de rudesse :

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– Je regrette que tu sois venu, Bernard.

– Le danger est-il donc plus grand pour moi que pour toi et pour les autres ?

– Non.

– Alors, fais-moi l’honneur de ne rien regretter.

Toujours debout, penché au-dessus du sergent, l’Alsacien indiqua :

– La pointe de clocher en face de nous, derrière le rideau d’arbres, c’est Corvigny. J’estime qu’en obliquant sur les hauteurs de gauche nous pourrions voir ce qui se passe dans la ville.

– Nous le verrons bien mieux en y entrant, remarqua Paul.

Seulement, nous risquons gros… Toi surtout, l’Alsacien.

Prisonnier, on te fusille. Dois-je te descendre avant Corvigny ?

– Vous ne m’avez pas regardé, sergent.

La route rejoignait la ligne du chemin de fer. Puis apparurent les premières maisons des faubourgs. Quelques soldats se montraient.

– Pas un mot à ceux-là, ordonna Paul, il ne faut pas les effaroucher… sans quoi ils nous prendraient de dos au moment décisif.

Il reconnut la gare et constata qu’elle était fortement occupée. Le long de l’avenue qui montait à la ville, des casques à pointe allaient et venaient.

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– En avant ! s’écria Paul. S’il y a des rassemblements de troupes, ce ne peut être que sur la place. Les mitrailleuses sont prêtes ? Et les fusils ? Prépare le mien, Bernard. Et, au premier signal, feu à volonté !

L’auto déboucha violemment, en pleine place. Ainsi qu’il l’avait prévu, une centaine d’hommes s’y trouvaient, tous massés devant le porche de l’église, auprès des faisceaux des baïonnettes. L’église n’était plus qu’un monceau de décombres, et presque toutes les maisons de la place avaient été anéanties par le bombardement.

Les officiers qui se tenaient à l’écart, poussèrent des exclamations joyeuses et gesticulèrent en apercevant cette auto qu’ils avaient envoyée en reconnaissance, et dont ils attendaient évidemment le retour avant de prendre une décision sur la défense de la ville. Rejoints sans doute par des officiers de liaison, ils étaient nombreux. Un général les dominait tous de sa haute taille. Des automobiles stationnaient à quelque distance.

La rue était pavée, mais aucun trottoir ne la séparait du terrain même de la place. Paul la suivit, puis, à vingt mètres des officiers, il donna un coup de volant brutal, et l’effroyable machine fonça droit dans le groupe, renversa, écrasa, obliqua légèrement pour prendre d’enfilade tous les faisceaux de fusils et pénétra comme une masse irrésistible au milieu du détachement. Ce fut la mort, et la bousculade, et la fuite éperdue, et les vociférations de la douleur et de l’épouvante.

– Feu à volonté ! cria Paul qui arrêta la voiture. Et, de ce blockhaus imprenable, surgi soudain au centre de la place, la fusillade commença, tandis que se précipitait le crépitement sinistre des deux mitrailleuses.

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En l’espace de cinq minutes, la place fut jonchée de morts et de blessés. Le général et plusieurs officiers gisaient inertes. Les survivants se sauvèrent.

– Cessez le feu ! ordonna Paul.

Il amena l’auto jusqu’au bout de l’avenue qui descendait à la gare. Attirées par les détonations, les troupes de la gare accouraient. Quelques décharges de mitrailleuses les dispersèrent.

Trois fois, à vive allure, Paul fit le tour de la place afin de surveiller les voies d’accès. De tous côtés l’ennemi fuyait par les routes et par les sentiers qui conduisaient à la frontière. Et de tous côtés aussi les habitants de Corvigny sortaient de leurs maisons et manifestaient leur joie.

– Qu’on relève et qu’on soigne les blessés, commanda Paul.

Et qu’on appelle le sonneur de l’église, ou quelqu’un qui sache sonner les cloches. C’est urgent !

Et tout de suite, au vieux sacristain qui se présenta :

– Le tocsin, mon brave, le tocsin à tour de bras ! et quand tu seras fatigué, qu’un camarade te remplace ! Va… Le tocsin, sans une seconde de répit.

C’était le signal dont Paul était convenu avec le lieutenant français et qui devait annoncer à la division la réussite de l’entreprise et la nécessité de la marche en avant.

Il était deux heures. À cinq heures, l’état-major et une brigade prenaient possession de Corvigny, et nos 75 lançaient quelques obus. À dix heures du soir, le reste de la division ayant rejoint, les Allemands étaient chassés du Grand-Jonas et du

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Petit-Jonas et se concentraient en avant de la frontière. Il fut décidé que dès l’aube on les délogerait.

– Paul, dit Bernard à son beau-frère, avec qui il se retrouva après l’appel du soir, Paul, j’ai à te raconter quelque chose… qui m’intrigue… quelque chose de très louche… tu vas en juger. Tout à l’heure, je me promenais dans une des petites rues qui avoisinent l’église, quand je fus abordé par une femme… une femme dont je n’ai pas tout d’abord distingué les traits ni le costume, car l’obscurité était à peu près complète, mais qui cependant, au bruit de ses sabots sur le pavé, me parut être une paysanne. Elle me dit, et, pour une paysanne, sa façon de s’exprimer me surprit un peu :

« – Mon ami, vous pourriez peut-être me donner un renseignement…

« Et, comme je me mettais à sa disposition, elle commença :

« – Voilà. J’habite un petit village tout près d’ici. Tantôt j’ai su que votre corps d’armée était là. Alors, j’y suis venue, parce que je voudrais voir un soldat qui fait partie de ce corps d’armée. Seulement, je ne sais pas le numéro de son régiment…

Oui, il y a eu des changements… ses lettres n’arrivent pas… il n’a pas reçu les miennes sans doute… Oh ! si par hasard vous le connaissiez !… un bon garçon, si brave !

« Je lui répondis :

« – Le hasard peut vous servir en effet, madame. Quel est le nom de ce soldat ?

« – Delroze, le caporal Paul Delroze. »

Paul s’exclama :

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– Comment ! Il s’agissait de moi ?

– Il s’agissait de toi, Paul, et la coïncidence me sembla si curieuse que je lui donnai simplement le numéro de ton régiment et celui de ta compagnie, sans lui révéler notre parenté.

« – Ah ! bien, fit-elle, et le régiment est à Corvigny ?

« – Oui, depuis tantôt.

« – Et vous le connaissez, Paul Delroze ?

« – De nom seulement, ai-je répliqué.

« Et vraiment je n’aurais su dire pourquoi je répliquai ainsi et pourquoi, ensuite, je continuai la conversation de manière qu’elle ne devinât pas mon étonnement.

« – II a été nommé sergent et cité à l’ordre du jour, c’est comme cela que j’ai entendu parler de lui. Voulez-vous que je m’enquière et que je vous conduise ?

« – Pas encore, fit-elle, pas encore, j’aurais trop d’émotion.

« Trop d’émotion ? cela me paraissait de plus en plus équivoque. Cette femme qui te recherchait si avidement et qui retardait le moment de te voir !

« Je lui demandai :

« – Vous vous intéressez beaucoup à lui ?

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« – Oui, beaucoup.

« – II est de votre famille, peut-être ?

« – C’est mon fils.

« – Votre fils !

« Sûrement, jusqu’ici, elle n’avait pas soupçonné une seconde que je lui faisais subir un interrogatoire. Mais ma stupeur fut telle qu’elle recula dans l’ombre comme pour se mettre en état de défensive.

« J’avais glissé la main dans ma poche et saisi la petite lanterne électrique que je porte toujours sur moi. J’appuyai sur le ressort et je lui jetai la lumière en plein visage, tout en m’avançant vers elle. Mon geste la déconcerta et elle demeura quelques secondes immobile. Puis violemment elle rabattit un fichu qui lui couvrait la tête, et, avec une vigueur imprévue, elle me frappa le bras de telle sorte que je lâchai ma lanterne. Et ce fut le silence immédiat, absolu. Où était-elle ? Devant moi ? À

droite ? À gauche ? Comment se pouvait-il qu’aucun bruit ne me révélât sa présence ou son départ. L’explication m’en fut donnée lorsque, après avoir retrouvé et rallumé ma lanterne électrique, j’aperçus à terre ses deux sabots qu’elle avait laissés pour prendre la fuite. Depuis, je l’ai cherchée, mais vainement. Elle a disparu. »

Paul avait écouté le récit de son beau-frère avec une attention croissante. Il lui demanda :

– Alors tu as vu sa figure ?

– Oh ! très distinctement. Une figure énergique… des sourcils et des cheveux noirs… un air de méchanceté… Quant

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aux vêtements, une tenue de paysanne, mais trop propre et trop arrangée, et qui sentait le déguisement.

– Quel âge environ ?

– Quarante ans.

– Est-ce que tu la reconnaîtrais ?

– Sans hésitation.

– Tu m’as parlé de fichu ? De quelle couleur ?

– Noir.

– Fermé, comment ? Par un nœud ?

– Non, par une broche.

– Un camée ?

– Oui, un large camée encerclé d’or. Comment sais-tu cela ?

Paul garda le silence assez longtemps et murmura :

– Je te montrerai demain, dans une des pièces du château d’Ornequin, un portrait qui doit avoir avec la femme qui t’a accosté une ressemblance frappante, la ressemblance qui peut exister entre deux sœurs peut-être… ou bien… ou bien…

Il saisit son beau-frère par le bras, et, l’entraînant :

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– Écoute, Bernard, il y a autour de nous, dans le passé et dans le présent, des choses effrayantes… qui pèsent sur ma vie et sur la vie d’Elisabeth… sur la tienne aussi par conséquent. Ce sont des ténèbres affreuses, au milieu desquelles je me débats et où des ennemis que j’ignore poursuivent depuis vingt ans un plan auquel je ne puis rien comprendre. Dès le début de cette lutte mon père est mort, victime d’un assassinat. Aujourd’hui, c’est moi que l’on attaque. Mon union avec ta sœur est brisée, et rien ne peut plus nous rapprocher l’un de l’autre, de même que rien non plus ne peut faire qu’il y ait, entre toi et moi, l’amitié et la confiance que nous avions le droit d’espérer. Ne m’interroge pas Bernard, ne cherche pas à en savoir d’avantage. Un jour peut-être, et je ne souhaite pas qu’il arrive, tu sauras pourquoi je te demande le silence.

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Chapitre 6

Ce que Paul vit au château d’Ornequin

Dès l’aube, Paul Delroze fut réveillé par des sonneries de clairon. Et, tout de suite, dans le duel des canons qui commença, il reconnut la voix brève et sèche du 75 et l’aboiement rauque du 77 allemand.

– Tu viens, Paul ? appela Bernard. Le café est servi en bas.

Les deux beaux-frères avaient trouvé deux chambres au-dessus d’un marchand de vin. Tout en faisant honneur à un déjeuner substantiel, Paul, qui, la veille au soir, avait recueilli des renseignements sur l’occupation de Corvigny et d’Ornequin, raconta :

– Mercredi le 19 août, Corvigny, à la grande satisfaction de ses habitants, pouvait encore croire que les horreurs de la guerre lui seraient épargnées. On se battait en Alsace et devant Nancy. On se battait en Belgique, mais il semblait que l’effort allemand négligeât la route d’invasion, étroite il est vrai et en apparence d’intérêt secondaire, qu’offrait la vallée du Liseron. À

Corvigny, une brigade française poussait activement les travaux de défense. Le Grand et le Petit-Jonas étaient prêts sous leur coupole de béton. On attendait.

– Et Ornequin ? demanda Bernard.

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– À Ornequin, nous avions une compagnie de chasseurs à pied dont les officiers habitaient le château. Jour et nuit cette compagnie, soutenue par un détachement de dragons, patrouillait le long de la frontière.

« En cas d’alerte, la consigne était de prévenir aussitôt les forts et de se replier tout en résistant énergiquement.

« La soirée de ce mercredi fut absolument tranquille. Une douzaine de dragons avaient galopé au-delà de la frontière jusqu’en vue de la petite ville allemande d’Ebrecourt. Aucun mouvement de troupes ne se dessinait de ce côté ni sur la ligne de chemin de fer qui aboutit à Ebrecourt. Nuit paisible également. Pas un coup de fusil. Il est prouvé qu’à deux heures du matin pas un soldat allemand n’avait franchi la frontière. Or c’est à deux heures précises qu’une formidable détonation retentit. Quatre autres la suivirent à des intervalles très rapprochés. Ces cinq détonations étaient dues à l’explosion de cinq obus de 420 qui détruisirent du premier coup les trois coupoles du Grand-Jonas et les deux coupoles du Petit-Jonas. »

– Comment ! mais Corvigny est à vingt-quatre kilomètres de la frontière, et les 420 ne portent pas à cette distance !

– N’empêche qu’il tomba encore six gros obus à Corvigny, tous sur l’église et sur la place. Et ces six obus tombèrent vingt minutes plus tard, c’est-à-dire au moment où l’on pouvait supposer que, l’alerte étant donnée, la garnison de Corvigny s’était rassemblée sur la place. C’est, en effet, ce qui eut lieu, et tu peux deviner le carnage qui en résulta.

– Soit, mais encore une fois, la frontière est à vingt-quatre kilomètres. Une telle distance a donc dû laisser à nos troupes le temps de se reformer et de se préparer aux attaques que ce

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bombardement annonçait. On a eu pour le moins trois ou quatre heures devant soi.

– Pas un quart d’heure. Le bombardement n’était pas fini que l’assaut commença. Un assaut ? Non pas. Nos troupes, celles de Corvigny, comme celles qui accouraient des deux forts, nos troupes décimées et en déroute, étaient entourées d’ennemis, massacrées ou obligées de se rendre, avant même que l’on pût organiser un semblant de résistance. Cela se produisit subitement, sous la lumière aveuglante de projecteurs dressés on ne sait où et on ne sait comment. Et cela eut un dénouement immédiat. On peut dire qu’en dix minutes Corvigny fut investi, attaqué, pris et occupé par l’ennemi.

– Mais d’où venait-il ? D’où sortait-il ?

– On l’ignore.

– Et les patrouilles de nuit à la frontière ? Les postes de sentinelles ? La compagnie détachée au château d’Ornequin ?

– Rien. Aucune nouvelle. De ces trois cents hommes qui avaient pour mission de veiller et d’avertir, on n’a jamais entendu parler, tu entends, jamais. On peut reconstituer la garnison de Corvigny soit avec les soldats qui se sont échappés, soit avec les morts que les habitants ont identifiés et enterrés.

Mais les trois cents chasseurs d’Ornequin ont disparu sans laisser l’ombre d’une trace. Ni fugitifs, ni blessés, ni cadavres.

Rien.

– C’est incroyable. Tu as interrogé ?…

– Dix personnes hier soir, dix personnes qui, depuis un mois, sans être gênées d’ailleurs par les quelques soldats du Landsturm auxquels fut confiée la garde de Corvigny, ont

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poursuivi une enquête minutieuse sur tous ces problèmes, et qui n’ont même pas pu établir une hypothèse plausible. Une seule certitude : l’affaire fut préparée de longue date et dans ses moindres détails. Les forts, les coupoles, l’église, la place, avaient été exactement repérés, et les canons de siège disposés d’avance et rigoureusement pointés de façon que les onze obus pussent atteindre les onze objectifs que l’on avait résolu d’atteindre. Voilà. Pour le reste, mystère.

– Et le château d’Ornequin ? Et Elisabeth ?

Paul s’était levé. Les clairons sonnaient l’appel du matin. La canonnade redoublait d’intensité. Ils se dirigèrent tous deux vers la place, et Paul continua :

– Là aussi le mystère est effarant, et peut-être davantage encore. Une des routes transversales qui coupent la plaine entre Corvigny et Ornequin a été désignée par l’ennemi comme une limite que personne, ici, n’a eu le droit de franchir sous peine de mort.

– Donc, pour Elisabeth ?… dit Bernard.

– Je ne sais pas, je ne sais rien de plus. Et c’est terrible, cette ombre de mort qui s’étend sur toutes les choses et sur tous les événements. Il paraît – je n’ai pas pu contrôler la provenance de ce bruit – que le village d’Ornequin, situé près du château, n’existe même plus. Il a été entièrement détruit, mieux que cela, supprimé, et ses quatre cents habitants emmenés en captivité. Et alors…

Paul baissa la voix et dit en frissonnant :

– Et alors qu’ont-ils fait au château ? On le voit, le château.

On aperçoit encore de loin ses tourelles, ses murs. Mais derrière

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ces murs, que s’est-il passé ? Qu’est-il advenu d’Elisabeth ?

Voilà bientôt quatre semaines qu’elle vit au milieu de ces brutes, seule, exposée à tous les outrages. La malheureuse !…

Le jour se levait à peine quand ils arrivèrent sur la place.

Paul fut mandé par son colonel qui lui transmit les félicitations très chaleureuses du général commandant la division, et lui annonça qu’il était proposé pour la croix et pour le grade de sous-lieutenant, et qu’il avait d’ores et déjà le commandement de sa section.

– C’est tout, ajouta le colonel en riant. À moins que vous n’ayez quelque autre désir ?…

– J’en ai deux, mon colonel.

– Allez-y.

– D’abord que mon beau-frère Bernard d’Andeville, ici présent, soit placé dès maintenant dans ma section comme caporal. Il l’a mérité.

– Convenu. Et ensuite ?

– Ensuite, que tout à l’heure, quand on va nous porter vers la frontière, ma section soit dirigée vers le château d’Ornequin, qui se trouve sur la route même.

– C’est-à-dire qu’elle soit désignée pour l’attaque même du château ?

– Comment, pour l’attaque ? dit Paul avec inquiétude. Mais l’ennemi s’est concentré le long de la frontière, six kilomètres au-delà du château.

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– On le croyait hier. En réalité, la concentration a eu lieu au château d’Ornequin, excellente position de défense où l’ennemi s’accroche désespérément en attendant ses renforts. La meilleure preuve c’est qu’il riposte. Tenez, là-bas, à droite, cet obus qui éclate… et plus loin ce shrapnell… deux… trois shrapnells. Ce sont eux qui ont repéré les batteries que nous avons installées sur les hauteurs environnantes et qui les arrosent en conscience. Ils doivent avoir une vingtaine de canons.

– Mais alors, balbutia Paul assailli par une idée atroce, mais alors le tir de nos batteries est dirigé…

– Est dirigé vers eux, cela va sans dire. Voilà une bonne heure que nos 75 bombardent le château d’Ornequin.

Paul jeta un cri.

– Que dites-vous, mon colonel ? Le château d’Ornequin est bombardé…

Et, près de lui, Bernard d’Andeville répétait avec angoisse :

– Bombardé, est-ce possible ?

Surpris, l’officier demanda :

– Vous connaissez ce château ? Il vous appartient peut-

être ? Oui ? Et vous avez des parents qui l’habitent encore ?

– Ma femme, mon colonel.

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Paul était très pâle. Bien qu’il s’efforçât pour maîtriser son émotion, de conserver une immobilité rigide, ses mains tremblaient un peu et son menton se convulsait.

Sur le Grand-Jonas, trois pièces d’artillerie lourde, des Rimailhos, hissés par des tracteurs, se mirent à tonner. Et cela, qui s’ajoutait à l’œuvre tenace des 75, prenait, après les paroles de Paul Delroze, une signification terrible. Le colonel, et autour de lui les officiers qui avaient assisté à l’entretien, gardaient le silence. La situation était de celles où les fatalités de la guerre se déchaînent dans leur tragique horreur, plus fortes que les forces mêmes de la nature, et, comme elles, aveugles, injustes et implacables. Il n’y avait rien à faire. Aucun de ces hommes n’eût songé à intercéder pour que l’action de l’artillerie cessât ou diminuât d’intensité. Et Paul n’y songea pas davantage. Il murmura :

– On croirait que le feu de l’ennemi se ralentit. Peut-être sont-ils en retraite…

Trois obus qui éclatèrent au bas de la ville, derrière l’église, démentirent cet espoir. Le colonel hocha la tête.

– En retraite ? Pas encore. La place est trop importante pour eux, ils attendent des renforts, et ils ne lâcheront que quand nos régiments entreront dans la danse… ce qui ne saurait tarder.

En effet l’ordre d’avancer fut apporté quelques instants après au colonel. Le régiment suivrait la route et se déploierait dans les plaines situées à droite.

– Allons-y, messieurs, dit-il à ses officiers. La section du sergent Delroze marchera en tête. Sergent, point de direction :

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le château d’Ornequin. Il y a deux petits raccourcis. Vous les prendrez.

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