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Prologue

Sutterton Hall, Bedfordshire, Angleterre, 1794

La main de l'enfant s'était immobilisée au-dessus de la feuille de papier tandis qu'il réfléchissait. Il avait commencé sans peine à dessiner son poney, mais se demandait maintenant comment tracer les jambes de l'animal. À quoi ressemblaient-elles lorsque Albie trottait ? Kenneth Wilding se concentra longuement, puis poussa un petit cri de satisfaction et reprit son dessin, sans plus hésiter cette fois.

Quand il eut terminé, il montra le résultat à sa mère qui berçait sa petite sœur à l'autre bout de la nursery. Kenneth savait qu'elle s'inquiétait pour la santé de la fillette, cependant elle lui sourit tendrement.

— C'est très bien, Kenneth, lui dit-elle, après avoir examiné le dessin. Tu n'as pas dessiné n'importe quel poney, n'est-ce pas ? C'est Albie ?

Comme l'enfant hochait la tête, lady Kimball ajouta :

— Tu l'as vraiment bien croqué. On jurerait qu'il va s'élancer hors de la feuille.

Je n'aurais pas fait mieux.

C'était un immense compliment, car sa mère dessinait à la perfection. Tout fier, Kenneth retourna à sa table avec un sourire radieux. Il entamait déjà un second dessin d'Albie lorsque la porte de la nursery s'ouvrit soudain. L'enfant crispa instinctivement les doigts sur son crayon en voyant entrer son père. Il semblait emplir la pièce tant sa carrure était puissante , aussi impressionnante que les chênes de sutterton hall.

Lord Kimball dévisagea son fils avec un froncement de sourcils.

— Je t'ai déjà dit de ne pas perdre ton temps à dessiner. Tu ferais mieux de réviser ton latin si tu veux intégrer Harrow l'année prochaine.

— Kenneth a fini sa leçon de latin, intervint sa mère. C'est moi qui lui ai dit qu'il pouvait faire quelques dessins. Il est vraiment doué, Godfrey.

Lord Kimball ne se laissa pas amadouer.

— Dessiner est une occupation de fille, lâcha-t-il avec une moue méprisante.

Et, s'approchant de son fils, il s'empara du croquis du poney, en fit une boule de papier qu'il jeta dans la cheminée.

— Viens avec moi, Kenneth. Les vaches ont commencé à vêler et tu es maintenant assez grand pour m'aider.

Kenneth se retint à grand-peine de protester.

— Oui, père, acquiesça-t-il du bout des lèvres.

Un jour, il deviendrait le cinquième vicomte de Kimball, et toute la responsabilité du domaine lui incomberait. Kenneth se devait donc de connaître aussi bien Sutterton Hall que son père. Rien n'était plus important que cette terre. Rien.

Mais avant de quitter la nursery, il ne put s'empêcher de jeter un dernier regard, attristé, à son dessin qui achevait de se consumer dans l'âtre.

1

Sutterton Hall, 1817

La situation était pire encore que ce qu'il avait craint.

Avec un soupir accablé, Kenneth Wilding repoussa les livres de comptes du domaine. Il savait qu'en héritant, il serait confronté à de douloureux problèmes financiers. Mais il avait eu l'espoir qu'en travaillant dur et en vivant frugalement, il serait possible de sauver le domaine. Il s'était hélas trompé.

Abandonnant son siège, il alla se planter devant la fenêtre de la bibliothèque, qui donnait sur les collines de Sutterton. La beauté de ce paysage ajoutait encore à son amertume. Pendant quinze ans, il avait attendu avec impatience de pouvoir retourner chez lui. Mais jamais il n'aurait imaginé retrouver les champs dans un tel état d'abandon, ni découvrir qu'une partie du bétail avait été vendue pour payer les frasques d'un vieillard et les folies dépensières de son extravagante jeune épouse.

Tandis qu'il essayait de contenir sa colère, Kenneth entendit des pas derrière lui.

Avant même de se retourner, il sut, au bruit de la canne, qu'il s'agissait de sa sœur, Beth. Il la chérissait depuis toujours, mais ils avaient été séparés si longtemps qu'il ne savait pas quoi lui dire.

Beth avait les mêmes cheveux noirs et les mêmes yeux gris que lui. Leur ressemblance, toutefois, s'arrêtait là. Sa sœur avait des traits beaucoup plus délicats que les siens, même si, à vingt-trois ans, elle paraissait plus vieille que son âge.

Elle s'assit dans un fauteuil, la main toujours agrippée au pommeau de sa canne.

— Tu ne t'es pas montré au déjeuner, dit-elle. Veux-tu que je te fasse apporter un plateau ? Il y a un excellent rôti de porc.

— Merci, mais ma plongée dans les comptes m'a coupé l'appétit.

— C'est si dramatique que cela ?

Kenneth envisagea tout d'abord d'atténuer la vérité, pour ménager sa sœur, avant d'y renoncer. Il ne servait à rien de se voiler la face. Et puis, sous ses dehors fragiles, Beth était en réalité très forte. Depuis l'enfance, elle luttait pour mener une vie normale malgré son pied bot.

— Nous sommes complètement ruinés, lâcha-t-il brutalement. Le montant total des dettes accumulées par père et sa chère Hermione dépasse largement la valeur du domaine. Et comme c'est Hermione qui est en possession des bijoux de famille, il n'y a aucune chance de les récupérer. Il va falloir vendre la propriété.

Et il ne nous restera rien, pas même ta dot. Nos créanciers ne mettront que quelques semaines pour nous jeter dehors.

Beth crispa les doigts sur le pommeau de sa canne.

— C'est ce que je redoutais, mais j'essayais de me persuader que je me trompais, avoua-t-elle, avant d'ajouter avec un pauvre sourire : Non pas que la perte de ma dot m'inquiète ; je suis destinée à rester vieille fille.

— Ne dis pas de sottises. Si père et Hermione ne t'avaient pas obligée à rester cloîtrée ici pendant qu'ils menaient la grande vie à Londres, tu serais déjà mariée et tu bercerais un bébé dans tes bras.

Mais à peine eut-il dit cela que Kenneth regretta ses paroles, car il était évident, à voir son expression, que Beth aspirait désespérément à ce bonheur conjugal qu’elle ne connaîtrait sans doute jamais.

Elle eut un geste vague de la main, comme si fonder une famille était le moindre de ses soucis.

— Je suis désolée, Kenneth. J'ai fait de mon mieux pour sauver le domaine, mais ça ne suffisait manifestement pas.

— Sutterton n'était pas sous ta responsabilité, répliqua Kenneth. Mais sous celle de père. Et maintenant sous la mienne. C'est moi qui n'ai pas réussi à le sauver.

— Tu n'as rien à te reprocher. Si papa n'avait pas épousé une femme assez jeune pour être sa fille, nous n'en serions pas là. En quelques années, il a dilapidé la fortune accumulée par nos ancêtres pour offrir à Hermione la vie qu'elle souhaitait.

Beth s'interrompit un instant, les larmes aux yeux, avant de reprendre, d'une voix chargée d'émotion :

— C'est presque un soulagement de savoir que tout cela est enfin terminé, mais je... je regretterai Sutterton.

L'obstination de sa sœur à ne pas vouloir le blâmer ajouta au malaise de Kenneth.

— J'aurais dû rester ici, au lieu de m'engager dans l'armée. Si j'avais été là, j'aurais peut-être pu éviter le pire.

— J'en doute fort. Père était trop entiché de son Hermione. Rien n'était jamais trop beau pour elle et seuls ses désirs comptaient, répliqua Beth, non sans amertume. Si tu étais resté, tu serais devenu fou. As-tu déjà oublié comment papa et toi vous affrontiez avant que tu quittes la maison ?

Les paroles de sa sœur avaient réveillé de mauvais souvenirs. Il se revoyait, pendant ces journées pénibles qui avaient précédé son départ. Beth avait raison.

Il n'aurait pas pu demeurer à Sutterton Hall.

— Au moins, nous ne mourrons pas de faim, dit-il, pour changer de sujet. Ne t'inquiète pas. J'ai quelques économies qui nous permettront de vivre décemment durant un certain temps.

Il tourna le regard vers les collines pour tenter de dissimuler son chagrin, et annonça :

— Je vais marcher un peu. Et ce soir, après dîner, nous réfléchirons à l'avenir.

— Nous nous débrouillerons très bien, j'en suis certaine, répondit Beth, qui s'était relevée. Et si je ne sais pas gérer un domaine, je sais au moins tenir une maison. Tu verras.

Kenneth hocha brièvement la tête en signe d'acquiescement avant de s'éclipser.

Dehors, il accueillit la petite bise de février avec joie. Il était resté confiné à la maison depuis son retour, la veille au soir, passant son temps à éplucher les comptes et à écouter les doléances du notaire de la famille. Il en avait profité pour renvoyer le régisseur incompétent que son père avait embauché lorsqu'il avait commencé à se désintéresser du domaine.

Le dernier vicomte de Sutterton s'était littéralement laissé ensorceler par la jeune Hermione, au point qu'il n'était plus le même homme après son second mariage.

Quand il était enfant, Kenneth aimait, craignait et respectait son père.

Désormais, il n'éprouvait plus pour lui que du mépris et de la rancœur.

Ses pas le conduisirent dans une allée bordée de chênes qui avaient été plantés sous le règne d'Henri VIII et il se détendit un peu. Chaque arbre, chaque pierre du chemin lui était aussi familier que son propre corps et, en même temps, lui paraissait nouveau après quinze ans passés au loin. Quinze longues années.

Beaucoup auraient sans doute trouvé les environs de Sutterton bien mornes en cette saison. Mais pas Kenneth. Il aimait les couleurs subtiles de l'hiver, ces arbres parés d'une infinité de gris et ce ciel perpétuellement changeant. Bientôt, les premiers bourgeons s'ouvriraient, égayant la nature de leur vert tendre.

Kenneth s'arrêta au bord d'un petit ruisseau pour contempler la course de l'eau cristalline entre les berges moussues. Il était ici chez lui. Du moins durant encore un mois ou deux.

il lança un caillou dans le ruisseau, puis reprit sa promenade, songeur. Ses économies leur permettraient, à lui et à sa sœur, de ne pas mourir de faim. Mais la vie de Beth était définitivement ruinée. Elle était si intelligente et si aimable -

et jolie, également - que son pied bot ne l'aurait pas empêchée de se trouver un mari, à condition qu'elle ait pu se prévaloir d'une dot convenable. Mais sa pauvreté conjuguée à son infirmité rendait à présent tout espoir de mariage illusoire.

Parvenu au sommet de la plus haute colline de Sutterton, Kenneth s'arrêta de nouveau et se pencha pour prendre une poignée de terre luisante et sombre. Cela faisait des siècles que ses ancêtres vivaient, travaillaient et mouraient sur ces arpents fertiles. Et maintenant, à cause de la folie et de la légèreté de son père, le domaine allait être vendu à des étrangers.

Si loin que remontent ses souvenirs, Kenneth avait aimé ces champs et ces bois, presque autant qu'il avait aimé sa mère. Aussi est-ce avec une colère mêlée de désarroi qu'il jeta au loin la poignée de terre qu'il avait ramassée. Il était trop tard, à présent, pour sauver Sutterton.

Il redescendit la colline à grandes enjambées, ses cheveux chahutés par le vent.

Sans trop y croire, il se demanda s'il avait encore quelque chance de pouvoir emprunter assez d'argent pour satisfaire ses créanciers les plus impatients. Il profiterait de ce répit pour vendre quelques terres et faire fructifier les cultures restantes, ce qui lui permettrait de renflouer la trésorerie du domaine.

Mais la somme à emprunter était considérable : au moins vingt mille livres.

Kenneth avait rendu visite à plusieurs banquiers londoniens avant de revenir ici.

Tous s'étaient montrés polis avec lui, eu égard à sa noblesse, mais tous lui avaient fait comprendre qu'ils ne pourraient rien prêter à quelqu'un qui n'avait hérité que de dettes. Et encore, cela s'était passé avant que Kenneth ne découvre l'ampleur du désastre...

D'autre part, il ne connaissait personne de fortuné qui aurait pu lui faire suffisamment confiance pour prendre le risque de lui avancer une telle somme.

Ses amis les plus proches venaient de l'armée et aucun ne roulait sur l'or. À

l'exception d'un seul, lord Michael Kenyon, qui était aussi son meilleur ami.

Mais bien que Michael disposât de revenus très confortables, il s'était récemment marié et n'allait pas tarder à être père. Il était donc peu probable qu'il eût vingt mille livres sous la main, à supposer que Kenneth ose lui poser la question. Ce à quoi il se refusait de toute façon. Il n'avait déjà que trop fait part de ses problèmes à Michael par le passé.

Poursuivant sa promenade, Kenneth passa en revue toutes les possibilités qui s'offraient à lui pour éviter la vente du domaine. En vain. Lorsqu'il rebroussa chemin, son visage affichait une expression déterminée. Puisque Sutterton était irrémédiablement perdu, le mieux était d'envisager concrètement l'avenir. Et pour commencer, il lui fallait trouver un travail.

À peine avait-il pénétré dans le hall qu'il fut accueilli par le seul domestique masculin resté en poste, Harrod, le majordome.

— Vous avez un visiteur, lord Kimball, annonça celui-ci, en lui tendant un plateau d'argent où avait été déposé un bristol.

Ce gentleman a bien voulu attendre votre retour de promenade. Kenneth prit le bristol et le lut, intrigué. Lord Bowden. Ce nom ne lui disait rien.

— Où est-il ?

Harrod toussota délicatement.

— J'ai pris la liberté de l'installer dans la bibliothèque.

En d'autres termes, le charbon coûtait cher et la bibliothèque était la seule pièce où le foyer était régulièrement entretenu. Kenneth se débarrassa de son manteau, et traversa le hall glacé pour rejoindre la bibliothèque, qui était à peine plus chaude.

Son invité se leva à son entrée. La cinquantaine fringante, la carrure large, Bowden affichait une aisance parfaite. Il aurait pu paraître insignifiant à quiconque n'aurait pas remarqué l'intensité étonnante de son regard sombre.

— Nous sommes-nous déjà rencontrés, lord Bowden ? demanda Kenneth. Étiez-vous un ami de mon père?

— Je connaissais effectivement votre père, mais nous n'étions pas particulièrement proches, répondit Bowden, avant de se rasseoir sans en avoir demandé la permission. Je suis venu discuter affaires avec vous.

Kenneth se raidit.

— Si vous comptez au nombre de mes créanciers, je crains de ne rien pouvoir faire pour vous. Le domaine est au bord de la banqueroute.

— Je suis au courant, répliqua Bowden. Tout le monde le sait dans la région.

Il parcourut la pièce du regard, avant d'ajouter :

— C'est d'ailleurs ce qui m'a incité à racheter à votre père l'intégralité de ses dettes. Sutterton est hypothéqué pour un total de cinquante mille livres.

Pour prouver ses dires, il sortit de sa poche une liasse de papiers qu'il déposa sur le bureau. Kenneth y jeta un rapide coup d'œil. Les documents étaient authentiques et portaient la signature de son père.

Ainsi l'issue venait-elle encore plus rapidement que prévu. S'efforçant de cacher son amertume, il ouvrit un des tiroirs du bureau et en tira le trousseau de clés qui ouvrait toutes les portes de Sutterton.

— Je vous souhaite de bien profiter de votre nouvelle propriété, dit-il en tendant le trousseau à son invité. J'aimerais simplement que vous gardiez les domestiques - du moins ceux qui nous sont restés fidèles. Ma sœur et moi-même partirons demain matin. Mais si vous insistez, nous pouvons quitter le château dès ce soir.

Bowden ignora la main tendue de son hôte.

— Je ne suis pas venu vous mettre dehors. Au contraire, j'ai un marché à vous proposer.

Kenneth refusa de nourrir le moindre espoir.

— Voulez-vous dire que vous êtes disposé à accroître un peu plus mes dettes ?

Etant donné l'état de délabrement du domaine, il faudra des années avant que je puisse seulement vous rembourser les intérêts.

— Je ne suis pas non plus venu négocier une nouvelle hypothèque, rétorqua tranquillement Bowden. En revanche, je suis prêt à annuler l'intégralité de votre dette à mon égard. À condition que vous me rendiez un certain service.

Stupéfait, Kenneth dévisagea son visiteur. Cela lui paraissait trop beau pour être vrai.

— De quel service s'agit-il ? voulut-il savoir, méfiant. Que je vous vende mon âme ?

Bowden esquissa un sourire.

— Je ne suis pas Méphistophélès, et votre âme ne regarde que vous. Pour que Sutterton reste en votre possession, il vous suffira de détruire quelqu'un.

C'était en effet trop beau pour être vrai. De toute évidence, Bowden avait perdu la tête.

— Désolé. Je suis un soldat, pas un assassin. Trouvez quelqu'un d'autre.

Bowden soupira d'une manière théâtrale.

— Si je voulais seulement tuer la personne dont il est question, je n'aurais qu'à recruter quelque truand qui s'en chargerait pour une poignée de livres. Ce que je désire est plus compliqué. Et surtout plus subtil. L'homme dont je vous parle est considéré comme étant au-dessus de tout soupçon. Et cependant, il a commis un crime abominable. Je veux le voir démasqué, arrêté, emprisonné et exécuté. Je veux que sa précieuse réputation soit annihilée afin que chacun sache quel gredin il est. Et je pense que vous êtes l'homme de la situation.

Son intuition dictait à Kenneth de jeter ce fou dehors. Mais Bowden tenait l'avenir de Sutterton entre ses mains. Cela valait bien la peine de l'écouter jusqu'au bout.

— Pourquoi moi ? Nous ne nous sommes jamais rencontrés.

— J'ai beaucoup entendu parler de vous. Il n'est pas banal qu'un jeune noble accepte de s'enrôler dans l'armée comme simple soldat. Aujourd'hui, vous êtes officier, mais vous avez gagné vos galons par votre seul mérite. Cela dit, beaucoup d'hommes partagent votre bravoure. Mais vous possédez deux autres qualités qui vous rendent unique.

— La déraison est forcément la première des deux, sinon j'interromprais cet entretien immédiatement, répliqua Kenneth. Quelle est la seconde ?

Ignorant cette interruption, Bowden poursuivit :

— Lorsque vous étiez officier en Espagne, vous avez acquis une réputation assez terrible, si je ne m'abuse ?

Kenneth haussa les épaules.

— J'ai simplement pourchassé une bande de déserteurs français qui s'en prenaient à de pauvres paysans. N'importe quel officier aurait agi de même.

— Peut-être, mais vous l'avez fait avec une efficacité redoutable, reprit Bowden, le regard scrutateur.

Après trois années comme officier de renseignements, les Français ont fini par vous capturer, mais vous avez réussi à leur fausser compagnie. Vous avez ensuite réintégré votre régiment d'origine. Personne n'a compris pourquoi.

Kenneth songea à Maria; plutôt mourir que d'avouer à Bowden pourquoi il avait abandonné les renseignements.

— Si vous cherchez un espion privé, pourquoi ne pas engager un sergent de ville

? Il sera plus qualifié que moi pour démasquer un assassin.

— J'en ai déjà engagé un, mais il s'est révélé incapable de découvrir le moindre indice significatif. J'ai besoin de quelqu'un capable de s'immiscer dans la vie de cette personne et d'enquêter quasiment à son nez et à sa barbe. Et c'est là que vous allez m'être utile. Car même si vous n'en avez pas l'air, j'ai aussi entendu dire que vous étiez un artiste de talent.

— Je n'ai rien d'un artiste. Disons que je suis doué en dessin, c'est tout.

Bowden ne semblait pas du même avis.

— Si vous y tenez. Pourtant, j'ai cru comprendre que vous aviez profité de votre séjour sur le continent pour étudier la peinture et l'architecture dès que vous aviez une permission. Cette culture vous aidera à vous faire admettre dans l'entourage de notre homme.

La conversation prenait un tour de plus en plus étrange.

— Donc, vous avez besoin d'un espion qui s'y connaisse en art et vous êtes prêt à dépenser une petite fortune pour obtenir ses services, résuma Kenneth.

Pourquoi ?

— L'homme que je désire démasquer est un peintre de renom, expliqua Bowden.

Quiconque serait ignorant en art n'aurait aucune chance de l'approcher et de gagner sa confiance.

Il eut un sourire froid.

— A présent, je pense que vous comprenez pourquoi je vous considère comme l'homme de la situation.

— Un peintre, dites-vous ? Lequel ? voulut savoir Kenneth.

Bowden hésita.

— Avant de vous révéler son nom, donnez-moi votre parole de ne parler de ceci à personne, même si vous refusez mon offre. C'est une affaire grave, Kimball. Et je veux que justice soit faite.

— Vous avez ma parole. Bowden hocha la tête, satisfait.

— Il s'agit d'Anthony Seaton.

— Sir Anthony Seaton! s'exclama Kenneth, médusé. Vous plaisantez, je suppose?

— Cela ne me viendrait même pas à l'idée, rétorqua Bowden. Mais votre réaction illustre parfaitement la difficulté de la situation. Personne ne peut imaginer Seaton en assassin.

Kenneth secoua la tête, incrédule. Quoique célèbre pour ses portraits, sir Anthony avait également peint de très belles scènes de bataille et de grandes fresques historiques. Kenneth avait vu plusieurs reproductions gravées de ses toiles, et il avait été chaque fois subjugué par la force qui s'en dégageait.

— C'est l'un des meilleurs peintres anglais.

— En effet, acquiesça Bowden. Et c'est aussi mon frère cadet.

2

Le temps de se ressaisir, après cette nouvelle révélation, Kenneth déclara :

— Je refuse de m'immiscer dans une querelle familiale.

— Même pour confondre un assassin, et sauver votre héritage du même coup ?

s'étonna Bowden. Du reste, il ne s'agit pas simplement d'une querelle de famille, mais de justice.

Kenneth ressentit soudain le besoin pressant d'avaler un remontant.

Abandonnant son siège, il se dirigea vers la table à liqueurs, remplit deux verres de brandy et en offrit un à son visiteur avant de retourner s'asseoir.

— Vous allez me raconter l'histoire dans son entier, afin que je puisse prendre ma décision en connaissance de cause, décréta-t-il, après avoir bu une bonne gorgée d'alcool.

— Je suppose que je n'ai pas le choix, soupira Bowden.

Il contempla un moment son verre, sans y toucher, avant de commencer son récit.

— Il y a vingt-huit ans de cela, j'étais fiancé à une jeune femme nommée Helen Cosgrove. C'était une très belle rousse, tout à fait charmante. Les bans avaient déjà été publiés lorsque, une semaine avant que le mariage ne soit célébré, Helen s'est enfuie avec mon jeune frère, Anthony.

Kenneth comprenait mieux pourquoi Bowden détestait tant Seaton.

— Et vous avez attendu vingt-huit ans pour vous venger ?

Bowden lui lança un bref regard.

— Me croyez-vous donc si mesquin ? j’étais furieux de leur trahison et je ne leur ai plus jamais adressé la parole. Mais, même si je ne pouvais pas leur pardonner, je comprenais très bien ce qui avait pu se passer. Helen était assez ravissante pour tourner la tête à n'importe quel homme. Et Anthony était un jeune artiste romantique et séduisant. Du reste, la bonne société a fini par oublier leur inconduite, la mettant sur le compte d'une grande passion amoureuse.

Bowden s'interrompit. Comme le silence s'éternisait, Kenneth revint à la charge.

— Vous avez parlé de crime...

— Oui, acquiesça Bowden avec un hochement de tête. Helen est morte l'été dernier, dans leur maison de campagne de la région des Lacs. On a parlé d'accident, mais cette explication ne me satisfait pas. Cela faisait des années que des rumeurs couraient sur les multiples liaisons extraconjugales d'Anthony.

Dans les derniers temps, on racontait même qu'il s'était lassé de sa femme et qu'il envisageait de la quitter pour épouser sa maîtresse attitrée.

Se penchant vers Kenneth, Bowden ajouta :

— Je pense qu'il a assassiné Helen, ou qu'il l'a poussée au suicide. Ce qui revient au même.

Kenneth ne partageait pas entièrement son point de vue. Certes, pousser une femme au suicide était aussi condamnable moralement qu'un meurtre, cependant la justice y voyait une grande différence.

— Vous pensez le plus grand mal de votre frère, objecta-t-il. Cependant, si tout le monde est persuadé que la mort de lady Seaton fut accidentelle, c'est peut-être le cas.

Bowden s'esclaffa bruyamment.

— Une femme sensée ne tombe pas d'une falaise par temps clair, alors qu'il n'y a pas un souffle de vent! D'autant qu'elle connaissait parfaitement les pièges de la région. D'ailleurs, chose intéressante, le sergent de ville que j'avais engagé a relevé des traces de lutte à l'endroit précis où ma belle-sœur est tombée. Mais mon frère étant au-dessus de tout soupçon, il n'est venu à l'esprit de personne de l'accuser.

— Vous avez peut-être raison, admit Kenneth. Seaton a pu tuer sa femme. Mais compte tenu des circonstances de sa mort, il paraît impossible de prouver qu'il s'agissait bien d'un meurtre.

— Je comprends, répliqua Bowden, vaguement déçu. Mais je ne trouverai pas le repos tant que la mort d'Helen n'aura pas fait l'objet d'une enquête approfondie.

Je me suis adressé à vous parce que j'estime que vous êtes le mieux à même de remplir cette tâche. Si vous me donnez votre parole d'officier de faire tout votre possible pour tenter d'élucider les circonstances de sa mort, je vous promets en retour d'annuler l'intégralité de vos dettes à mon égard. Et si vous apportez la preuve de la culpabilité d'Anthony, je vous octroierai cinq mille livres de plus pour vous aider à remettre votre domaine à flot.

Une telle offre tenait du miracle. Kenneth reposa son verre et se leva pour faire les cent pas devant la cheminée. La proposition de Bowden était proprement insensée - et à la limite de l'illégalité -, mais Kenneth n'avait jamais conduit sa vie de manière sensée. Et s'il acceptait, non seulement Sutterton serait sauvé, mais Beth pourrait se reconstituer une dot.

Quant à lui-même...

Il s'immobilisa face à la cheminée et caressa de la paume le manteau sculpté.

Pendant toutes ces années de guerre, passées sur le continent à lutter contre les armées de Napoléon, Kenneth n'avait cessé de rêver à Sutterton et à ce qu'il en ferait lorsque le domaine lui reviendrait. Il avait même échafaudé des plans pour moderniser la vieille demeure tout en lui conservant son style Tudor. En acceptant l'offre de Bowden, il gagnerait enfin de quoi réaliser ses rêves.

Et après tout, qu'est-ce qui l'en empêchait? Si Anthony Seaton était coupable, il méritait d'être puni, qu'il fût ou non l'un des meilleurs artistes du Royaume. Et s'il était innocent, lord Bowden aurait au moins la conscience en paix. Dans un cas comme dans l'autre, Kenneth conserverait Sutterton.

Il se retourna vers son visiteur :

— J'aimerais consigner par écrit les termes de notre accord, déclara-t-il.

Une lueur de triomphe illumina les prunelles de Bowden.

— Bien entendu. Apportez du papier et de l'encre, et réglons cela tout de suite.

Après une demi-heure de négociations, chacun des deux hommes se retrouva en possession d'un exemplaire du contrat. Ni l'un ni l'autre n'était évidemment disposé à rendre publique la teneur de ce document, mais son existence constituait pour tous les deux un gage de sécurité.

Dès qu'ils eurent apposé leur paraphe, Kenneth retourna à la table à liqueurs pour remplir à nouveau leurs verres.

— Buvons au succès de notre entente. Bowden leva son verre.

— Au succès !

Au lieu de savourer son brandy, il vida son verre d'un trait, puis le lança dans la cheminée, où il se brisa sur les bûches, les dernières gouttes d'alcool qui traînaient au fond allumèrent de petites flammèches bleues.

— Et puisse mon frère brûler en enfer pour ce qu'il a fait, ajouta Bowden d'une voix vibrante de colère.

Kenneth, pour sa part, préféra garder la tête froide.

— J'imagine que vous avez une idée de la manière dont je pourrais entrer en relation avec votre frère ?

Bowden hocha la tête.

— Le secrétaire de mon frère vient de le quitter pour une situation plus prestigieuse. Morley était une sorte de factotum qui veillait à tout. Sans lui, la maison risque vite de partir à vau-l'eau. Allez voir mon frère et proposez-lui vos services.

— Mais pourquoi me choisirait-il, moi, alors qu'il ne doit pas manquer de candidats bien plus qualifiés.

. — Anthony n'aura pas le temps de passer une annonce si vous vous présentez tout de suite. D'autre part, vos états de service militaire l'impressionneront, il a toujours nourri une espèce de vénération romantique pour l'armée. Mais ce sont vos connaissances artistiques qui seront décisives. Dites à Anthony qu'un de ses amis, qui a préféré garder l'anonymat, vous envoie à lui pour lui épargner un désastre domestique. Cela l'amusera.

Kenneth n'était pas convaincu que tout se passerait aussi facilement que Bowden semblait le croire.

— Comment vit votre frère ? A-t-il épousé sa maîtresse ?

— Pas encore. Je suppose qu'il a préféré ne pas attirer les soupçons en se remariant trop rapidement.

— A-t-il des enfants ?

— Une fille, appelée Rebecca. Elle a vingt-sept ans, je crois. C'est une vieille fille, ruinée de réputation.

— Peut-on considérer une femme dont la réputation est ruinée comme une vieille fille ?

Bowden haussa les épaules avec indifférence.

— Disons une gourgandine, si vous préférez. A l'âge de dix-huit ans, elle s'est enfuie avec un roturier qui se proclamait poète. Mais elle n'a même pas eu la décence de l'épouser.

Décidément, la fugue amoureuse semblait une habitude dans cette famille, songea Kenneth, amusé.

— Est-ce qu'elle vit avec son père ?

— Oui. Qu'il l'ait reprise sous son toit prouve d'ailleurs le peu de moralité d'Anthony.

Kenneth n'était pas de cet avis. Il aurait jugé beaucoup plus immoral qu'un père renie sa fille unique pour une banale erreur de jeunesse. Mais il préféra garder son opinion pour lui.

— Logiquement, c'est elle qui devrait tenir la maison, plutôt que le secrétaire.

Pourquoi ne s'en charge-t-elle pas ?

Bowden se leva, signifiant ainsi que l'entretien était terminé.

— Elle est probablement paresseuse ou incompétente. Vous le découvrirez par vous-même. Après tout, je vous paye une fortune pour percer les secrets de la vie de mon frère.

Avant de se changer pour le dîner, Kenneth monta annoncer la bonne nouvelle à sa sœur. Celle-ci était assise devant la fenêtre de sa chambre, profitant des derniers rayons du soleil pour faire un peu de raccommodage.

— Il gèle ici ! s'exclama Kenneth en se précipitant vers la cheminée éteinte. Tu devrais faire un peu plus attention à toi, Beth.

La jeune femme releva les yeux de son ouvrage.

— Inutile de gâcher du charbon. Je suis habituée au froid.

Ignorant sa remarque, Kenneth se mit en devoir d'allumer un feu. Dès que les flammes crépitèrent dans l'âtre, il se redressa, et remarqua alors le tableau accroché au-dessus de la cheminée.

— Grands dieux, le Rembrandt ! Je croyais qu'il avait disparu.

— Excuse-moi, j aurais dû t'en parler hier, mais dans la fièvre de ton retour j'ai oublié, répondit Beth, qui avait repris ses travaux d'aiguille. Comme je savais que tu adorais ce tableau, je l'ai enlevé du hall pour le remplacer par un autre, afin d'éviter qu'il ne tombe entre les griffes d'Hermione. J'ai bien fait de l'accrocher ici. Elle n'est entrée qu'une fois dans cette chambre, et c'est à peine si elle lui a accordé un regard.

— Ce n'est pas un grand Rembrandt, mais cette huile vaut quand même plusieurs centaines de livres. Suffisamment pour attiser la convoitise d'Hermione.

Encore ému, Kenneth examina de plus près le tableau, une nature morte aux fruits. Malgré la simplicité du sujet, il sautait tout de suite aux yeux d'un amateur averti que c'était là l'œuvre d'un maître. Les pommes et les poires aux riches couleurs semblaient avoir été cueillies la veille.

— Je ne saurai jamais comment te remercier, Beth, murmura-t-il, profondément touché. Je pensais ne plus revoir cette merveille.

Sa sœur lui sourit.

— Je suis contente de t'avoir fait plaisir, dit-elle simplement.

Son sourire s'évanouit, laissant la place à une expression plus grave.

— Crois-tu que nous allons être obligés de le vendre, lui aussi ?

Sa question rappela à Kenneth la raison de sa présence dans cette chambre.

— La chance semble avoir tourné en notre faveur. Un gentleman m'a rendu visite, tout à l'heure. Il me demande un service qui pourrait me permettre de sauver Sutterton.

Beth faillit en laisser tomber son ouvrage.

— Dieu du ciel ! Quel genre de service ?

— C'est un peu inattendu et je ne suis pas autorisé à t'en parler. Mais si tout se passe bien, l'année prochaine, tu pourras faire tes débuts officiels à Londres.

Devant l'air interrogateur de sa sœur, il s'empressa d'ajouter :

— Le service qu'on me demande n'est ni dangereux ni illégal. Juste un peu...

étrange. Quoi qu'il en soit, je vais devoir me rendre à Londres et y rester un certain temps - quelques semaines, ou peut-être quelques mois. Mais je te laisserai mes économies pour que tu puisses subvenir à tes besoins.

— Tu repars déjà? s'inquiéta Beth, incapable de cacher sa déception.

Kenneth dansait d'un pied sur l'autre, mal à l'aise. Sa sœur avait déjà vécu trop longtemps seule. Et soudain une idée lui vint.

— En arrivant à Londres, la semaine dernière, j'ai revu un de mes anciens compagnons d'armes, Jack Davidson. Je t'ai souvent parlé de lui dans mes lettres. Il a perdu l'usage de son bras gauche à Waterloo et ne peut plus servir dans l'armée. Mais il est fils de propriétaires terriens et s'y connaît en agriculture. Si tu n'y vois pas d'objection, je peux lui proposer de s'installer à Sutterton afin qu'il s'occupe du domaine durant mon absence.

Beth porta son regard vers la fenêtre.

— Je suis convaincue que M. Davidson se débrouillera très bien. Mais sa présence m'obligera à avoir un chaperon. Je vais écrire à ma cousine Olivia. Elle sera ravie de venir vivre ici quelque temps. Surtout si je lui propose de s'installer dans la suite royale...

— Parfait, répondit Kenneth, satisfait.

Mais à peine avait-il quitté sa sœur pour aller se changer qu'une question s'insinua sournoisement dans son esprit : combien de temps avait-il fallu à Faust pour commencer à douter de la sagesse de son pacte avec Méphistophélès ?

14

Sir Anthony Seaton jeta un regard dégoûté à son petit-déjeuner.

— Et le cuisinier appelle cela des saucisses au bacon? Il mérite d'être renvoyé.

— C'est déjà fait, papa, répondit Rebecca Seaton sans même lever les yeux du carnet de croquis posé à côté de son bol. Tu l'as congédié hier.

Son père fronça les sourcils.

— Ah oui ? Eh bien, il le méritait. Mais pourquoi n'a-t-il pas été remplacé ?

— Trouver un nouveau cuisinier prend du temps. D'autant que toutes les agences de recrutement nous connaissent, maintenant. Nous avons la réputation de ne pas garder longtemps nos domestiques. Heureusement, la fille de cuisine se débrouille un peu aux fourneaux.

— Qu'en sais-tu ? Tu ne fais jamais attention à ce que tu manges !

Il lui jeta un regard noir.

— Tu pourrais tout de même faire un petit effort pour t'occuper un peu de cette maison !

Sachant que son père ne se calmerait pas tant qu'il n'aurait pas bu son thé, Rebecca lui remplit sa tasse et y ajouta lait et sucre avant de la lui tendre.

— Si je perdais mon temps à des travaux domestiques, je ne pourrais plus t'aider dans ton atelier.

— C'est vrai, admit son père, après avoir avalé une gorgée de thé. Si seulement Tom Morley ne nous avait pas quittés. Il n était pas particulièrement doué pour diriger une maison, mais c'était mieux que rien.

— As-tu discuté avec le jeune homme que M. Morley nous a présenté pour le remplacer? demanda Rebecca, sans grand espoir.

Son père balaya sa question d'un revers de la main.

— C'était un ignorant. Il n'y avait rien à en tirer. Rebecca soupira. Cela voulait dire qu'il faudrait

passer une annonce dans les journaux pour chercher un nouveau secrétaire. Et comme son père n'aurait pas la patience de recevoir les candidats, c'est elle qui s'en chargerait. Il ne lui restait plus qu'à prier pour que quelqu'un de convenable se présente rapidement.

— Deux des agences de placement m'ont promis de m'envoyer un cuisinier aujourd'hui. Avec un peu de chance, au moins l'une des deux tiendra parole.

Son père s'attaqua à son petit-déjeuner avec une mine résignée.

— Débrouille-toi pour ne pas en engager un qui ait encore un tempérament d'artiste.

— Je ferai de mon mieux, répliqua Rebecca, flegmatique. De toute façon, aucune maison ne pourrait résister à plus d'un artiste.

Son père eut alors un de ces sourires qui faisaient que même ses ennemis lui pardonnaient sa désinvolture.

— Très juste. Et l'artiste, c'est moi.

Puis, désignant du regard le carnet de sa fille, il ajouta :

— À quoi travailles-tu ? Rebecca poussa le carnet vers lui.

— A la Dame du Lac. Que penses-tu de cette composition ?

Son père l'étudia attentivement.

— Intéressant, cette façon de la représenter moitié nymphe, moitié guerrière.

J'aime la manière dont ses cheveux flottent sur l'eau tandis qu'elle brandit Excalibur.

Sir Anthony Seaton était généralement avare de compliments. Surtout lorsqu'il s'agissait d'art. Rebecca n'en apprécia que plus celui-ci. Restait maintenant à trouver un nouveau secrétaire rapidement afin qu'elle puisse commencer ce tableau.

Rebecca était si absorbée par ses croquis qu'elle ne vit pas le temps passer.

Lorsqu'elle leva les yeux de son carnet, elle s'aperçut que l'après-midi était déjà entamé et qu'elle n'avait toujours pas rédigé l'annonce pour recruter un secrétaire. Étant donné l'heure, elle ne paraîtrait pas dans les journaux du lendemain. Quel ennui ! D'autant que, pour ne rien arranger, Rebecca n'était pas satisfaite de sa Dame du Lac.

Elle se leva et s'étira avant de faire quelques pas dans la pièce. Son atelier, aménagé sous les combles, était son domaine réservé. Personne n'avait le droit d'y pénétrer sans sa permission. Pas même son père.

La jeune femme se percha sur le rebord de la fenêtre et jeta un coup d'œil dehors. La maison occupait un angle, si bien qu'elle avait la vue sur deux rues.

Juste en dessous d'elle, dans Hill Street, elle remarqua les domestiques d'une maison voisine qui flirtaient devant l'entrée de service. Elle attrapa son carnet de croquis et, en quelques traits, captura leur attitude. Un jour, songea-t-elle, elle ferait une série sur les amoureux. Cela l'aiderait peut-être à comprendre ce qu'était l'amour.

Elle porta ensuite son regard sur un marchand des quatre-saisons qui poussait sa charrette dans Waverton Street. Le vieil homme était un habitué du quartier et le père de Rebecca l'avait souvent embauché comme modèle lorsqu'il avait besoin de figurants pour ses scènes de foule. Le marchand en retirait chaque fois une immense fierté.

Rebecca s'apprêtait à quitter son poste d'observation lorsqu'elle remarqua soudain un homme qui descendait Waverton Street. Ce fut d'abord sa manière de se tenir qui retint son attention : droit, sûr de lui, presque arrogant. Quoiqu'il portât un manteau de gentleman, sa carrure évoquait plutôt celle d'un travailleur manuel, un contraste qui ne manquait pas d'intérêt...

L'homme s'arrêta un instant et parut hésiter. Rebecca retint son souffle et le détailla attentivement. Il n'était pas à proprement parler bel homme. Loin de là.

Ses traits étaient durs, et la fine cicatrice qui lui barrait la joue ajoutait à leur rudesse. En revanche, son regard pénétrant donnait l'impression d'une intelligence aiguë. On aurait dit un pirate égaré à Mayfair. Rebecca, fascinée, ne pouvait en détacher les yeux.

Le charme se rompit lorsqu'il se remit en marche. Le crayon de Rebecca commença aussitôt à courir sur le carnet à dessin, tandis qu'elle tentait fébrilement de croquer son visage avant d'en perdre le souvenir. Cependant, elle se trouva incapable, malgré tous ses efforts, de restituer ce mélange de force brutale et d'élégance qui caractérisait l'inconnu.

Mordillant son crayon, elle se demanda s'il accepterait de poser pour elle. Mais il avait de toute façon disparu depuis longtemps. Et elle ne se sentait pas le cœur de se précipiter dans la rue pour tenter de le retrouver.

Kenneth s'était éloigné de la maison des Seaton pour mieux l'embrasser du regard. De toute évidence, la peinture rapportait beaucoup d argent à sir Anthony. Car une demeure pareille en plein cœur de Mayfair devait coûter une petite fortune.

Kenneth se demandait ce qu'il trouverait à Tinté-rieur. C'était devenu un réflexe chez lui. Un bon officier de reconnaissance devait toujours penser à dresser des plans des endroits stratégiques. Mais c'était bien la première fois qu'il infiltrerait Y « ennemi » d'une façon aussi intime. Finalement, il se décida à se rapprocher du perron. La mission qui l'attendait ne lui plaisait pas vraiment, mais après tout, Beth et Sutterton méritaient bien quelques petits arrangements avec la morale.

Il frappa une première fois à la porte. N'obtenant pas de réponse, il recommença plus fort. Après ce qui lui parut une éternité, la porte s'ouvrit enfin sur une jeune soubrette.

— Monsieur ? haleta-t-elle comme si elle avait traversé toute la maison en courant.

— Je suis le capitaine Wilding, expliqua Kenneth d'une voix posée. Je souhaiterais parler à sir Anthony.

Impressionnée par son autorité, la soubrette esquissa une révérence.

— Veuillez me suivre, monsieur.

Elle le conduisit jusqu'à un salon situé à l'étage.

— Le capitaine Wilding désire vous voir, sir Anthony, annonça-t-elle, avant de s'éclipser.

À peine eut-il franchi le seuil que Kenneth reconnut l'odeur caractéristique de la peinture à laquelle se mêlait celle de l'essence de térébenthine. Quoique la pièce fût confortablement meublée de canapés et de fauteuils, elle servait manifestement d'atelier plutôt que de salon. Deux grandes fenêtres laissaient entrer la lumière à flots. Les murs étaient littéralement recouverts de tableaux, dont l'accrochage répondait surtout à un souci de libérer de la place au sol.

Kenneth aurait aimé admirer ces peintures de plus près, mais il n'était pas là pour cela, malheureusement. A l'autre bout de la pièce, une femme, drapée dans une tunique d'inspiration romaine, était à demi allongée sur un sofa. Son visage morose s'éclaira quand elle aperçut Kenneth.

Face au sofa, sir Anthony Seaton, impeccablement vêtu, tenait sa palette d'une main et de l'autre un grand pinceau. Son regard allait et venait fiévreusement entre son modèle et la toile. S'il avait en commun avec son frère la carrure et la couleur des cheveux, il était autrement plus fascinant.

Ignorant son visiteur, Seaton continuait de couvrir sa toile de petites touches de couleur. Kenneth se racla la gorge pour attirer son attention.

— Qui êtes-vous ? demanda finalement le peintre d'une voix irritée, sans prendre la peine de tourner la tête. Et que venez-vous faire dans mon atelier?

— Je m'appelle Kenneth Wilding. Un de vos amis m'a conseillé de venir vous voir, il prétend que vous avez un besoin urgent de trouver un nouveau secrétaire.

Seaton esquissa un vague sourire amusé.

— Lequel aurait eu ce culot ? Frazier ? Turner ? Hampton ?

— Ce gentleman préfère garder l'anonymat.

— Ce doit être Frazier, supputa sir Anthony en coulant pour la première fois un regard vers son visiteur. Quelles sont vos qualifications, monsieur Wilding?

— Il me semble parfaitement qualifié, roucoula le modèle en dévorant Kenneth des yeux.

— Il ne s'agit pas de cela, Lavinia, rétorqua sir Anthony. Un secrétaire doit d'abord être organisé et savoir bien écrire.

Kenneth décida de ne pas se prévaloir de son titre de noblesse tout en restant le plus honnête possible.

— Jusqu'à récemment, je servais comme capitaine dans l'armée, expliqua-t-il.

J'ai également été aide de camp d'un général, ce qui m'a donné quelques solides rudiments en organisation. Et je pense ne pas trop mal écrire.

— Vous commencez à m'intéresser, capitaine Wilding, répondit sir Anthony.

Il posa sa palette et son pinceau, puis s adressa au modèle :

— Lavinia, va donc boire un thé à l'office pendant que je m'entretiens avec mon visiteur.

La jeune femme se leva, enfila lascivement un peignoir de soie, puis se dirigea vers la porte. Elle frôla Kenneth au passage, et lui décocha un sourire charmeur avant de sortir. Kenneth regarda la porte se refermer sur elle, amusé. Travailler pour un artiste n'aurait pas que de mauvais côtés, songea-t-il.

— Pourquoi un militaire souhaiterait-il devenir secrétaire ? s'étonna sir Anthony.

— Parce que j'ai besoin de travailler, répondit Kenneth sans détour. À présent que la guerre est finie, l'armée se sépare d'une partie de ses officiers.

Sir Anthony eut un sourire compatissant.

— Notre nation n'a pas de quoi être fière de la manière dont elle traite ses valeureux soldats qui l'ont sauvée des griffes du démon corse. Toutefois, il me semble difficile d'engager un secrétaire qui ne connaisse rien à l'art.

La réflexion ne surprit pas Kenneth. La plupart des gens supposaient qu'un soldat ne savait rien faire d'autre que manier un fusil.

— Je me suis toujours intéressé à l'art, expliqua-t-il. Et j'ai profité de mes séjours sur le continent pour enrichir ma culture personnelle. J'ai pu ainsi visiter le Louvre à plusieurs reprises.

— Vous avez eu bien de la chance, commenta sir Anthony. Cependant, cela ne suffit pas. On peut très bien contempler la mer pendant des heures, sans savoir nager pour autant. Montrez-moi donc ce que vous savez.

Sur ces mots, sir Anthony traversa la pièce et poussa une porte à double battant qui ouvrait sur un autre salon de la même taille. Kenneth le suivit, et se figea sur le seuil. Juste en face de lui était accrochée Tune des toiles les plus célèbres de sir Anthony.

— Connaissez-vous ceci, capitaine Wilding? Kenneth déglutit péniblement.

— Rares sont les Anglais qui n'ont pas vu une reproduction d'Horace franchissant le Tibre, dit-il en parcourant du regard la toile qui montrait le célèbre héros de l'Antiquité brandissant son épée contre les ennemis de Rome.

Mais aucune gravure en noir et blanc ne peut rendre justice à cette débauche de couleurs, ajouta-t-il. C'est magnifique.

— Décrivez-moi ce que vous voyez, lui ordonna sir Anthony.

Kenneth ne savait pas exactement ce que son hôte désirait entendre.

— Techniquement, il n'y a rien à redire. Vous avez une sûreté de trait équivalente à celle de Louis David.

Seaton eut un reniflement de mépris.

— Pas équivalente, supérieure. David n'est qu'un barbouilleur monté en épingle par les révolutionnaires français.

Au moins, personne ne pourrait accuser sir Anthony de fausse modestie...

— La puissance de la composition vient de ce que toute l'action s'inscrit dans une diagonale, reprit-il, avant de poursuivre, encouragé par le hochement de tête de l'artiste : J'ai vu une autre représentation de cette même scène au Louvre.

Mais vous avez su la rendre plus poignante. L'orgueil, mais aussi la conscience qu'il risque de perdre la vie dans cette bataille se lisent dans le regard d'Horace.

— Bravo, capitaine ! le félicita sir Anthony. À votre avis, que signifie exactement ce tableau ?

Si c'était une nouvelle épreuve, elle n'était vraiment pas difficile.

— Vous avez voulu établir un parallèle entre la bravoure d'Horace et le courage de l'Angleterre, seule face à Napoléon.

— Je crois savoir qu'il s'est vendu plus de reproductions de cette toile que de n'importe quel autre de mes tableaux, observa sir Anthony en considérant son œuvre d'un regard satisfait. Les fresques historiques sont la fine fleur de l'art.

Elles élèvent l'esprit. Mais hélas elles ne nourrissent pas son homme ! La plupart des Anglais réclament des portraits d'eux-mêmes ou de leurs paysages favoris.

C'est une honte.

Pour illustrer ses paroles, il souleva le drap qui cachait aux regards un grand tableau représentant une famille. L'homme et la femme se tenaient côte à côte, leur petit garçon était placé devant eux, une main accrochée à celle de sa mère et l'autre posée sur la tête d'un épagneul.

— Que pensez-vous de cela, capitaine Wilding ? Je suis l'un des plus grands peintres que l'Angleterre ait enfantés, mais pour ne pas mourir de faim, je dois prostituer mon talent et peindre des toiles de pacotille représentant des ducs et des duchesses.

Malgré ses paroles, il était évident que Seaton attendait que Kenneth le complimente sur son travail. Ce dernier se risqua à le prendre à contre-pied.

— Je pense que vous êtes un imposteur, sir Anthony. Seaton se figea.

— Comment osez-vous, monsieur! Kenneth désigna le tableau du doigt.

— Vous appelez cela de la pacotille, alors que c'est un travail superbe.

L'exécution en est si soignée qu'on arrive à percevoir la tendresse qui unit ce couple à son enfant. Personne ne pourrait peindre avec une telle sensibilité s'il méprisait vraiment ce qu'il fait. Je suis convaincu que vous aimez travailler à des portraits. Mais vous refusez de l'admettre, parce que le dogme qui prévaut chez vos amis peintres, c'est que seuls les sujets historiques ont une valeur artistique.

Sir Anthony donnait l'impression d'avoir reçu un coup sur la tête. Cependant, il esquissa un sourire.

— Bien vu, Wilding. Même ma fille n'a pas pu soupçonner cela. Vous avez brillamment réussi votre épreuve, capitaine. Presque trop brillamment, même.

Kenneth était conscient d'avoir impressionné son interlocuteur. Mais discourir sur l'art était un tel plaisir qu'il risquait toujours d'en faire trop.

— Pardonnez mon insolence, sir Anthony. Je n'aurais pas dû vous parler aussi franchement.

Le peintre lui décocha un regard aigu.

— Ne feignez pas l'humilité, capitaine. Vous n'êtes pas convaincant.

Seaton n'était pas un grand portraitiste pour rien. Il n'avait visiblement pas son pareil pour percer les secrets d'un caractère. Kenneth se promit de s'en souvenir.

— Je reconnais que l'humilité n'est pas mon fort. Mais d'ordinaire, j'évite de me montrer impoli.

Seaton replaça le drap sur le tableau.

— Tant mieux, car je suis le seul dans cette demeure à en avoir le droit. Sachez aussi que j'aime l'ordre et le calme, et que je déteste tout ce qui peut interférer avec mon travail. Dans la mesure où je n'ai jamais pu trouver de majordome ou de gouvernante capable de tenir ma maison, cette tâche incombe à mon secrétaire. Ce qui veut dire que vous serez obligé d'habiter ici. Le salaire est de deux cents livres par an. Quand pouvez-vous commencer ?

Kenneth se réjouit de voir l'affaire aussi rondement menée.

— Dès que j'aurai récupéré mes bagages, à l'auberge où j'ai passé la nuit.

— Vous enverrez un domestique à votre place, répondit sir Anthony, avant de tirer le cordon de la sonnette. Ma fille, Rebecca, vous expliquera vos tâches en détail. Autant que possible, adressez-vous à elle si vous avez une question à poser. Cela dit, Rebecca déteste autant que moi qu'on la dérange pour des questions domestiques. Plus vite vous serez autonome et mieux cela vaudra. Je passerai une heure avec vous chaque matin pour expédier les affaires courantes, ainsi que mon courrier. Mais ensuite, je vous serai reconnaissant de ne plus m'importuner de la journée. Est-ce bien clair?

— Parfaitement clair, répliqua Kenneth, une trace d'ironie dans la voix.

Seaton planta son regard dans le sien.

— Vous avez de la chance. Je suis d'humeur à supporter les sarcasmes, aujourd'hui. Mais ce ne sera pas toujours le cas.

— Je suppose que je perdrai l'envie d'être sarcastique lorsque je me serai habitué à votre maison, sir Anthony.

— Vous ne ressemblez absolument pas à mes précédents secrétaires, capitaine.

Cela nous promet une relation intéressante. Mais pas forcément de tout repos.

La porte s'ouvrit soudain, livrant passage à une jeune femme vêtue avec une grande simplicité. Sa lourde chevelure auburn était retenue sur la nuque par un lien lâche, et une trace de suie accentuait ses pommettes hautes. Mais tout, dans ses manières, trahissait la fille de la maison.

— Tu m'as appelée, père ?

— Oui, ma chérie. Je voulais te présenter mon nouveau secrétaire, le capitaine Wilding.

Rebecca Seaton se tourna vers Kenneth et l'examina de la tête aux pieds. Son regard était si incrédule qu'il eut brusquement l'impression d'être contrefait. La «

vieille fille ruinée de réputation » avait des yeux noisette et une présence physique qu'il était difficile d'ignorer.

Kenneth comprit qu'elle allait sérieusement lui compliquer la tâche.

4

Bonté divine ! Le pirate ! Rebecca fixait l'homme qui se tenait aux côtés de son père en se demandant si elle ne rêvait pas. Il lui avait fait de l'effet lorsqu'elle l'observait du haut de sa mansarde, mais vu de près, il était encore plus impressionnant. Un loup parmi les moutons de Mayfair...

— Lui, un secrétaire ? Tu plaisantes, papa. Sir Anthony haussa les sourcils.

— Je pensais que tu serais ravie d'apprendre que le poste était pourvu.

Rebecca comprit qu'elle s'était montrée un peu abrupte.

— Excusez-moi, capitaine... Wilder, c'est bien cela? Mais vous ressemblez si peu aux secrétaires que j'ai connus jusqu'à présent.

— Je m'appelle Wilding, mademoiselle Seaton, répondit Kenneth, avant de s'incliner courtoisement pour la saluer. Je suis conscient de ressembler plus à un pugiliste qu'à un secrétaire, mais je n'y peux pas grand-chose, je le crains.

Sa voix était profonde et son élocution châtiée, pourtant, Rebecca ne pouvait se défaire d'une certaine méfiance à son égard. Était-ce l'éclat glacé de ses yeux gris? Ou était-ce qu'un homme d'action paraissait tellement déplacé dans une maison dévolue à l'art ? Sa simple présence était en soi troublante. Elle jeta un regard inquiet à son père.

— Ne te fais pas de souci, Rebecca. Le capitaine Wilding est parfaitement qualifié pour cet emploi. Il va d'ailleurs commencer tout de suite. Montre-lui la maison et explique-lui les tâches qui l'attendent. Et au passage, dis à Lavinia de revenir, que je puisse reprendre mon travail. Capitaine, conclut-il, je vous verrai à 16 heures dans mon bureau.

Si le pirate n'avait pas été là, Rebecca aurait tout fait pour que son père revienne sur sa décision. Mais il était apparemment trop tard. Décidément, sir Anthony serait toujours aussi impulsif!

— Très bien. Venez avec moi, capitaine Wilding. Je vais d'abord vous montrer votre chambre.

Kenneth la suivit dans le hall.

— Sortez-vous de l'armée, capitaine ? demanda-t-elle, alors qu'ils se dirigeaient vers l'escalier menant à l'étage.

— Oui.

— Mon père vous a-t-il expliqué que la plupart de vos tâches seraient d'ordre domestique ? Ce sera très différent de la vie militaire. Vous risquez de ne pas trouver cela à votre goût.

— Détrompez-vous, ce ne sera pas si différent. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit de commander des hommes.

— En l'occurrence, vous commanderez plutôt des femmes. Ce qui peut se révéler plus difficile.

— Je me débrouillerai.

Il avait effectivement l'air d'un homme expérimenté avec les femmes. Ce qui ne contribua pas à le rendre plus digne d'estime aux yeux de Rebecca. Elle se souvint avec une pointe de nostalgie des précédents secrétaires de son père : des jeunes gens de bonne famille. Civilisés. Faciles à vivre. Rien de commun avec ce pirate.

— Bien qu'un emploi de factotum ne me dérange pas, reprit-il, je serais curieux de savoir pourquoi vous avez besoin de quelqu'un pour diriger la maison, alors que vous me semblez parfaitement compétente.

— Je n'ai pas envie de gaspiller mon temps à jouer les gouvernantes, répliqua sèchement la jeune femme.

En réponse à son ton plus qu'à ses propos, Kenneth lâcha à brûle-pourpoint :

— Vous n'avez pas l'air de m'apprécier beaucoup. Je me trompe, mademoiselle Seaton?

Bonté divine ! Cet homme n'y allait pas par quatre chemins ! Mais s'il préférait la franchise, Rebecca ne le décevrait pas. Elle s'immobilisa au beau milieu de l'escalier et se retourna pour lui faire face. Il s'arrêta une marche plus bas, ses yeux quasiment au niveau des siens. Elle fut soudain si consciente de sa présence physique qu'elle dut lutter pour ne pas reculer.

— Nous venons juste de nous rencontrer, capitaine. Alors comment pourrais-je penser quoi que ce soit de vous?

— Depuis quand est-il nécessaire de connaître quelqu’un pour le détester? J'ai très bien senti que vous auriez préféré que votre père ne m'engage pas.

— Vous ressemblez davantage à un maraudeur qu'à un secrétaire, rétorqua Rebecca d'un ton acerbe. Connaissant mon père, je suppose qu'il n'a même pas pensé à vous demander vos références. Comment avez-vous su que l'emploi était vacant ?

— Un ami de votre père m'a averti.

— Qui?

— Le gentleman a préféré garder l'anonymat. Rebecca voulut bien le croire.

C'était typiquement

le genre de facéties dont étaient capables les amis de sir Anthony.

— Avez-vous des lettres de recommandation ? Ou tout autre document qui me prouverait que vous n'êtes pas un vulgaire cambrioleur se faisant passer pour un militaire ?

— Non, je n'ai rien à vous fournir dans l'immédiat. Mais si cela ne vous ennuie pas d'attendre, je pourrais sans doute obtenir une lettre du duc de Wellington. Il me connaît depuis longtemps, et je pense qu'il me considère comme quelqu'un de tout à fait respectable.

Il avait dit cela d'un ton détaché, très convaincant. Rebecca renonça à insister.

— Nous n'allons pas déranger le duc pour une telle vétille.

En vérité, elle avait beaucoup de mal à se concentrer sur leur discussion alors qu'elle se trouvait à quelques pouces de cet homme au physique si fascinant. Il avait des yeux perçants, qui avaient sans doute vu des paysages qu'elle n'imaginait même pas. Et la peau tannée par un soleil dont elle devinait qu'il était plus brûlant que celui qui brillait en Angleterre. Ce visage taillé dans le silex lui faisait penser à un volcan calme en surface, mais bouillonnant à l'intérieur.

— Ai-je un bouton sur le nez ? demanda-t-il brusquement.

— Je m'intéresse aux visages, répondit la jeune femme. Et plus particulièrement à ceux qui ont beaucoup vécu, ajouta-t-elle en suivant du regard la cicatrice qui lui barrait la joue et dont l'extrémité disparaissait dans l'épaisse chevelure noire.

Cette cicatrice est-elle due à un coup de sabre ?

La question manquait de tact, mais il y répondit sans se démonter.

— Oui. À Waterloo.

Ainsi, il avait participé à cet affreux carnage...

— Vous avez eu de la chance de ne pas perdre votre œil. Le coup n'est pas passé loin.

— En effet, admit-il. Cela dit, comme je n'étais déjà pas très beau avant, cette cicatrice ne m'a finalement rien enlevé.

Elle se demanda s'il essayait de l'embarrasser. Si c'était le cas, il aurait fort à faire, car elle avait grandi dans un milieu où l'on se moquait des conventions et où on ne se laissait pas facilement décontenancer.

— Au contraire, répondit Rebecca, songeuse. Une cicatrice ajoute de l'intérêt à votre visage, elle en accuse les traits, un peu comme un rehaut sur un tableau. La vôtre est très artistique, du reste. Les Français sont doués pour trancher les chairs.

Sur ces mots, elle se détourna et reprit son ascension jusqu'au palier.

— La chambre de mon père est à gauche. La mienne à droite et la vôtre juste à côté. Elle donne sur le jardin.

Kenneth allait donc partager un mur mitoyen avec Rebecca Seaton. Une proximité qu'il jugea tout de suite dangereuse.

La jeune femme lui ouvrit la porte de sa chambre, mais grimaça en voyant l'état de la pièce.

— Je suis désolée, capitaine. Elle n'a pas été nettoyée après le départ de M.

Morley.

En fait, Rebecca savait parfaitement que les femmes de chambre ne prenaient jamais aucune initiative et qu'elle aurait dû leur ordonner de remettre cette chambre en état. Mais elle n'en avait rien fait. Elle avait le don d'oublier les choses qui ne l'intéressaient pas.

Kenneth, cependant, était demeuré imperturbable.

— Présentez-moi aux domestiques et je ferai en sorte que le travail soit accompli.

— Nous allons redescendre. Je compte sur vous pour leur apprendre à travailler efficacement.

— S'il s'avérait que l'un des domestiques soit particulièrement incompétent, je suppose que j'ai le droit de le renvoyer pour le remplacer?

— Bien entendu.

Elle redescendait déjà les marches, quand elle — Inutile de vous montrer les combles. Il n'y a que les chambres de service et mon atelier. Si vous avez besoin de me parler, tirez les cordons rouges. Ils sonnent dans mon atelier.

— C'est donc ainsi que votre père vous a appelée... Me répondrez-vous toujours aussi vite ?

Contre toute attente, elle rougit légèrement.

— Non, répondit-elle avec brusquerie. J'espère que vous saurez résoudre la plupart des problèmes tout seul.

Rebecca redescendit les marches, l'air sombre. La présence de ce capitaine s'annonçait encore plus dérangeante qu'elle ne l'avait craint. Il ne lui restait plus qu'à espérer qu'il se rendrait vite compte que le métier de secrétaire n'était pas fait pour lui.

Kenneth eut les pires difficultés à se concentrer sur la visite de la maison et l'exposé des tâches qui l'attendaient. Rebecca Seaton, avec sa langue acérée et son regard pénétrant, retenait à elle seule une bonne partie de son attention. Au même titre que les œuvres d'art qui emplissaient chaque pièce : peintures, sculptures, bibelots ouvragés... Kenneth comprenait mieux, à présent, pourquoi Rebecca avait voulu s'assurer qu'il n'était pas un voleur. La maison recelait de véritables trésors. Heureusement, la jeune femme avait accepté de parier sur son honnêteté, bien qu'il fût visible qu'elle ne l'appréciait guère.

— Voici le bureau de mon père, annonça-t-elle en ouvrant une porte du rez-de-chaussée. Mais c'est surtout vous qui y passerez du temps. Votre table de travail se trouve dans l'angle, là-bas. Comme vous pouvez le constater, le courrier en retard s'est accumulé depuis le départ de M. Morley.

En effet. Le petit bureau était littéralement enseveli sous une pile de papiers.

— Je ne m'étonne plus maintenant que votre père ait été si impatient d'engager le premier candidat venu.

— En réalité, papa n'a pas voulu du remplaçant suggéré par Tom Morley. Il l'a trouvé trop ignorant.

— Je suis heureux d'apprendre que sir Anthony me considère d'un meilleur œil.

La jeune femme lui décocha un regard si aigu que Kenneth se reprocha aussitôt ses paroles. Les qualités d'un bon secrétaire étaient l'humilité et la discrétion. S'il n'apprenait pas à tenir sa langue, il perdrait son emploi, et Sutterton avec.

— L'avoué de mon père gère ses finances, reprit-elle. Il vous suffira de répondre au courrier et de tenir les livres de comptes qui se trouvent dans cette armoire, derrière votre bureau.

Elle ouvrit l'armoire en question et lui montra l'un des livres de comptes, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à ceux de Sutterton. Kenneth n'aurait donc aucun mal à s'acquitter de sa tâche.

Rebecca avait déjà tourné les talons et il s'apprêtait à la suivre dans le hall quand il remarqua le portrait accroché derrière le bureau de sir Anthony. Il représentait une femme d'âge mûr sur fond de paysage bucolique. Son regard était espiègle et ses cheveux roux cascadaient librement sur ses épaules.

Cette femme était la réplique, en plus âgée, de Rebecca Seaton. Kenneth en déduisit qu'il s'agissait de la défunte lady Seaton, et il aurait juré que le tableau avait été peint avec amour. Était-il possible que cette tendresse qui transparaissait dans chaque coup de pinceau eût pu se transformer en haine meurtrière ?

Rebecca se retourna pour voir pourquoi il ne la suivait plus.

— C'est votre mère ? interrogea Kenneth, convaincu que sa curiosité paraîtrait légitime.

La jeune femme hocha la tête. Elle avait un peu pâli.

— Le tableau a été peint à Ravensbeck, notre maison de campagne dans la région des Lacs.

— Vous n'avez pas fait mention de lady Seaton. J'en déduis qu'elle est morte ?

Rebecca détourna les yeux.

— L'été dernier.

— Je suis désolé, murmura Kenneth.

Il contempla à nouveau le tableau, avant d'ajouter :

— Que lui est-il arrivé ? Une maladie soudaine ? Elle semble si pleine de vitalité sur cette toile.

— Ce fut un accident, lâcha Rebecca d'une voix blanche. Un stupide et horrible accident. Depuis, papa n'est plus lui-même.

Sur ces paroles, elle pivota et franchit le seuil.

— Suivez-moi, je vais vous présenter aux domestiques.

Kenneth se demandait si sa brusquerie était la conséquence de son chagrin, ou le reflet des doutes qu'elle nourrissait secrètement sur la réalité de cet accident. Si son père avait effectivement tué sa mère, l'horreur de ce crime dépassait l'imagination.

Avant de quitter la pièce, Kenneth accorda un dernier regard au portrait. La sensualité exubérante de lady Seaton se retrouvait à l'état latent chez sa fille.

Mais contrairement à sa mère, Rebecca semblait avoir voulu gommer cet aspect dé sa nature. Kenneth était persuadé qu'une fois nue, elle...

Il claqua bruyamment la porte du bureau en maudissant le tour que prenaient ses pensées. Bon sang! Il ne pouvait pas se permettre de s'intéresser à l'ombrageuse fille de l'homme qu'il était venu détruire ! Heureusement, Rebecca Seaton n'était pas du genre à lancer des œillades au premier venu. C'était même plutôt le contraire. Ce qui ne changeait rien au fait qu'il y avait en elle quelque chose de très attirant.

En se rendant à l'office, ils passèrent devant la salle à manger.

— Puisque les secrétaires sont considérés comme des gentlemen, vous prendrez vos repas avec nous, dit-elle.

À son ton sarcastique, il était facile de deviner qu'elle le plaçait à peine au-dessus du garçon d'écurie. Qu'avait dit lord Bowden à propos de sa fugue amoureuse ? Ah oui ! le garçon en question était un poète. Autrement dit, Mlle Seaton ne s'intéressait qu'aux artistes - à supposer que cette aventure malheureuse ne l'eût pas complètement dégoûtée des hommes. Ce qui n'était pas exclu, à en juger par son attitude.

L'un des tableaux accrochés dans la salle à manger retint son attention, interrompant le cours de ses réflexions. Comme il s'était arrêté pour le contempler, son guide montra des signes d'impatience, et Kenneth se sentit obligé de se justifier.

— Désolé, mais il est difficile de ne pas se laisser divertir dans une telle maison.

Cela me rappelle ma première visite au Louvre. Comment peut-on encore penser à manger lorsqu'on a cela sous les yeux ?

Apparemment, l'idée qu'il pût apprécier l'art surprit la jeune femme.

— Vous avez raison, concéda-t-elle, un peu radoucie. Je serais bien incapable de vous dire ce qu'il y avait dans mon assiette la première semaine où ce tableau a été accroché. Il s'intitule La Charge de la brigade et fait partie d'une série de quatre toiles inspirées à mon père par la bataille de Waterloo. Il y travaille depuis plus d'un an et il espère avoir terminé à temps pour les présenter à la prochaine exposition de l'Académie royale.

Le tableau - une huile sur toile aux dimensions imposantes - montrait une demi-douzaine de cavaliers chargeant, sabre au clair, face au spectateur.

L'élan des chevaux avait été si bien rendu qu'on avait littéralement l'impression qu'ils étaient sur le point de sortir du cadre.

— C'est magnifique, murmura Kenneth en réprimant un frisson. Et bien que ce ne soit pas tout à fait réaliste, l'illusion est totale. J'ai assisté à des scènes identiques.

La jeune femme avait froncé les sourcils.

— Pas réaliste ? Papa a pourtant fait appel à de véritables cavaliers. Il leur a demandé de charger encore et encore droit sur lui afin de faire des croquis du mouvement des chevaux. C'est d'ailleurs un miracle qu'il n'ait pas péri sous leurs sabots.

— Il a trop rapproché ses chevaux. Ils se touchent presque, ce qui est tout à fait impossible dans une bataille, expliqua Kenneth. Mais son tableau aurait sans doute eu moins de force s'il avait respecté l'écart naturel. Il a su capter l'essence d'une charge de cavalerie.

— Père a toujours prétendu qu'en matière de peinture l'illusion de la réalité a plus d'importance que l'exactitude des détails, objecta la jeune femme d'un air songeur, avant de l'entraîner dans la salle mitoyenne, plus modeste, où ils avaient l'habitude de prendre le petit-déjeuner. Voici une autre scène de bataille.

Bodicée, la reine guerrière, avant son ultime combat contre les Romains. Qu'en pensez-vous ?

Kenneth étudia longuement le tableau. Il représentait une belle barbare à la chevelure flamboyante, une épée dans une main, une lance dans l'autre. Le dos fièrement cambré, elle s'élançait vers la mort en tête de ses troupes. Elle lui rappelait Rebecca. Sans doute à cause de ses cheveux auburn.

— Comme guerrière, elle n'est pas très convaincante. Mais comme symbole du courage et de l'amour de la liberté, elle est superbe.

— Comment ça, pas convaincante ?

Elle est trop mince , le port de telles armes requiert des muscles.

Et trop préservée. Une femme qui combat les Romains depuis si longtemps ne peut pas ne pas en avoir gardé des traces.

Le regard de Rebecca quitta le visage de Kenneth pour se poser sur ses mains et sur ses poignets où plusieurs petites cicatrices étaient nettement visibles.

Sans parler de celle qui lui barrait la joue.

— Je comprends ce que vous voulez dire. Au moins, vous serez utile comme conseiller en matière de batailles.

Ce n'était pas forcément un compliment, mais Kenneth décida de le prendre comme tel et de poursuivre dans cette voie. Il se tourna à nouveau vers le tableau.

— C'est très bon, poursuivit-il, réfléchissant à haute voix. Toutefois, le style est différent des autres œuvres de sir Anthony. S'agit-il d'un travail expérimental ?

La composition et la richesse des couleurs sont caractéristiques, mais les lignes sont plus douces, avec quelque chose de presque... poétique.

Rebecca ne répondit pas. Mais elle l'observait si attentivement que Kenneth eut un doute. Était-ce encore un test ? Il jeta un œil dans le coin droit du tableau, là où sir Anthony signait habituellement ses tableaux de ses initiales. Cette fois, les initiales étaient R.S. Kenneth tressaillit. Le «R» correspondait-il à Rebecca ?

— Bon sang ! C'est vous qui avez peint cela ?

— Vous semblez surpris. Feriez-vous partie de ces hommes qui sont convaincus qu'une femme est incapable de peindre ?

Sous le choc, Kenneth contempla le tableau d'un œil neuf.

— Pas du tout. C'est simplement que j'ignorais que vous étiez également artiste.

Et quelle artiste ! D'un point de vue strictement technique, Rebecca égalait pratiquement son père. Mais elle avait su un style personnel. En fait ,Kenneth n’aurait pas dû être étonné. Sur le plan historique, les femmes artistes étaient toujours les filles ou les femmes d'un artiste célèbre. Pour une femme, partager l'intimité d'un peintre ou d'un sculpteur était le seul moyen de pratiquer un art.

— Je comprends mieux pourquoi vous ne voulez pas perdre votre temps à vous occuper de problèmes d'ordre domestique. Ce serait gâcher votre talent.

Un court instant, Rebecca parut presque embarrassée par son compliment, mais elle se reprit vite :

— C'est pour cette raison qu'il nous faut quelqu'un qui soit capable de diriger la maison, rétorqua-t-elle avec son mordant habituel, laissant nettement entendre qu'elle n'était pas convaincue qu'il était ce quelqu'un.

Kenneth jugea le moment venu de lui prouver qu'il était compétent.

— Avant d'être présenté aux domestiques, j'aimerais en savoir plus à leur sujet.

D'abord, combien sont-ils ?

— Quatre femmes et trois hommes.

— Sont-ils à votre service depuis longtemps ?

— Seulement Phelps, le cocher. Les autres ne sont ici que depuis quelques mois.

«Dommage», songea Kenneth. Les serviteurs étaient toujours d'excellentes sources de renseignements. Il lui faudrait cultiver de bonnes relations avec le cocher.

— Pourquoi ce renouvellement? Et pourquoi n'avez-vous pas de gouvernante ?

— Ma mère préférait s'occuper elle-même de la maison. Après sa disparition, tout est parti à vau-l'eau. J'ai recruté deux gouvernantes successives, mais aucune ne s'est révélée capable de tenir la maison d'un artiste. Et puis, Tom Morley a pris les choses en main et tout est allé mieux. Jusqu'à ce qu'il nous quitte.

— Manquez-vous de personnel ?

— Nous avons besoin d'un cuisinier et d'un majordome. Pour le cuisinier, deux candidats vont se présenter aujourd'hui. Vous vous chargerez de l'entretien d'embauché et de la sélection.

Kenneth hocha la tête, comme si tout cela lui semblait parfaitement naturel.

Mais il se demandait non sans ironie ce que les hommes de son régiment penseraient de lui s'ils le voyaient en cet instant.

28

Les domestiques prenaient tranquillement le thé à l'office lorsque Rebecca entra avec Kenneth. Les conversations cessèrent tandis que six paires d'yeux se tournaient vers le nouvel arrivant. Tout le personnel était présent, à part Phelps.

— Je vous présente le nouveau secrétaire de sir Anthony, le capitaine Wilding, annonça Rebecca. Désormais, c'est auprès de lui que vous prendrez vos ordres, ajouta-t-elle avec un geste de la main qui signifiait qu'elle transférait toute son autorité sur le capitaine.

Tandis que Kenneth parcourait le groupe du regard, une jeune domestique échangea une œillade espiègle avec un valet. Kenneth la dévisagea calmement, et celle-ci se figea aussitôt, sans qu'il ait eu besoin de prononcer un mot. Puis une autre servante se leva, et un à un, tous les domestiques l'imitèrent. Rebecca, stupéfaite, avait l'impression de voir une petite troupe de soldats se mettre au garde-à-vous devant son chef.

— Je crois deviner que la discipline s'était relâchée, commença le capitaine d'une voix glaciale. À partir d'aujourd'hui, cela va changer. Si certains d'entre vous trouvent le travail trop dur, ils sont invités à chercher un emploi ailleurs. Et si vous avez la moindre récrimination, c'est à moi qu'il faudra vous adresser.

Dorénavant, il sera interdit de déranger sir Anthony ou Mlle Seaton à tout propos. Est-ce bien clair?

Apparemment, ça 1 était. Le capitaine s'enquit alors de l'identité de chaque domestique et de sa fonction, avant de les renvoyer tous à leurs tâches. Ils s'esquivèrent sans broncher, visiblement impressionnés. Rebecca devait d'ailleurs admettre qu'elle-même l'était.

Le capitaine interrogea ensuite les deux postulants à l'emploi de cuisinier avec la même efficacité. Le premier était un Français très qualifié. Après avoir examiné ses lettres de recommandation, Wilding lui demanda de préparer un plat pour lui-même et Mlle Seaton. Offensé d'avoir à prouver ses aptitudes comme un débutant, le Français partit sans demander son reste. L'autre candidat était une femme corpulente et placide, française également. Ses références étaient moins prestigieuses que celles de son prédécesseur, en revanche, elle se plia volontiers à l'exercice qu'on lui proposait. En un quart d'heure, elle offrit à ses juges une omelette aux fines herbes et du café.

Rebecca fut conquise dès la première bouchée.

— Hmm! C'est délicieux. Allez-vous l'engager?

Le capitaine, assis en face d'elle à la table de la petite salle à manger, goûta lui aussi à son omelette, avant de répondre :

— Oui. Mme Brunei a passé ses trois épreuves avec succès.

— Trois épreuves ? Comment cela ?

— La première et la plus importante concernait son attitude. Elle n'a pas rechigné à nous prouver ses qualités. Ensuite, elle a fait preuve d'ingéniosité; il ne lui a fallu que quelques minutes pour improviser un plat en fonction des ingrédients qu'elle avait sous la main. Enfin, le résultat est parfait. Cette omelette est moelleuse à souhait.

Rebecca le regardait, la fourchette en l'air.

— Pourquoi ne donnez-vous pas la priorité à ses talents culinaires? — Tous les dons de la terre seront gâchés si celui qui les possède se révèle trop capricieux.

Or, cette maison requiert un personnel très coopératif.

Rebecca termina son omelette, songeuse. Le nouveau secrétaire témoignait d'une plus grande connaissance de la nature humaine que son allure ne le laissait supposer. De plus, il semblait aimer l'art. Après tout, son père n'avait peut-être pas si mal choisi.

— Je vous souhaite un bon travail, capitaine, déclara-t-elle en se levant. Nous nous reverrons au dîner.

Il inclina la tête de côté d'un air interrogateur.

— J'ai donc réussi vos tests ?

Rebecca se sentit soudain mal à l'aise de s'être montrée aussi ouvertement sceptique vis-à-vis de lui.

— Mon père vous ayant embauché, je n'avais pas à vous tester.

— Vous êtes trop modeste, mademoiselle Seaton, répliqua Wilding avec une pointe d'ironie. Je suis persuadé que votre père ne garderait pas un secrétaire qui ne vous satisferait pas.

— C'est exact. Mais je ne passerais pas non plus mon temps à me plaindre de quelqu'un qui plairait à mon père.

En disant cela, Rebecca se surprit de nouveau à dévisager Wilding. Elle se demandait ce qui se cachait derrière la façade. Il s'était montré d'une courtoisie parfaite, cependant elle devinait qu'il n'était pas d'un naturel effacé. Elle le trouvait très différent des hommes qu'elle connaissait, mais sans savoir en quoi exactement. Et elle n'arriverait pas à le percer à jour tant qu'il se contiendrait devant elle de crainte d'être renvoyé.

— Je vous accorde le droit de parler librement devant moi, lui dit-elle sur une impulsion. Et je vous promets de ne pas en profiter pour demander ensuite à mon père de vous congédier.

Il haussa les sourcils.

— Si je comprends bien, vous me donnez carte blanche pour que je me montre aussi cru qu'un soldat?

— Exactement.

Une lueur malicieuse éclaira furtivement ses prunelles grises.

— Supposons que je manifeste le désir de vous embrasser ?

Elle en resta bouche bée.

— Pardon ?

— Excusez-moi, mademoiselle Seaton. Je ne songeais pas réellement à vous embrasser. J'essayais simplement de fixer les limites à ne pas dépasser.

— Eh bien, vous les avez dépassées. Ne recommencez pas.

Sur ces mots, Rebecca fit volte-face et quitta la pièce, convaincue que Wilding était tout, sauf un homme effacé. Mais la jeune femme ne savait pas ce qui la dérangeait le plus : l'impudeur avec laquelle Wilding avait parlé de l'embrasser, ou son détachement pour lui expliquer ensuite qu'il n'en avait pas vraiment le désir.

Kenneth décida de passer dans sa chambre la demi-heure qui le séparait de son entrevue avec sir Anthony. Les servantes avaient briqué la pièce jusqu'à la faire briller et un valet avait rapporté sa valise de l'auberge où il avait passé la nuit précédente.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour la vider. Pour une obscure raison, Kenneth n'avait pu s'empêcher d'y glisser son carton à dessin. Il le posa sur la table, puis rangea la valise vide dans le bas de son armoire. En se redressant, il soupira comme s'il avait fait des kilomètres à pied. Jouer la comédie se révélait épuisant.

Il alla se planter devant la fenêtre pour contempler le petit jardin clos de murs.

Alentour se dressaient d'autres demeures tout aussi luxueuses, ce qui n'avait rien de surprenant dans ce quartier de Mayfair, le plus huppé de la capitale. Bien qu'il eût fait ses études à Harrow, en lisière de la ville, Kenneth n'avait jamais séjourné plus de quelques jours dans Londres proprement dit. A l'âge où il aurait dû s'initier aux plaisirs de la capitale, il était parti à la guerre.

Non loin d'ici, Hermione, la veuve de son père, vivait dans le confort et le luxe que lui avait procurés son défunt mari. Kenneth espérait que leurs chemins ne se croiseraient pas. Même après tant d'années, il savait qu'il aurait toujours les pires difficultés à se montrer courtois envers sa belle-mère.

Lord Bowden habitait également le voisinage, et il avait demandé que Kenneth lui fasse des rapports réguliers sur la progression de son enquête. Kenneth se laissa tomber dans un fauteuil pour faire le point sur ses premières impressions.

Sa mission s'avérait déjà plus délicate que prévu. Quoique sir Anthony pût se montrer facilement arrogant, ce n'était pas quelqu’un de désagréable. Et Kenneth savait qu'il serait difficile de travailler à son service tout en cherchant jour après jour les preuves qui risquaient de détruire sa vie.

Pour se réconforter, il se répéta que si sir Anthony avait assassiné sa femme, il méritait d'être puni. Mais Seaton était-il capable de tuer? Peut-être. C'était un homme orgueilleux et autoritaire, habitué à commander. Dans un moment de rage, sans doute pouvait-il devenir violent. Une dispute un peu âpre avec sa femme tandis qu'ils se promenaient tous deux au bord d'une falaise avait pu dégénérer en tragédie. Ce qui suffirait à le conduire en prison, même s'il n'avait pas prémédité son geste.

Mais comment prouver qu'il y avait eu assassinat, en l'absence de témoins oculaires ? Kenneth devait découvrir quel climat régnait chez les Seaton durant les semaines qui avaient précédé la mort de lady Helen.

Une fois de plus, il se remémora l'attitude de Rebecca Seaton lorsqu'elle lui avait appris que sa mère était décédée dans un « horrible accident ». Sa réaction semblait aller au-delà du simple chagrin. Ce qui laissait supposer que les soupçons de Bowden étaient justifiés. Qu'avait-elle voulu dire en expliquant que son père « n'était plus lui-même » depuis la tragédie ? Était-il rongé par la douleur - ou par la culpabilité ?

De repenser à Rebecca Seaton mit Kenneth mal à l'aise. Il avait été stupide de parler de l'embrasser. Elle l'avait quitté furieuse. Le problème était que cette jeune femme ne le laissait pas indifférent. Il n'éprouvait pour elle aucun désir particulier - il n'était même pas certain de la trouver à son goût -, cependant sa personnalité l'intriguait. Quoi qu'il en soit, il avait eu tort de s'exprimer aussi crûment. Il avait passé trop d'années à l'écart de la bonne société. Il était grand temps qu'il réapprenne les bonnes manières.

Pour se changer les idées, il s'empara de son carnet de croquis. Les quelques heures passées chez les Seaton avaient suffi à le convaincre qu'il n'était qu'un vulgaire amateur, cependant il éprouvait le besoin de noircir un peu de papier.

Dessiner avait toujours été sa façon à lui de se détendre.

Il commença une esquisse de la voluptueuse Lavinia, qu'il représenta en Vénus décadente. Le souvenir des courbes harmonieuses du modèle ne le troublait pourtant nullement. Assez bizarrement, Kenneth n'était jamais tombé amoureux de très belles femmes. Catherine Melbourne, l'épouse d'un officier qui avait suivi leur régiment en Espagne, était l'une des plus belles créatures que la terre eût jamais portées. Après son veuvage, Catherine lui avait témoigné des sentiments non équivoques. Mais Kenneth, même s'il l'appréciait beaucoup, n'avait rien ressenti d'autre pour elle qu'une simple amitié. C'était de Maria, une fière combattante espagnole, qu'il était tombé amoureux.

À bien y réfléchir, les similitudes étaient nombreuses entre Maria et Rebecca.

Aucune de ces deux femmes n'obéissait aux canons de la beauté classique, et pourtant elles avaient un charme troublant. Mais surtout, l'une comme l'autre brûlaient d'une passion dévorante. La cause de Maria avait été l'Espagne. Et il devinait que celle de Rebecca Seaton était l'art.

Maria avait vécu et était morte pour l'Espagne. Mais elle s'était aussi donnée à Kenneth sans retenue. Et bien qu'il eût toujours su qu'il se couperait de la bonne société en l'épousant, cela ne l'avait pas empêché de lui demander sa main.

Que serait-il advenu si elle avait accepté ? Vivrait-elle encore aujourd'hui ?

Un court instant, Kenneth se remémora la dernière image qu'il avait gardée de Maria, mais il s'empressa de la chasser. Le passé était le passé et il était inutile de s'appesantir dessus. Mieux valait penser au présent, à Sutterton, à Beth et à leur avenir.

Sa tâche ne serait vraiment pas aisée. Le cocher pourrait peut-être l'aider, et il tenterait de retrouver la trace de son prédécesseur, Tom Morley. Cependant, Kenneth n'était pas très optimiste. Ses missions en Espagne et en France lui avaient appris qu'une enquête se construisait par petites touches, comme un gigantesque puzzle dont les minuscules pièces finissaient par s'assembler.

Mais ici, il ne pourrait compter que sur très peu de sources d'information.

Rebecca serait sans doute la meilleure. Elle savait certainement des choses que les domestiques ignoraient. Ce qui signifiait que Kenneth devrait gagner sa confiance... pour mieux la trahir ensuite.

Il reposa son carnet et jura intérieurement. Tout bien considéré, la guerre était une activité plus honorable et plus propre que ce qu'il faisait maintenant.

— Envoyez des lettres de rappel polies à tous ces gens-là, ordonna sir Anthony en désignant du doigt une pile d'enveloppes. La plupart sont des aristocrates.

Mais il faut toujours qu'ils se fassent tirer l'oreille avant d'honorer leurs factures.

Il tira un épais carnet relié de cuir noir d'un tiroir, avant d'ajouter :

— Une autre de vos tâches consistera à tenir mon agenda à jour. J'ai pour habitude de noter les choses dont je dois me souvenir sur des petits bouts de papier que je vous confierai en vrac.

Kenneth ouvrit le carnet et consulta une page au hasard. Écrites de la main de Tom Morley, il lut des indications telles que : « 5 février. 10 h-11 h : première séance de pose du duc et de la duchesse de Candover. » Deux autres rendez-vous analogues étaient inscrits à la même date, ainsi que des visites à des amis.

Kenneth sentit l'excitation le gagner. L'agenda de l'année précédente lui livrerait de précieuses indications sur les activités de sir Anthony à l'époque de la mort de sa femme.

— Vous avez un emploi du temps fort chargé, dit-il d'une voix détachée, pour masquer son émotion.

— Trop chargé, même. L'année dernière, j'ai comptabilisé trois cent six séances de pose privées. Il me reste à peine assez de temps pour travailler à mes sujets historiques. Mais c'est toujours délicat de refuser son portrait à une dame, surtout lorsqu'elle vous assure que personne ne le réussira aussi bien que vous.

Kenneth fut tenté de faire remarquer à Seaton que les revenus qu'il tirait de son activité de portraitiste lui permettaient de mener grand train, mais il jugea plus prudent de s'abstenir.

— Vouliez-vous me montrer autre chose, monsieur?

— Cela suffira pour aujourd'hui. Demain matin, je vous dicterai quelques lettres.

En attendant, vous avez déjà largement de quoi vous occuper.

Kenneth était aussi de cet avis. Il lui faudrait plusieurs jours pour venir à bout de tout le travail en retard et il s'apprêtait à demander à sir Anthony ce qui était le plus urgent, quand on frappa soudain à la porte du bureau. L'instant d'après, le battant s'ouvrit sur trois visiteurs - deux hommes et une femme -habillés à la dernière mode. Le plus grand des deux hommes, un gentleman à peu près de l'âge de Seaton, s'exclama :

— Comment, Anthony ! Tu n'es pas devant ton chevalet ?

— J'expliquais sa tâche à mon nouveau secrétaire, expliqua Seaton en désignant Kenneth. Le capitaine Wilding s'est opportunément présenté ici, envoyé par un de mes amis qui savait que j'avais perdu Morley. Mais j'ignore qui remercier. Ce ne serait pas toi, Malcolm, par hasard ?

Le dénommé Malcolm lança à Kenneth un regard intrigué.

— Je ne vois pas pourquoi je te l'avouerais si j'avais cherché l'anonymat, Anthony.

Sir Anthony eut un hochement de tête entendu, comme si la réponse de son ami était une confirmation.

— Capitaine Wilding, je vous présente trois de mes amis les plus impossibles.

Us se croient ici chez eux.

— Seulement en fin de journée, précisa la jeune femme, qui n'était autre que Lavinia.

Ainsi vêtue, Kenneth ne l'avait pas reconnue tout de suite.

Sir Anthony se chargea des présentations et Kenneth salua chacun des visiteurs.

Malcolm s'avéra être lord Frazier, un gentleman également réputé comme peintre, même s'il n'atteignait pas la célébrité de sir Anthony. L'autre homme, plus petit mais très souriant, s'appelait George Hampton. Il exerçait le beau métier de graveur et possédait l'un des ateliers les plus renommés du pays. Quant à Lavinia, son nom officiel était lady Claxton. Kenneth les observa attentivement tous les trois. Ces gens avaient dû très bien connaître Helen Seaton.

— J'espérais admirer l'avancement de ton travail sur Waterloo, dit Malcolm Frazier à sir Anthony. Nous autorises-tu à regarder?

Sir Anthony haussa les épaules.

— Je n'ai pas eu beaucoup le temps d'y travailler depuis votre dernière visite, expliqua-t-il. Mais je vais quand même vous montrer, si vous y tenez, ajouta-t-il en offrant son bras à Lavinia.

Avant que le petit groupe ait eu le temps de prendre le chemin de l'atelier, Rebecca Seaton apparut soudain à la porte du bureau.

— Comment se porte la plus belle artiste londonienne ? lui demanda lord Frazier.

— De qui parlez-vous ? répliqua la jeune femme. Frazier s'esclaffa.

— Tu es la seule femme que je connaisse qui refuse tout compliment.

— Si vous ne dispensiez pas vos flatteries aussi généreusement à toutes les femmes, je prêterais peut-être plus d'attention à celles que vous me réservez, répondit Rebecca d'un ton suave, avant de saluer Lavinia et George Hampton.

Dès que les trois visiteurs se furent éloignés avec sir Anthony, Rebecca referma la porte du bureau.

— Ainsi, vous avez déjà rencontré quelques-uns des fidèles de la maison, dit-elle en se tournant vers Kenneth.

— J avais cru comprendre que sir Anthony détestait être dérangé ?

— Papa refuse toute visite pendant la journée, mais en fin d'après-midi, il aime recevoir des amis qui s'intéressent à son travail et discutent art avec lui. Parfois, la maison est si pleine qu'on ne s'entend plus parler.

Elle parcourut la pièce du regard. »— Vous n'auriez pas vu un chat ?

— Un chat ?

— Un petit animal à fourrure, avec quatre pattes, un museau, des oreilles pointues et une queue.

A la réflexion, Kenneth se souvint d'avoir entr'aperçu une silhouette se faufiler entre les meubles pendant qu'il discutait avec sir Anthony. Il s'approcha dune vitrine garnie de livres et se pencha pour regarder dessous. Deux yeux en amande le considérèrent avec curiosité.

— Je suppose que c'est de lui que vous voulez parler? Rebecca s'agenouilla devant le meuble.

— Sors de ta cachette, Grisounet. Il est bientôt l'heure de dîner.

Le chat émergea de sous le meuble et s'étira voluptueusement. C'était un vulgaire chat de gouttière, gris tigré, qui avait perdu la moitié d'une oreille, sans doute dans une bagarre de rue. Rebecca le cala sur son épaule et Kenneth fut surpris de voir le visage de la jeune femme s'illuminer de tendresse.

— Grisounet, c'est son nom ?

— C'est son diminutif. Il s'appelle Grison.

Elle se mit à le caresser et l'animal, en retour, la récompensa d'un ronronnement bruyant.

— Il est né dans la rue. Il crevait de faim et avait pris l'habitude de venir miauler à la porte de l'office. Je lui donnais un peu à manger tous les jours. Il m'a fallu des semaines de patience avant qu'il se laisse toucher. Mais maintenant, c'est un vrai chat domestique. Kenneth découvrait un aspect inattendu, et attachant, de la jeune femme. Voulant profiter de ce qu'elle était attendrie par l'animal pour approfondir leur relation, il gratta le museau de Grisounet.

— Il est quand même resté timide. Il s'est caché dès que les autres sont entrés.

— Pourtant, il a l'habitude de voir défiler du monde. Ceux que vous venez de croiser sont nos trois visiteurs les plus réguliers. Papa, George et Malcolm se sont connus aux Beaux-arts. George est mon parrain. C'est lui qui se charge de graver les tableaux de papa.

Kenneth avait souvent admiré ces gravures. C'était du reste par ce truchement qu'il connaissait l'essentiel de l'œuvre de sir Anthony.

— Il fait un travail remarquable, qui a beaucoup contribué à la renommée de votre père, commenta-t-il.

II caressa à nouveau le chat, lui grattant cette fois le haut du crâne, au passage ses doigts frôlèrent presque la joue de la jeune femme. Il se demanda si au toucher sa peau était aussi soyeuse qu'elle le paraissait, mais retira sa main avant d'être tenté de le vérifier.

— J'avais rencontré Lavinia ce matin et j'étais persuadé qu'il s'agissait d'un modèle professionnel. J'avoue avoir été surpris d'apprendre qu'elle se nommait lady Claxton.

Rebecca s'assit dans un fauteuil, le chat toujours accroché à son épaule.

— Vous n'avez pas eu trop de mal à la reconnaître, une fois vêtue normalement?

Kenneth retint un sourire.

— J'ai dû y regarder à deux fois avant d'être certain qu'il s'agissait bien de la même femme.

— Lavinia était une petite actrice de boulevard, qui posait à l'occasion. Et puis elle a épousé un vieux baronnet, et maintenant, c'est une riche veuve qui aime scandaliser son monde. Le gotha la boude, mais elle est très populaire dans les milieux artistiques.

La jeune femme se frotta la joue à la fourrure du chat, avant d ajouter d'une voix un peu trop détachée :

— Elle est aussi la maîtresse attitrée de papa, pour autant que je le sache.

Kenneth se raidit instantanément, sur le qui-vive. Rebecca s'en aperçut et reprit froidement :

— Vous ai-je choqué, capitaine ? Il se ressaisit et sourit.

— J'ai dû m'absenter trop longtemps d'Angleterre. Lorsque je suis parti, il était considéré comme parfaitement inconvenant qu'une jeune fille évoque ce genre de choses.

Rebecca sourit à son tour, mais avec dérision.

— Il se trouve que je ne suis plus une jeune fille. Ma réputation est officiellement ruinée. Seul le monde de l'art consent encore à m'accepter. Mais c'est bien parce que je suis la fille de sir Anthony Seaton.

Kenneth savait que de sa réaction à cet instant précis dépendrait l'avenir de leur relation. S'il voulait gagner la confiance de la jeune femme, ce n'était surtout pas le moment de commettre un impair.

— Êtes-vous sortie affaiblie ou plus forte de cette épreuve ? demanda-t-il.

Elle parut d'abord surprise par sa question, puis elle y réfléchit.

— Plus forte, je suppose. J'ignorais à quel point je tenais à ma réputation avant de l'avoir perdue, mais d'une certaine façon, j'ai trouvé une sorte de liberté dans ma nouvelle situation.

Kenneth s'assit à sa table de travail.

— Nos échecs nous construisent plus sûrement que nos triomphes.

Rebecca le dévisageait, sans cesser de caresser le chat.

—vous avez une tournure d’esprit intéressante.

— On me l'a déjà dit, observa-t-il avec flegme. Mais en général, il ne s'agissait pas d'un compliment.

Pour la première fois, un vrai sourire illumina le visage de la jeune femme, en soulignant le charme.

— Dans ma bouche, c'en est un, capitaine.

Elle se leva, le chat drapé sur ses épaules, telle une écharpe.

— Je vous verrai au dîner, dit-elle. Dans cette maison, une règle sacrée stipule que ses occupants dînent ensemble.

Et se tournant vers le portrait de lady Seaton, elle expliqua :

— Ma mère savait que notre travail nous absorbait beaucoup, papa et moi. C'est pourquoi elle tenait à ce que nous partagions au moins un repas ensemble.

— Vous lui ressemblez énormément.

— Non. Pas tant que cela. Nous avons la même couleur de cheveux, mais maman était plus grande que moi. Elle était presque de la taille de papa. Et surtout, elle était très belle.

Kenneth songea à lui répondre qu'elle l'était également, mais il préféra s'en abstenir, craignant qu'elle n'y voie de la flatterie. Et cependant, pour quelqu'un qui savait regarder, Rebecca Seaton était indéniablement belle. Se souvenant qu'il avait une tâche à accomplir, il demanda :

— Lady Seaton était-elle aussi charmante que le montre son portrait ?

— Lorsqu'elle était joyeuse, toute la maison respirait le bonheur. Mais quand elle était triste... personne ne l'ignorait.

— Elle était d'humeur changeante ? Rebecca se dirigeait déjà vers la porte.

— Qui ne l'est pas à un moment ou à un autre ? Kenneth comprit qu'il avait touché une corde sensible et voulut se sortir de ce faux pas. Même si cela lui répugnait, le meilleur moyen était probablement de révéler quelque chose de lui-même.

— Ma mère est morte quand j'avais seize ans, dit-il calmement. Je ne connais rien de pire que cette perte-là.

Rebecca avala sa salive avec difficulté.

— Cela... laisse un vide impossible à combler. Elle ferma les yeux un bref instant, puis les rouvrit.

— Comment est morte votre mère ?

— Dans la souffrance. Après plusieurs mois d une grave maladie.

Les pénibles souvenirs de cette période affluaient soudain à sa mémoire. Il s'affaira avec les papiers posés devant lui, pour se donner une contenance.

— J'ai vu beaucoup de bravoure sur les champs de bataille, mais rien qui égalât le courage de ma mère race à la mort.

Physiquement, Kenneth ressemblait surtout à son père. Mais c'est d'Elizabeth Wilding qu'il tenait son caractère. C'était elle qui lui avait appris à dessiner et à regarder le monde avec une curiosité sans cesse renouvelée. Et quoique son mari l'ait aimée, à sa manière, c'était vers son fils qu'elle s'était tournée lorsque la maladie l'avait frappée. Cette année-là, Kenneth s'était brutalement retrouvé projeté dans le monde adulte.

Le chat poussa un miaulement qui tira Kenneth de sa rêverie. Il s'aperçut avec gêne que Rebecca l'observait d'un œil compatissant. Il avait voulu lui témoigner de la sympathie, pas lui révéler ses faiblesses.

Il se leva.

— Votre père m'a montré son agenda. Les exemplaires précédents sont-ils conservés dans cette pièce ? Leur consultation pourrait m'aider à mieux comprendre comment tourne son emploi du temps.

— Vous demanderez à mon père. Je ne sais pas où il les range. À tout à l'heure, capitaine, lança-t-elle avant de quitter le bureau. Kenneth la regarda sortir. Son instinct ne lavait pas trompé : Rebecca Seaton ne lui apporterait que des ennuis.

Rebecca prit la direction de la cuisine. Tout en marchant, elle caressait Grison, pour se réconforter. Evoquer la disparition d'Helen l'avait bouleversée. Et le chagrin du capitaine Wilding relatant la mort de sa propre mère n'avait rien arrangé. Toutefois, Rebecca avait découvert à cette occasion un aspect inattendu du capitaine. Pour la première fois, le soldat un peu abrupt avait laissé entrevoir l'enfant sensible qu'il avait dû être autrefois.

Plus elle le connaissait et plus il l'intriguait. Si au premier abord il lui avait paru dur et intelligent, elle s'était vite aperçue qu'il était aussi tolérant et non dépourvu de sagesse. C'était volontairement qu'elle lui avait parlé de sa réputation détruite. Et, à sa grande surprise, il n'avait manifesté ni réprobation ni curiosité malsaine.

Après avoir nourri son chat, elle remonta dans son atelier. Il lui restait une bonne demi-heure avant de s'habiller pour dîner et elle comptait mettre ce temps à profit pour esquisser un dessin ou deux du capitaine.

37

À la fin de sa première semaine passée chez les Seaton, Kenneth rendit visite à lord Bowden pour lui faire son rapport. Dès qu'il fut introduit dans le bureau de Bowden, celui-ci replia son journal et lui désigna un siège.

— Bonjour, lord Kimball. Quelles sont les nouvelles ?

Kenneth s'installa dans son fauteuil en observant attentivement son hôte. La ressemblance physique avec sir Anthony était frappante, mais le peintre affichait une vitalité et une fougue qui le faisaient paraître beaucoup plus jeune que les deux petites années qui le séparaient de son aîné.

— Pas grand-chose d'intéressant, j'en ai peur. Mon enquête s'annonce très longue.

Il expliqua brièvement pourquoi les domestiques étaient tous entrés récemment dans la maison et comment lui-même avait surtout été absorbé, depuis son arrivée, par le rattrapage de tout le secrétariat en retard.

— Sir Anthony tient un agenda très détaillé, précisa-t-il. Je comptais consulter celui de l'année dernière pour étudier son emploi du temps à l'époque de la mort de sa femme. Malheureusement, j'ai appris que le carnet en question était resté dans leur maison de campagne. Il me faudra donc attendre la belle saison pour avoir une chance d'y jeter un coup d'œil.

À condition que sir Anthony veuille bien m emmener avec lui en villégiature.

Bowden fronça les sourcils.

— J'espère que vous aurez obtenu des résultats tangibles d'ici là.

— Je l'espère également. J'ai fait la connaissance des amis les plus proches de sir Anthony et je compte les questionner à son sujet dès que je serai devenu plus familier avec eux. J'ai par ailleurs l'intention d'interroger le secrétaire qui m'a précédé, Tom Morley.

— Rien de plus facile.

Bowden s'empara d'une plume et d'une feuille de papier pour griffonner une adresse, avant d'ajouter :

— Morley est maintenant l'assistant parlementaire d'un député de mes amis.

Kenneth prit le papier avec un hochement de tête entendu.

— Je parierais que vous aviez tout arrangé. Ce n'est pas un hasard, n'est-ce pas, si cette place de secrétaire s'est miraculeusement libérée ?

— Je m'étais laissé dire que Morley nourrissait des ambitions politiques, confessa Bowden. Je me suis donc débrouillé pour lui offrir une situation à la hauteur de ses prétentions. Mais dites-moi, maintenant : à défaut d'avoir recueilli des indices concrets, quelle est votre première impression ?

Kenneth réfléchit un instant avant de répondre :

— La mort de lady Seaton est comme une blessure ouverte que personne ne veut reconnaître. Pas une seule fois sir Anthony n'a prononcé le nom de sa femme devant moi et cependant, je l'ai souvent surpris à jeter un coup d'œil furtif à son portrait accroché dans le bureau. Quant à sa fille, c'est à peine si elle supporte d'évoquer la disparition de sa mère. Mais je n'arrive pas, pour l'instant, à savoir exactement ce qu'ils pensent. En revanche, je me pose une question : lady Claxton est-elle la maîtresse que sir Anthony voulait épouser d'après la rumeur?

En tout cas, leur liaison est pour le moins discrète.

— Lavinia Claxton ? s'esclaffa Bowden. Elle a la réputation de dispenser généreusement ses charmes. Toutefois, je jurerais que c'est pour une autre femme que mon frère a tué Helen. Mais je n'ai pas pu découvrir son identité.

Comme vous l'avez constaté, Anthony est très discret sur sa vie privée.

Kenneth médita les propos de son hôte. À supposer que sir Anthony aime une femme au point de tuer pour elle, il semblait pour le moins bizarre qu'il courtise maintenant Lavinia. Pourquoi et comment s'était terminée sa liaison avec sa précédente maîtresse? Celle-ci avait-elle seulement existé ?

— À quoi ressemble ma nièce ? demanda soudain Bowden.

Kenneth éprouvait quelque réticence à parler de Rebecca.

— Je vois très peu Mlle Seaton, sauf au dîner. Elle passe la majeure partie de ses journées dans son atelier. Saviez-vous qu'elle peignait, elle aussi ?

Bowden écarquilla les yeux.

— Je l'ignorais totalement. Mais ça explique peut-être son immoralité. Les artistes ont toujours un peu tendance à se sentir au-dessus des lois de Dieu et des hommes.

Kenneth s'efforça de rester flegmatique.

— Mlle Seaton a pu commettre une erreur de jeunesse, mais son comportement me paraît à présent irréprochable.

— Renseignez-vous bien, rétorqua Bowden, obstiné. Je suis sûr que des ragots remonteront jusqu'à vos oreilles. Et j'espère que la semaine prochaine vous en aurez plus à me raconter.

— Je crois que c'est une erreur de nous rencontrer chaque semaine, fit remarquer Kenneth. Vous risquez d'être irrité de voir que je progresse trop lentement, et votre impatience me pèsera. Bowden s assombrit, mais finit par capituler.

— Vous avez sans doute raison. J'insiste cependant pour vous voir au moins une fois par mois.

— D'accord, accepta Kenneth. Mais nos prochaines entrevues ne devront pas avoir lieu ici. Vous habitez trop près de sir Anthony. Si jamais il apprenait qu'on m'a vu sortir de chez vous, il me renverrait sur l'heure. Pour la même raison, ne m'écrivez pas à l'adresse de votre frère, ajouta-t-il en griffonnant à son tour quelques mots sur un bout de papier : Voici la boîte postale dont je me sers pour recevoir mon courrier. Je le relève plusieurs fois par semaine.

Bowden glissa le morceau de papier dans un tiroir.

— Maintenant que vous êtes bien installé dans la maison, les choses iront peut-

être plus vite ?

— C'est possible, mais j'en doute. Je crains plutôt , que cette enquête ne demande beaucoup plus de

temps que prévu, conclut Kenneth en se levant.

De retour dans le hall, il s'effaça lorsque le majordome ouvrit la porte pour laisser entrer une dame. A la façon dont le domestique l'accueillit, Kenneth en déduisit qu'il s'agissait de la maîtresse de maison. Ainsi donc, Bowden s'était finalement marié. Peut-être uniquement pour empêcher son frère détesté d'hériter du titre après sa mort.

Lady Bowden le salua d'un bref signe de tête avant de se diriger vers l'escalier.

Kenneth se demandait quelle sorte de lien pouvait l'unir à Bowden alors que celui-ci restait obsédé par son ancienne fiancée.

Sur le chemin du retour, il songea que sa position de secrétaire n'était finalement pas désagréable. Sir Anthony et Rebecca étaient si absorbés par leurs toiles qu'ils ne se mêlaient pas de son travail, dès lors que celui-ci était fait correctement.

Par ailleurs, Kenneth avait parfaitement assis son autorité sur les domestiques. Il avait renvoyé une des servantes qu'il jugeait trop insolente et engagé un majordome, Minton, qui était une vraie perle.

Au fond, Kenneth n'avait qu'un seul regret : il voyait trop peu Rebecca. Après leur conversation, le jour de son arrivée, il croyait avoir gagné sa confiance mais, ainsi qu'il l'avait expliqué à lord Bowden, il ne la croisait jamais qu'au dîner. Et comme les Seaton invitaient souvent des amis à leur table, toute conversation sérieuse était rendue impossible. D'autant qu'elle prétextait toujours une occupation pour s'éclipser aussitôt le repas terminé.

Une ou deux fois, il s'était demandé si elle ne l'évitait pas volontairement, avant de conclure qu'elle avait simplement d'autres centres d'intérêt. Ayant accepté Kenneth comme secrétaire de son père, elle ne lui prêtait maintenant pas plus d'attention qu'à l'un des meubles de la maison. Il devrait donc trouver des prétextes pour lui parler seul à seule.

Le problème était qu'il ne désirait pas seulement voir Rebecca pour les besoins de son enquête. Il brûlait d'en apprendre plus sur elle, sur la manière dont elle peignait, sa sensibilité... Mais il craignait de la décevoir. Si jamais son père était reconnu coupable de meurtre, Rebecca découvrirait que Kenneth s'était introduit chez eux avec un objectif bien précis. Il n'osait imaginer quelle serait alors sa réaction.

Il fit un petit détour par le bureau de poste et trouva une lettre dans sa boîte. Il la décacheta rapidement en reconnaissant l'écriture de sa sœur. Elle répondait déjà au petit mot qu'il lui avait envoyé.

Mon cher Kenneth,

Je suis ravie d'apprendre que tu te plais dans ton nouveau travail. Ici aussi, tout se passe très bien -grâce à ton ami, le lieutenant Davidson. Son sens de l'humour fait merveille. Olivia et moi l'aimons beaucoup. Son bras gauche mutilé fait que je ne me sens pas du tout mal à l'aise avec lui à cause de mon pied, comme je le suis habituellement avec des étrangers. Chaque matin, nous inspectons ensemble le domaine. Il a plein d'idées pour développer les cultures sans investir trop d'argent. Les métayers sont très impressionnés par ses compétences. Sutterton s'est déjà métamorphosé...

Beth poursuivait sa lettre en décrivant en détail les projets de Davidson.

Apparemment, ses connaissances en agriculture étaient bien supérieures à celles de Kenneth. S'il arrivait à garder Sutterton, il proposerait à Jack de rester à leur service.

Il replia la lettre et la glissa dans sa poche de manteau. Beth semblait si heureuse qu'il se sentait beaucoup moins coupable de l'avoir abandonnée. Mais sa bonne humeur le quitta dès qu'il sortit du bureau de poste. Même s'il avait accepté la proposition de lord Bowden dans l'espoir de sauver le domaine familial, cela n'empêchait pas qu'il détestait de plus en plus ce qu'il faisait.

Sitôt que Rebecca eut poussé la porte de l'atelier paternel, elle devina qu'une crise se préparait. Dans le monde, sir Anthony passait pour un gentleman au caractère toujours égal. Seuls ses proches savaient à quels emportements le poussait parfois son tempérament d'artiste.

Lorsqu'elle était petite, Rebecca avait un jour représenté son père sous la forme d'un volcan au bord de l'éruption. Il en avait beaucoup ri quand elle lui avait montré son dessin. Chaque fois que sir Anthony butait sur un projet auquel il tenait, le volcan grondait. Rebecca tâchait alors de se tenir à l'écart.

L'allure de son père était toujours un bon indicateur de ses humeurs. D'ordinaire, il était d'une élégance parfaite, comme s'il s'apprêtait à rejoindre son club. Mais ce jour-là, sa veste traînait en boule par terre, il avait relevé ses manches de chemise et ses cheveux étaient tout ébouriffés. Autant de signes qui firent comprendre à Rebecca qu'elle aurait dû s'esquiver avant qu'il ne remarque sa présence.

Mais il était trop tard. Son père reposa sa palette et son pinceau et se tourna vers elle :

— Où diable est passé Wilding? tonna-t-il. Rebecca pénétra dans l'atelier, résignée.

— Je crois qu'il est sorti, dit-elle.

C'était une simple déduction. Elle n'avait pas vu le capitaine s'en aller, mais elle avait remarqué que la maison était différente quand il était là. Comme s'il communiquait son énergie aux murs.

— Qu'est-ce qui ne va pas avec ce tableau ? bougonna son père en jetant un œil noir à son travail.

Rebecca fit quelques pas dans la pièce et examina la toile.

C'était la dernière de la série consacrée à Waterloo. Elle montrait le duc de Wellington à cheval, commandant à ses troupes de donner l'assaut final contre Napoléon. La figure héroïque du vainqueur de la bataille dominait tout le tableau.

D'un point de vue purement technique, c'était une œuvre magnifique, toutefois Rebecca comprenait l'irritation de son père. Bizarrement, la scène manquait d'âme. Et elle ne voyait pas comment remédier à ce défaut. Cependant, son père attendait une réponse.

— Il n'y a rien de vraiment raté, risqua-t-elle. La composition est très équilibrée et...

— Bien sûr, qu'elle est équilibrée ! rétorqua son père, exaspéré. Mais ce n'est pas un grand tableau. Tout juste une œuvre passable. Wilding pourrait peut-être me dire ce qui ne va pas, si seulement il était là ! Pourquoi a-t-il disparu ?

— Je suis sûre qu'il ne va pas tarder, le rassura Rebecca, qui sauta sur l'occasion pour s'éclipser en lançant : Je vais prévenir les domestiques de t'envoyer le capitaine dès son retour.

Mais alors qu'elle s'approchait de la porte, celle-ci s'ouvrit, livrant le passage à Wilding. Il salua Rebecca de la tête et déposa un paquet sur la table.

— Voici les pigments que vous aviez commandés, sir Anthony. Comme je passais devant la boutique du coloriste, j'en ai profité pour les récupérer.

Tout à coup, Rebecca n'avait plus envie de partir. Elle dévisageait le capitaine en se demandant pourquoi il dégageait une telle autorité. Sa stature y était sans doute pour quelque chose, mais pas seulement.

— Où étiez-vous passé ? demanda froidement sir Anthony.

— J'ai rendu visite à plusieurs cavistes. Vous m'avez dit hier ne pas être satisfait du vôtre. Je pense en avoir trouvé un meilleur.

— Je suppose que vous en avez profité pour vous rincer la dalle, vu le temps que vous avez mis ? ironisa sir Anthony.

— J'ai en effet goûté quelques bouteilles, mais je ne suis pas ivre, répliqua le capitaine, refusant de mordre à l'appât. Excusez-moi d'avoir tardé, mais j'ignorais que vous aviez besoin de moi.

Seaton lança un tube de peinture blanche à la tête de son secrétaire.

— Vous devriez toujours être là quand j'ai besoin de vous !

Wilding se pencha juste à temps pour éviter le projectile, qui vint s'écraser contre la porte dans une grande éclaboussure blanche. Sir Anthony, qui avait perdu tout contrôle de lui-même, commença à envoyer à travers la pièce tout ce qui lui tombait sous la main. Même sa fille faillit recevoir une palette en pleine figure.

Affolée, Rebecca allait s'accroupir derrière un canapé pour se protéger quand Wilding traversa la pièce et attrapa brutalement son père par le bras.

— Vous pouvez détruire tout votre atelier si ça vous chante, mais je vous interdis d'envoyer des objets au visage d'une dame.

Seaton tenta de se dégager.

— Ce n'est pas une dame. C'est ma fille ! Le capitaine resserra son étreinte.

— Raison de plus pour vous contrôler.

Les deux hommes se faisaient face, sir Anthony des étincelles dans le regard et le capitaine Wilding aussi solide qu'un roc. La scène évoqua brièvement à Rebecca la foudre frappant sans succès une montagne.

Sir Anthony leva le bras gauche et, l'espace d'un instant, la jeune femme crut qu'il allait l'abattre sur le capitaine. Et puis, dans un de ces revirements d'humeur qui le caractérisaient, il laissa finalement retomber son bras.

— Bon sang ! vous avez raison, grommela-t-il. Il jeta un coup d'œil à sa fille.

— Je ne t'ai jamais frappée, n'est-ce pas ? Rebecca se détendit.

— Uniquement avec des tubes de peinture, répondit-elle sur un ton qui se voulait léger. Et fort heureusement, tu vises très mal.

Le capitaine relâcha son père, mais il restait sur ses gardes. Son regard gris avait pris l'éclat du silex.

— Êtes-vous coutumier de ce genre de débordements, sir Anthony?

— Coutumier, non. Mais je dois reconnaître que cela m'arrive de temps à autre.

D'ailleurs, le mobilier de cette pièce a été choisi pour sa facilité d'entretien.

— Très amusant, commenta Wilding. En attendant, vous devez des excuses à votre fille.

Sir Anthony tressaillit, offensé qu'un employé ose lui dicter sa conduite.

— Rebecca ne prend pas mes colères au sérieux.

— Non ? Alors pourquoi est-elle aussi pâle ? Son père se tourna vers elle, interloqué.

— Cela te bouleverse à ce point, ma chérie ? Rebecca aurait volontiers menti, pour apaiser la conscience de son père. Mais c'était impossible en présence de Wilding, qui ne s'en laisserait pas conter.

— Tes colères ne passent pas inaperçues, admit-elle, mal à l'aise. Quand j'étais petite, j'avais toujours l'impression que le ciel allait me tomber sur la tête.

Son père soupira lourdement.

— Je suis navré, Rebecca. Je ne savais pas. Ta mère...

Il s'arrêta au milieu de sa phrase, mais Rebecca devina ce qu'il avait voulu dire.

Sa mère ne se laissait jamais intimider par les colères de son mari, car ellemême était également d'un tempérament explosif. Rebecca se souvenait qu'elle trouvait refuge sous son lit quand leurs disputes ébranlaient la maison.

— Mon père n'était pas content de son travail, expliqua-t-elle au capitaine, pour faire diversion. Il espérait que vous pourriez lui donner d'utiles conseils. C'est le dernier tableau de sa série sur Waterloo. Wellington a posé en personne.

Wilding pivota et considéra la toile.

— Wellington donnant le signal de l'attaque... mur-mura-t-il. Plutôt troublant de revoir cette scène.

— Parce que vous y avez réellement assisté ? voulut savoir Rebecca.

— Oui, répondit-il sobrement. Encore que je me trouvais assez loin.

Après avoir longuement étudié la toile, il demanda :

— Quel est votre objectif, sir Anthony? Idéaliser le portrait d'un héros, ou rendre la bataille réaliste?

L'artiste réfléchit un moment à sa question.

— Wellington est un grand homme, et c'est cet aspect de sa personne que je veux mettre en avant, dit-il enfin. J'aimerais que ce tableau impressionne durablement les mémoires et que dans deux siècles, les gens parlent encore du Wellington peint par Seaton.

— Votre composition est peut-être un peu trop classique pour créer cette impression, observa le capitaine. Le duc et son cheval paraissent aussi frais et dispos que s'ils paradaient dans Londres. Waterloo, ce n'était pas ça. La bataille avait commencé le matin sur un terrain détrempé, et quand Wellington a donné l'ordre de l'assaut final, ses troupes étaient épuisées et couvertes de boue. Lui-même, d'où je le voyais, portait les marques d'une grande fatigue.

— Qu'exprimait son visage ? demanda sir Anthony. Wilding réfléchit un moment, avant de répondre :

— Le soleil était bas dans le ciel et ses rayons venaient frapper son visage. Son expression est difficile à décrire, souvenez-vous seulement qu'il attendait ce moment depuis des années. Un enchaînement heureux de circonstances mettait tout à coup la victoire à portée de sa main, mais il avait déjà perdu plusieurs amis dans la bataille.

— J'ai été stupide de peindre le duc comme il posait dans mon atelier, marmonna sir Anthony plus pour lui-même que pour son auditoire. J'aurais dû essayer de me le représenter à ce moment crucial.

Et s'adressant au capitaine, il ajouta :

— Avez-vous d'autres commentaires ?

Wilding désigna les soldats qui se trouvaient au second plan.

— Ces fantassins sont aussi visibles que par une claire journée de printemps.

C'est une erreur. Le champ de bataille était noyé dans la fumée des canons et des fusils.

Sir Anthony plissa les yeux, songeur, tandis qu'il examinait la toile.

— Je pourrai facilement remédier à cela. Mais Wellington est la clé du tableau.

Il faut que j arrive à montrer sa détermination.

Le capitaine se tourna vers Rebecca.

— Où sont les autres toiles de la série, à part celle que j'ai vue dans la salle à manger?

Elle ouvrit un porte-folio dont elle tira deux esquisses.

— Les tableaux ne sont plus dans cette pièce, mais ces dessins en donnent une idée précise.

Wilding s'approcha et regarda par-dessus son épaule. Rebecca avait une conscience aiguë de la chaleur que dégageait son corps tout proche. Cet homme avait connu l'enfer de Waterloo et en avait réchappé. Comme Wellington.

— Ce premier dessin est une vue d'ensemble qui montre les deux armées face à face avant le début des combats, expliqua-t-elle. Où vous trouviez-vous ?

Il désigna un point sur la gauche.

— Par là.

— Pour moi, ce qui fait la force de cette scène, ce sont ces deux soldats qu'on aperçoit à l'arrière-plan, expliqua Rebecca en pointant du doigt un jeune enseigne et un sergent plus aguerri gardant les couleurs de leur régiment.

L'Union Jack qui flottait au-dessus de leurs têtes semblait défier l'armée française tout entière.

— C'est toujours un détail qui nous remue, dit-il d'un air songeur. Le jeune enseigne assiste sans doute à sa première bataille et il se demande s'il ne flanchera pas. Et son aîné, qui a traversé bien des guerres, aimerait savoir si la chance va continuer de lui sourire. Ils sont aussi émouvants l'un que l'autre.

À sa voix, Rebecca comprit qu'il avait été tour à tour ces deux hommes au cours de sa carrière militaire. Jeune soldat, il avait dû puiser en lui le courage nécessaire pour tenir bon, et c'est la chance qui lui avait ensuite permis de rester en vie. Les champs de bataille lui avaient forgé le caractère et avaient fait de lui ce qu'il était aujourd'hui. Cet homme était différent de tous ceux qu'elle avait pu connaître, et cette différence la fascinait. Elle aurait voulu s'appuyer contre lui pour absorber un peu de sa force guerrière et de sa détermination.

La bouche sèche, elle commenta le second dessin :

— Il représente la prise d'Hougomont. Papa a choisi le moment où les portes du château viennent de céder sous les coups des assaillants. Il voulait montrer une lutte au corps à corps.

— Le soldat dans ce qu'il a de plus primaire. Cette toile est le parfait pendant de La Charge de la cavalerie.

Rebecca hocha la tête, impressionnée. Wilding n'était pas seulement un guerrier.

Il comprenait tout à l'art. Sir Anthony s'était rapproché d'eux.

— Pensez-vous que mon travail résume assez bien l'histoire de Waterloo, capitaine ?

Au grand soulagement de Rebecca, Wilding s'écarta d'elle.

— Autant que peuvent le faire quatre tableaux, répondit-il.

— Je sens une réserve dans votre voix, nota sir Anthony. Manque-t-il quelque chose ?

— Si j'étais vous, risqua Wilding, je peindrais deux autres toiles. La première montrant Wellington accueillant Blûcher et lui serrant la main. N'oubliez pas que sans l'arrivée des Prussiens, le sort de la bataille n'aurait pas été le même.

— Hmm. Vous n'avez pas tort, concéda sir Anthony. Et la seconde toile ?

— Montrez le prix de la victoire. Montrez des soldats épuisés et blessés, dormant autour d'un feu de camp, et derrière eux, dans l'ombre, ceux qui ne se relèveront jamais. Français ou Anglais. Tous unis dans la mort.

Il y eut un long silence.

— Je vais réfléchir à vos suggestions, répondit finalement sir Anthony. Y

réfléchir très sérieusement, même.

Rebecca n'était pas la moins émue. Elle éprouvait tout à coup le désir irrépressible de capturer le capitaine dans ce qui faisait son essence. Oubliant toute convenance, elle s'approcha de lui et laissa courir son doigt sur la cicatrice qui lui barrait la joue.

— Je me rends, capitaine. Il faut absolument que je fasse votre portrait.

46

Kenneth n'aurait su dire ce qui l'avait le plus désarçonné, du geste ou des paroles de Rebecca.

— Je vous demande pardon ?

— J'ai envie de vous prendre pour modèle depuis que vous êtres entré dans cette maison. Vous êtes trop irrésistible.

Venant de n'importe quelle autre femme, ces propos auraient pu prêter à confusion. Mais pas de la part de Rebecca Seaton, dont le jugement était purement artistique.

Avant que Kenneth ait pu répondre, elle s'était tournée vers son père :

— Cela t'ennuierait-il que je t'emprunte le capitaine une heure ou deux par jour?

Sir Anthony sourit.

— Je comprends ton désir. Du reste, j'avais moi-même songé à peindre Kenneth.

Il ferait un magnifique sergent à Waterloo. Mais tu peux le prendre en premier, s'il est d'accord.

— Êtes-vous d'accord, capitaine ? lui demanda alors Rebecca.

Kenneth était un peu embarrassé, mais puisqu'il cherchait désespérément le moyen de passer quelques moments en privé avec Rebecca, il ne pouvait laisser passer cette occasion qui lui était offerte sur un plateau.

— Vos désirs sont des ordres, mademoiselle Seaton.

— Dans ce cas, suivez-moi dans mon atelier.

— Donnez-moi cinq minutes. Je vais demander à Betsy de nettoyer tout cela, dit-il en désignant la pièce en désordre.

— Assurez-vous qu'elle le fera en silence, ordonna sir Anthony, qui s'était emparé d'une feuille de papier et d'un pastel et recommençait déjà à dessiner.

Kenneth ouvrit la porte et s'effaça pour laisser sortir Rebecca. Comme elle passait devant lui, il ne put s'empêcher d'admirer sa chevelure aux reflets flamboyants.

Pour la centième fois depuis son arrivée à Seaton House, il se répéta qu'il était ici pour un travail bien précis, et que rien ne devait l'en distraire. Il se rendit à l'office, envoya Betsy nettoyer l'atelier de sir Anthony en lui recommandant la plus grande discrétion, puis grimpa rejoindre Rebecca dans son atelier.

Il frappa à la porte avant d'entrer et attendit, pour pousser le battant, que la jeune femme l'y ait invité. C'était la première fois qu'il pénétrait dans cette pièce, et il la découvrit avec curiosité. Autant l'atelier de sir Anthony était apprêté à la manière d'un vrai salon, autant celui de sa fille se signalait par son dépouillement. Les murs avaient été simplement badigeonnés à la chaux, sans doute pour gagner en luminosité. Les meubles étaient rares. En revanche, il y avait des tableaux partout.

Rebecca s'était lovée dans un grand fauteuil, un carnet à dessin posé sur ses genoux et un crayon à la main. Elle lui fit signe de prendre le siège en face d'elle.

— Mettez-vous à l'aise, capitaine. Aujourd'hui, je ne ferai que quelques esquisses. Il me faut un peu de temps pour décider dans quelle pose je souhaite vous peindre.

— Si nous devons nous voir en tête à tête tous les jours, vous feriez aussi bien de m'appeler Kenneth, proposa-t-il, alors qu'il s'installait dans le fauteuil.

Elle sourit furtivement.

— En échange, vous m'appellerez Rebecca.

Les yeux noisette mouchetés de vert qui le fixaient rappelaient à Kenneth ceux d'un félin.

— Je n'ai encore jamais posé pour un peintre. Que dois-je faire ?

— Pour l'instant, vous détendre et essayer de ne pas bouger la tête.

Tandis qu'elle dessinait, Kenneth laissa errer son regard sur les tableaux qui l'entouraient. Le style de Rebecca n'avait rien à envier à celui de son père pour la précision du trait, mais il s'en dégageait une émotion particulière. Nombre de ses œuvres représentaient des femmes de légende. Kenneth fut surtout impressionné par une Diane chasseresse toute en majesté.

— Avez-vous déjà été exposée à l'Académie?

— Jamais, répondit-elle, sans lever les yeux de sa feuille.

— Vous devriez leur soumettre votre travail. Ne serait-ce que pour leur montrer ce qu'une femme est capable de faire.

— Je n'ai rien à prouver, répliqua-t-elle froidement.

Il y eut un long silence, brisé seulement par le crissement du crayon sur le papier. Après avoir contemplé les toiles, Kenneth reporta son attention sur Rebecca. Elle avait des poignets délicats, presque fragiles, et cependant on sentait une vraie force courir dans ses doigts. Ses jambes croisées avaient fait légèrement remonter sa robe qui découvrait des chevilles aussi fines que les poignets.

Bien que Rebecca n'eût pas les courbes voluptueuses de Maria, elle n'en était pas moins sensuelle. Le regard de Kenneth suivit la ligne de son cou dont la peau laiteuse contrastait délicieusement avec ses boucles flamboyantes. Il se demanda comment elle réagirait s'il l'embrassait à cet endroit, avant de conclure qu'elle lui ordonnerait probablement de se rasseoir pour qu'elle puisse finir son croquis.

Tout à coup, l'atmosphère de la pièce lui parut suffocante, et le petit feu qui brûlait dans la cheminée n'y était pour rien. Détourner le regard de la jeune femme ne lui fut d'aucune aide. Il était si conscient de sa présence qu'elle aurait pu tout aussi bien être assise sur ses genoux. Le subtil parfum aux senteurs de rose qu'elle exhalait lui effleura les narines et il ne put s'empêcher de se demander à quoi Rebecca Seaton ressemblerait si elle ne portait rien d'autre que deux ou trois gouttes de ce parfum. Kenneth sentit son pouls s'emballer à cette perspective.

Il jura intérieurement. Son immobilité forcée expliquait sans doute que son imagination s'égare ainsi. Sans compter que cela faisait maintenant plusieurs mois qu'il n'avait pas couché avec une femme. S'il ne voulait pas perdre complètement son sang-froid, mieux valait trouver tout de suite une diversion.

— Les colères de sir Anthony sont très impressionnantes, dit-il, pour briser le silence. Je comprend qu'elles vous fassent peur.

— Je n'avais pas peur, rectifia-t-elle aussitôt. Papa rie ferait pas de mal à une mouche. Mais j'ai horreur des cris et des objets qui volent à travers les pièces.

Sa confiance en son père était touchante, cependant la scène de tout à l'heure avait convaincu Kenneth que sir Anthony pouvait se montrer capable de^ pires débordements. Et rien n'interdisait de penser que lady Seaton ait pu être victime d'un de ses accès de fureur. Surtout si elle avait provoqué son mari sur un sujet sensible - sa maîtresse, par exemple. Mais lady Seaton aurait-elle seulement osé aborder ce sujet avec son mari ? Kenneth avait besoin d'en savoir plus sur elle et il jugea le moment opportun.

— Votre mère appréciait-elle de vivre entourée d'artistes... extravagants?

— Elle adorait cela, répondit Rebecca, qui n avait toujours pas levé les yeux de son travail. Certains rappelaient la reine des arts. Tous les pauvres artistes de la ville savaient qu'ils pouvaient toujours compter sur elle pour ne pas mourir de faim.

— Et la remerciaient-ils ?

— Bien sûr. En lui donnant certaines de leurs œuvres. Qui n étaient pas toujours du meilleur goût, hélas ! Un artiste incompris n'est pas forcément un génie.

— Je devine maintenant la provenance de cet horrible paysage accroché dans ma chambre !

— Si vous ne le supportez plus, on le remplacera par autre chose. Ce ne sont pas les tableaux qui manquent dans cette maison.

— Me prêteriez-vous un des vôtres ? Diane chasseresse, par exemple... ?

— Si vous y tenez, répliqua-t-elle, en même temps qu'elle arrachait une feuille de son carnet et la posait par terre, pour commencer aussitôt un autre dessin.

— Cela vous embête si je fais une pause ? demanda Kenneth. Je n'ai pas l'habitude de rester immobile aussi longtemps.

— Oh, mais bien entendu ! Excusez-moi, fit-elle avec un sourire contrit. Quand je travaille, je ne vois pas le temps passer. Voulez-vous du thé ? J'ai l'habitude d'en boire à cette heure.

— Volontiers.

Kenneth se leva et s'étira, tandis que Rebecca se dirigeait vers la cheminée pour y faire chauffer l'eau qui se trouvait déjà dans la bouilloire.

— Mon père a raison, dit-elle soudain en se tournant vers lui. Vous feriez un merveilleux sergent pour ses tableaux.

— Cela tombe bien, avant d'être capitaine, j'étais sergent.

— Vous, un simple sergent ?

— En fait, je me suis engagé à dix-huit ans, comme simple soldat...

— ... Mais vous êtes monté en grade pour faits d armes glorieux, termina-t-elle à sa place. C est toujours ainsi que cela se passe, non ?

Il sourit.

— En partie, oui. Mais je crois aussi que la chance a joué en ma faveur.

— Vous êtes un homme décidément surprenant, capitaine. À votre manière de parler, j aurais parié que vous étiez...

Elle s'interrompit, embarrassée.

— Un gentleman, fit-il, pour lui venir en aide. Elle baissa les yeux.

— Excusez-moi. Vous êtes bien sûr un gentleman. Et c'est tout à votre honneur d'avoir su gagner un grade qui échoit d'habitude aux privilégiés de naissance.

— En réalité, ma naissance est tout à fait honorable, mais je me suis brouillé avec mon père, et je me suis engagé parce que j'avais quitté la maison.

— Et quelle était la cause de cette brouille ?

Les choses ne se passaient pas exactement comme Kenneth les avait prévues. Il était venu dans l'intention d'en savoir plus sur Rebecca. Pourquoi les rôles s'étaient-ils soudain inversés ?

— Un an après la mort de ma mère, mon père s'est remarié avec une jeune fille de dix-sept ans. Nous... ne nous entendions pas très bien.

— J'imagine que c'était de toute façon difficile d'accepter une belle-mère aussi peu de temps après la mort de votre mère, commenta Rebecca avec sympathie.

Et le fait qu'elle avait votre âge a dû vous paraître indécent

«Plus qu'indécent», songea-t-il, ressentant à nouveau la colère et le dégoût qui avaient été les siens à l'époque.

— Ce n'était pas une personne particulièrement sympathique, et mon père était très amoureux. Je ne me voyais pas rester sous le même toit qu'eux, expliqua Kenneth, qui en profita pour faire dévier la conversation : Quelle serait votre réaction, si jamais votre père décidait de se remarier?

Elle parut sincèrement surprise, comme si elle n'avait même pas considéré cette éventualité.

— Cela dépendrait de la personne qu'il épouserait, répondit-elle, sans enthousiasme. J'attendrais de voir.

— Lavinia ne pourrait-elle devenir la prochaine lady Seaton ?

Rebecca retira la théière du feu.

— J'en doute fort. Je crois qu'elle est trop attachée à sa liberté de veuve pour y renoncer. Cela dit, il n'est effectivement pas exclu que papa se remarie un jour ou l'autre. Il a besoin d'une femme pour le dorloter. Mais puisque vous vous intéressez à Lavinia, vous avez un portrait d'elle juste derrière vous.

Kenneth se retourna et chercha parmi les toiles posées contre le mur. Il n'eut pas de mal à reconnaître lady Claxton dans cette figure de Romaine allongée sur un sofa, le regard à la fois lascif et dominateur.

— Laissez-moi deviner : vous l'avez représentée en messaline, n'est-ce pas ?

Rebecca s'esclaffa.

— Non, en Aspasie, qui était réputée pour être la plus belle courtisane athénienne. Du reste, j'ai peint Lavinia plusieurs fois. Elle adore poser.

Mais elle ne briguait pas d'épouser sir Anthony - si Rebecca disait vrai. Dans ce cas, qui était la maîtresse qui aurait pu être la cause de la mort de lady Seaton ?

Kenneth jugea plus sage de ne pas pousser plus loin son investigation pour l'instant. Il avait déjà posé assez de questions comme cela. Pendant que la jeune femme servait le thé, il continua de musarder dans l'atelier, s'intéressant aux toiles qu'il n'avait pas encore vues. Il aperçut Grison, qui dormait tranquillement sur un coussin, dans un coin. En le sentant approcher, le chat ouvrit un instant les yeux, puis reprit tranquillement sa sieste.

— C'est prêt, l'appela Rebecca.

Elle posa sur un guéridon un plateau sur lequel se trouvaient la théière, les tasses, le lait, le sucre et une boîte en fer contenant des petits cakes aux raisins.

Kenneth était surpris de la voir pour la première fois dans ce rôle très féminin, tout en songeant que cela lui allait bien. Depuis qu'il avait accepté de poser pour elle, leur relation s'était modifiée. À présent, il la sentait beaucoup plus à l'aise avec lui. Il aurait dû s'en réjouir, puisque c'était précisément ce qu'il cherchait.

Mais il ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la culpabilité.

Cependant, ses années de guerre lui avaient appris à savourer l'instant présent.

Ce qu'il fit, devant sa tasse de thé et son gâteau, lequel se révéla délicieux.

Rebecca en offrit quelques miettes au chat, qui s'était opportunément réveillé de sa sieste.

— Préparez-vous vous-même vos pigments ? voulut savoir Kenneth.

— Oui, et même ceux de mon père que le coloriste ne peut lui fournir.

Il lui jeta un regard étonné.

— Sir Anthony ne pourrait-il trouver quelqu'un d'autre, pour des tâches aussi matérielles ?

— Sans doute, mais les résultats en pâtiraient certainement. Cela n'a l'air de rien, mais il faut déjà être un peu artiste pour associer les pigments entre eux à la recherche de la couleur parfaite. Une bonne palette est le début d'un bon travail.

Quand elle parlait de sa passion, Rebecca s'animait, devenait aussi sensuelle que sa mère. Kenneth brûlait d'envie de la caresser, de la...

— A quel âge avez-vous commencé à dessiner? demanda-t-il en détournant le regard.

Elle pouffa.

— D après la légende familiale, un jour, dans la nursery, j'ai brisé l'œuf à la coque de mon petit-déjeuner pour dessiner sur le mur avec le jaune.

L'image fit rire Kenneth.

— Ainsi donc, vous êtes née artiste. Mais j'imagine que sir Anthony vous a prodigué ses conseils ?

— Pas vraiment. Il était toujours trop occupé. Mais dès que je pouvais échapper à ma nounou, je filais dans son atelier pour le regarder travailler. Puis je me suis procuré mes premiers crayons et maman a veillé à ce que j'aie toujours du papier sous la main, pour éviter que je ne salisse les murs... Parfois, quand elle avait le temps, elle me donnait des leçons.

— Parce que votre mère aussi était artiste ? Rebecca lui désigna une petite gouache accrochée

dans un coin.

— C'est elle qui a fait ce portrait de moi quand j'avais quatre ans.

Le tableau montrait une fillette épanouie et heureuse de vivre, assez éloignée de la femme distante, presque méfiante, que Rebecca était devenue. Kenneth se demanda si son échec amoureux était la cause de ce changement.

— C'est ravissant. Avec deux parents artistes, je ne m'étonne plus que vous ayez un tel talent.

— Maman était douée - en particulier pour marier les couleurs - mais elle n'était pas une vraie artiste. Son mariage l'occupait trop.

Kenneth sentit sa curiosité piquée.

— Que faut-il pour être un vrai artiste ?

— Beaucoup d’égoïsme, répliqua Rebecca, avec un soupçon d'autodérision dans la voix. On doit être convaincu que son travail est ce qu'il y a de plus important au monde et qu'il passe avant tout le reste, y compris sa famille.

Kenneth avait l'impression d'entendre une critique voilée contre son père. Un peintre aussi courtisé que sir Anthony n'avait sans doute pas beaucoup de temps à consacrer à ses proches.

— Un artiste doit toujours être égoïste ?

— Pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais très souvent, oui, répondit-elle, tandis que d'un geste gracieux elle repoussait une mèche de cheveux.

En la regardant faire, Kenneth se sentit soudain furieux. Il aurait voulu rencontrer Rebecca dans d'autres circonstances, où elle n'aurait plus été la fille d'un homme suspecté de meurtre et où il aurait été un gentleman aisé plutôt qu'un espion sans le sou. Alors, peut-être, aurait-il pu l'embrasser, et la convaincre de lui rendre son baiser.

Il s'obligea à respirer un grand coup. Sa colère contre l'infortune du destin s'était déjà estompée, mais pas son puissant désir d'attirer la jeune femme dans ses bras. Mû par une impulsion, il lui prit les deux mains et les retourna pour en contempler les paumes.

— Vos mains sont si talentueuses... Quels autres chefs-d'œuvre créeront-elles dans le futur?

Rebecca frissonna légèrement - mais pas de froid.

— Le talent, quand il existe, est d'abord dans la tête. Le corps ne fait qu'exécuter ce que l'esprit conçoit.

— Quoi qu'il en soit, vous êtes incontestablement douée.

Du bout du doigt, il suivit le relief de sa paume.

— Je me demande s'il est vraiment possible de lire l'avenir dans les lignes de la main. On saurait alors si votre talent vous apportera la célébrité, la fortune ou le bonheur.

Elle retira sa main.

— Un don à lui seul n'apporte rien de tout cela. Le travail est l'unique source de récompense. C'est un rempart contre la solitude, une passion moins dangereuse que l'amour humain.

Kenneth releva la tête et leurs regards se croisèrent. La tension qui, peu à peu, était montée entre eux atteignait maintenant une intensité indicible. Il sentit qu'ils étaient tous deux terriblement vulnérables, et sur le point de commettre un acte sur lequel ils ne pourraient plus revenir.

Craignant que Rebecca ne lise dans ses yeux ce qu'il ressentait, il se leva brusquement.

— Je dois retourner à mon travail. Voulez-vous que je reprenne la pose demain?

Elle déglutit péniblement.

— Non... plutôt... plutôt après-demain. Kenneth hocha la tête en signe d'assentiment, et

s'en alla. Il se demandait déjà comment il pourrait survivre à une autre séance aussi intime. Rebecca était peut-être la meilleure source d'information sur sa mère, mais Kenneth pressentait qu'il aurait un mal fou à se retenir de la toucher suffisamment longtemps pour découvrir ce qu'il était venu chercher.

Rebecca réussit à rester impassible jusqu'à ce que la porte se fût refermée derrière le capitaine. Après, seulement, elle ferma les yeux et posa sa paume sur sa joue. Là où il l'avait effleurée, elle avait l'impression que sa peau la brûlait.

Le diable emporte cet homme ! De quel droit s'immisçait-il ainsi dans sa vie pour forcer la carapace qui la protégeait depuis si longtemps ? Rebecca était heureuse de gouverner sa vie à sa guise et de se consacrer tout entière à la peinture. Elle n'avait besoin de rien d'autre.

Exhalant un long soupir, la jeune femme se releva pour faire les cent pas dans son atelier. Mais où qu'elle se tournât, elle croyait revoir le capitaine. Pourquoi avait-elle commis l’erreur de l'inviter dans son sanctuaire, alors qu'elle n'y admettait jamais personne ? Du reste, elle ne l'avait pas invité : elle l'avait pratiquement tiré par le bras dans l'escalier.

Kenneth l'intriguait un peu plus chaque jour. Son passé militaire contrastait singulièrement avec sa sensibilité artistique. Cet homme était une énigme. À

première vue, Rebecca et lui n'avaient rien en commun, et cependant, jamais elle n'avait pris autant de plaisir à converser avec quelqu'un de sa peinture.

Depuis que le capitaine était entré dans sa vie, elle réalisait combien sa solitude était grande. Absorbée par son art, elle n'avait jamais eu d'amis proches. Et ses rares relations l'avaient brutalement laissée tomber après cette aventure stupide avec Frederick, qui lui avait fermé les portes de la bonne société. Les amis de son père lui témoignaient de la gentillesse, mais seuls Lavinia et George, son parrain, lui manifestaient une réelle tendresse. Pour les autres, elle n'était que la fille de sir Anthony.

Il en était de même avec les précédents secrétaires de son père : ils étaient polis et respectueux, mais parce qu'ils considéraient qu'ils ne pouvaient faire autrement. Avec Kenneth, les choses promettaient de changer enfin.

Bien qu'ils fussent très différents l'un de l'autre, il existait une sympathie naturelle entre eux. Sans doute en raison de leur commune solitude. Car Kenneth ne pouvait pas être attiré par elle. Elle n'était pas le genre de femme à inspirer la passion. Frederick avait été amoureux de l'idée de l'amour plus qu'il n'avait été amoureux d'elle.

Mais Kenneth n'était-il pas lui aussi prisonnier de sa fonction ? Rebecca, à présent, se reprochait de lui avoir demandé de poser pour elle. Même si elle ne l'y avait pas obligé, il avait dû estimer qu'il n'avait pas le choix. Il aurait mieux valu, pour eux deux, qu'il se sente le droit de refuser. Mais d'un autre côté, elle se félicitait de l'avoir pour modèle.

Ses pas l'avaient ramenée vers la table où elle avait posé son carnet à croquis.

Elle le reprit pour contempler ses esquisses du capitaine. Comment réussirait-elle à capter sa vraie nature ? Peut-être en le peignant dans son uniforme de l'armée ? Non. Elle préférait laisser cela à son père, pour sa série sur Waterloo.

En toge romaine, alors ? Cette idée la fit sourire. Ce genre de tenue convenait mieux à une femme qu'à un homme.

Rebecca réfléchit à d'autres compositions, sans en trouver aucune qui la satisfasse. Kenneth Wilding n'avait pas fini d'occuper ses pensées, songea-t-elle sans déplaisir.

53

Kenneth se réveilla en sursaut au milieu de la nuit. Ses cauchemars étaient revenus.

Il avait toujours eu une excellente mémoire visuelle. Il pouvait, par exemple, se souvenir des couleurs précises d'un coucher de soleil ou dessiner le visage de quelqu'un qu'il n'avait vu qu'une fois, durant quelques minutes seulement. Il aurait pu reproduire la paume de Rebecca s'il l'avait voulu. Longtemps, il avait considéré ce don comme une bénédiction. Jusqu'à ce qu'il entre dans l'armée.

C'était beaucoup plus agréable de se souvenir d'un coucher de soleil que d'une bataille.

La dernière vision de Maria dansait à nouveau devant ses yeux. L'estomac noué, il se redressa sur son lit et alluma la chandelle sur sa table de chevet. S'efforçant de penser à autre chose, il se rappela comment les yeux de Rebecca se plissaient lorsqu'elle dessinait. Rebecca...

Elle ne se trouvait qu'à quelques mètres de lui. De l'autre côté de la cloison.

Son pouls s'emballa presque aussitôt. Comprenant qu'il ne retrouverait pas le sommeil, il repoussa les couvertures et se leva dans l'intention de faire quelques croquis. Depuis l'adolescence, il trouvait dans le dessin une échappatoire que d'autres allaient chercher dans l'alcool ou le commerce des femmes. Dessiner un paysage paisible et désert l'aidait toujours à se détendre. Après Waterloo, il avait peint des enfants s'amusant à des jeux innocents.

Il ouvrit la penderie et fouilla dans le fond, pour y récupérer son carnet à croquis et ses crayons qu'il avait préféré cacher à la vue des domestiques. Dans la manœuvre, sa main effleura un objet métallique. Kenneth le sortit et s'aperçut qu'il s'agissait d'un étui à cigarettes, gravé au nom de son propriétaire : «

Thomas J. Morley».

Jolie trouvaille. Lui qui cherchait justement un motif pour rencontrer Morley, voilà que le destin le lui apportait sur un plateau !

Le cœur déjà plus léger, il s'installa dans un fauteuil, son carnet sur les genoux, pour réfléchir à un sujet. Quelques jours plus tôt, Beth lui avait écrit que leurs amis Michael et Catherine venaient d'avoir un garçon et qu'ils les invitaient à passer quelques jours chez eux, en Cornouailles, pour le baptême. Ni Beth ni lui-même n'avaient les moyens de se rendre là-bas ou même de leur offrir un beau cadeau. Mais un dessin ferait l'affaire.

Kenneth se mit au travail, esquissant une petite famille réunie devant les fonts baptismaux. Au centre, Michael, son bébé dans les bras, rayonnait. A sa gauche, Catherine, tournée vers son mari, ajustait la robe du nouveau-né sur ses petites chevilles. A sa droite, Amy, la fille de Catherine, souriait à son petit frère. Amy devait avoir dans les douze ans, maintenant. Kenneth ne l'avait pas vue depuis son départ pour Waterloo, aussi fut-il obligé d'imaginer à quoi elle ressemblait.

Elle devait sans doute être aussi digne et belle que sa mère.

Parfois, Kenneth avait l'impression que sa main était guidée par une inspiration divine. C'était le cas ici. Pas une seconde il n'hésita, et le résultat final lui plut beaucoup, comme il plairait probablement à Michael et à Catherine. Et cependant, quand il reposa son crayon, il sentit une immense tristesse l'envahir.

Pendant des années, il avait rêvé de son retour à Sutterton. Pour retrouver le domaine, sa sœur, mais aussi se marier et fonder une famille. Pas un seul instant, il n'avait imaginé qu'il serait trop pauvre pour réaliser ce rêve. Car même si lord Bowden annulait sa dette, il devrait travailler dur pendant des années pour remettre le domaine à flots. Certes, le marché proposé par Bowden avait quelque peu éclairci sa situation. Mais il lui faudrait attendre des années avant de pouvoir envisager le moindre projet matrimonial.

Son dessin toujours sous les yeux, Kenneth crut voir, l'espace d'un instant, son propre visage et celui de Rebecca se substituer à ceux de Michael et de Catherine. Quelle folie ! Rebecca l'intriguait, certes, mais c'était bien la dernière personne avec qui il songerait à se marier. Il voulait une épouse aimante et chaleureuse - à l'image de ce qu'était Catherine pour Michael. Pas une vieille fille qui préférait ses pinceaux et ses toiles au contact de ses semblables.

Plus abattu que jamais, Kenneth reposa son carnet à croquis. Le soleil rampait à l'horizon et il décida d'aller faire faire un peu d'exercice au cheval de sir Anthony. Cela lui changerait peut-être les idées.

Du seuil, Kenneth observa un moment le jeune homme assis derrière le bureau.

Mince, tiré à quatre épingles, un visage éveillé et un petit air d'importance : il incarnait à merveille la figure du secrétaire particulier.

Finalement, Kenneth se décida à frapper à la porte entrouverte. Le jeune homme leva aussitôt la tête de ses dossiers.

— Entrez, monsieur, dit-il poliment. Je suis Thomas Morley, le secrétaire de sir Wilford. Il est absent pour le moment, mais je peux peut-être vous aider?

Kenneth pénétra dans la pièce.

— En fait, c'est vous que je suis venu voir. Je me présente : capitaine Kenneth Wilding. C'est moi qui vous ai remplacé auprès de sir Anthony.

Le regard de Morley trahit furtivement son étonnement, comme s'il imaginait mal Kenneth dans un emploi de secrétaire. Cependant, il s'efforça de n'en rien montrer.

— Enchanté, capitaine.

Les deux hommes se serrèrent la main, puis Kenneth produisit l'étui à cigarettes.

— J'ai retrouvé cela dans votre ancienne chambre, qui est devenue la mienne.

Sir Anthony m'a indiqué l'adresse de votre bureau, et comme je passais justement dans le quartier ce matin, j'en ai profité pour vous rapporter votre bien.

Le visage de Morley s'était illuminé.

— Vous ne savez pas à quel point vous me faites plaisir ! Cet étui m'a été offert par ma grand-mère à la fin de mes études. J'étais persuadé de l'avoir perdu dans la confusion du déménagement.

Il enfouit l'étui dans sa poche, avant de reprendre :

— Je m'apprêtais à partir déjeuner dans un restaurant du quartier. Que diriez-vous de vous joindre à moi, capitaine? J'aimerais vous inviter pour vous témoigner ma gratitude. Et vous me donnerez des nouvelles des Seaton par la même occasion.

Kenneth n'aurait pu rêver proposition plus opportune. Quelques minutes plus tard, les deux hommes se trouvaient attablés face à face dans un restaurant et Morley, encore tout heureux d'avoir récupéré son étui, se montra très volubile.

Après avoir passé plus d'un quart d'heure à détailler son nouvel emploi, il s'excusa :

— Assez parlé de moi, capitaine. Dites-moi plutôt ce que vous pensez des Seaton.

— Ils ne laissent pas indifférents. Morley esquissa un sourire entendu.

— Voilà une réponse pleine de tact. Sir Anthony est une des gloires de ce pays, mais je ne suis pas fâché d'être parti. Les artistes sont des gens trop...

imprévisibles, vous ne trouvez pas? Vouloir mettre de l'ordre dans cette maison était une bataille perdue d'avance. Du reste, vous avez déjà dû vous en rendre compte.

— J'ai fait la guerre, ce qui s'est révélé une très bonne préparation pour ce poste, répondit Kenneth, avant d'ajouter avec un sourire : Voilà déjà plusieurs jours que sir Anthony n'a rien jeté à la tête de quiconque.

Morley haussa les épaules.

— Au fond, je crois que je l'aimais bien, mais je ne regrette pas ses colères. Je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi il passait autant d'heures à peindre alors qu'il est déjà si riche. L'avez-vous regardé travailler? Debout devant son chevalet, il pose des touches de couleur en regardant à peine sa toile, et en quelques jours, hop ! c'est fini ! Encore un portrait qu'un duc ou un comte sera prêt à payer des milliers de livres.

Et après un soupir, Morley conclut :

— C'est quand même injuste de voir que les fées se sont montrées aussi bonnes pour lui, alors que vous et moi devons travailler dur pour vivre.

— Sir Anthony peut donner l'impression de peindre sans la moindre difficulté, mais il lui a fallu des années de pratique et de discipline pour en arriver là, objecta Kenneth.

Curieux de connaître l'opinion de Morley sur Rebecca, il se risqua à mentir :

— J'ai informé Mlle Seaton que je venais vous rendre visite et elle m'a prié de vous saluer.

Morley reprit du vin avant de répondre :

— C’est gentil de sa part. Cela dit, je n'aurais pas été étonné d'apprendre qu'elle ne s'était même pas aperçue de mon départ. C'est une étrange fille, vous ne trouvez pas ? Je n'ai jamais su comment elle occupait son temps, enfermée des heures durant dans ce grenier. Il y a quelques années de cela, elle a commis...

Il s'interrompit, comme pour peser ses mots, avant d'enchaîner :

— ... une faute, dirons-nous. Depuis, elle n'est plus reçue dans la bonne société.

J'imagine que cela a beaucoup aigri son caractère.

Kenneth avait une envie féroce de lancer le contenu de son verre au visage de Morley. Il réussit pourtant à se contenir.

— Personnellement, je trouve Mlle Seaton très intelligente. Et cultivée.

Morley parut surpris.

— Peut-être vous parle-t-elle plus qu'à moi.

Et se penchant par-dessus la table, il ajouta sur le ton de la confidence :

— Un moment, j'avais pensé attirer son attention. Après tout, elle finira par hériter d'une fortune considérable et sa mésaventure l'empêche de rêver à un prétendant venant de l'aristocratie. Mais j'ai finalement renoncé. Elle ne ferait pas une bonne épouse pour un homme qui a de l'ambition.

Morley devait s'imaginer l'épouse idéale sous les traits d'une poupée sachant servir le thé, mais ne posant jamais de questions. Kenneth ne jugea même as utile d'essayer de le faire changer d'avis.

— Combien de temps êtes-vous resté au service de sir Anthony ?

— Trois ans.

— Trois ans... répéta Kenneth, feignant l'étonnement. Dans ce cas, vous avez dû bien connaître lady Seaton ?

Morley devint soudain très grave.

— C'était une femme remarquable, lâcha-t-il, après un silence. Sa mort a été une véritable tragédie.

Kenneth soupçonna aussitôt le jeune secrétaire d'avoir été épris de lady Seaton.

— Comment est-elle morte? Étant donné que personne ne parle d'elle, là-bas, je n'ose pas poser de questions.

Morley contemplait son verre d'un air absent.

— Elle est tombée d'une falaise, près de leur maison de campagne. Je n'oublierai jamais ce jour. Je terminais le courrier de sir Anthony, lorsque George Hampton a déboulé en criant.

— Que faisait Hampton dans la région?

— Il était en vacances, lui aussi. L'été, la région des Lacs est très fréquentée par les artistes. Hampton criait tellement que je suis sorti de mon bureau. Il raconta qu'il avait vu une femme tomber de la falaise et qu'il était venu ici pour réclamer du secours.

Morley avala sa salive, et c'est d'une voix étranglée par l'émotion qu'il poursuivit:

— Je lui ai demandé comment était habillée cette femme, et dès qu'il m'a parlé d'une robe verte, j'ai compris qu'il s'agissait de lady Seaton. Ce matin-là, elle portait une robe de satin vert. Elle était si belle...

Sa voix s'était brisée. Kenneth attendit que Morley se fût ressaisi, avant de demander :

— Donc, vous vous êtes tous précipités sur les lieux de l'accident.

— Avec les domestiques, oui. Mais ni sir Anthony ni Mlle Seaton n'étaient dans la maison à ce moment-là. C'est donc moi qui ai dû m'occuper de tout.

— Sir Anthony et sa fille étaient sortis ensemble?

— Non, séparément. Mlle Seaton était partie se promener de son côté. Elle est rentrée à la maison juste au moment où nous ramenions le corps de sa mère.

— Cela a dû être horrible pour elle. Mais j'imagine que ce n'était pas non plus agréable pour vous de la voir en pleurs.

Morley secoua la tête.

— Elle ne pleurait pas. Elle était pâle comme un linge, mais elle n'a pas dit un mot et n'a pas versé une larme. Cela m'a étonné, je dois l'avouer.

— Elle était sans doute en état de choc, expliqua Kenneth, qui remplit le verre de son hôte, avant de reprendre : Quand sir Anthony a-t-il appris la tragédie?

— Lorsqu'il est rentré pour dîner. Morley fit la grimace.

— Je parierais qu'il avait passé la journée avec une autre femme. Ce n'aurait pas été la première fois, du reste.

— C'est vous qui lui avez annoncé la nouvelle ? Le secrétaire hocha la tête.

— Sa réaction fut très étrange. Il a dit : « Le diable l’emporte ! » et puis il s'est précipité dans la chambre de lady Seaton, où nous avions déposé son corps. On aurait juré qu'il se refusait à croire à sa mort. Je l'ai suivi. Lady Seaton donnait l'impression de dormir. Sir Anthony m'a ordonné de le laisser seul et il a passé la nuit auprès d'elle. Le lendemain matin, il est ressorti de la chambre parfaitement calme et détaché, et il a commencé à organiser les funérailles. Pas une seule fois je ne l'ai vu manifester le moindre chagrin d'avoir perdu sa femme.

Kenneth avait vu assez de tragédies dans sa vie pour savoir que le chagrin pouvait revêtir les formes les plus diverses. Sir Anthony ne pouvait pas ne pas avoir été affecté par la disparition de lady Seaton. Sinon, il n'aurait pas veillé sa dépouille toute la nuit.

— Comment lady Seaton est-elle tombée ? Le vent soufflait-il fort? ou la falaise était-elle un peu friable à cet endroit ?

— Rien de tout cela. Le temps était superbe et la falaise parfaitement solide. Du reste, lady Seaton connaissait très bien les parages pour s'y être souvent promenée. Personne ne comprend comment elle a pu tomber.

— Mais personne n'a été soupçonné de quoi que ce soit?

— Bien sûr que non, répondit Morley un peu trop vite. D'ailleurs, il n'y a quasiment pas eu d'enquête.

Kenneth prit un air sincèrement étonné.

— Puisque tout le monde semble s'accorder sur la nature accidentelle de sa mort, je m'étonne que personne ne veuille en parler. Où est le mystère ?

— Il n'y a aucun mystère, répliqua Morley avec brusquerie. Simplement du regret que lady Seaton. nous ait quittés si tôt.

Il se leva de table.

— Je dois regagner mon bureau, reprit-il. J'ai été ravi de faire votre connaissance, capitaine. Sir Anthony est entre de bonnes mains avec un secrétaire aussi consciencieux.

Après le départ de Morley, Kenneth resta un moment dans le restaurant. Il termina son vin en méditant sur ce qu'il venait d'apprendre. Si George Hampton et la mystérieuse maîtresse se trouvaient dans le coin au moment du drame, il n'était pas impossible qu'il en fût de même pour d'autres connaissances du couple Seaton. Kenneth se promit d'approfondir la question.

D'autre part, qu'avait voulu dire sir Anthony en s'exclamant : « Le diable l'emporte » ? Ce juron pouvait trahir son désarroi de se voir abandonné par une épouse longtemps chérie. Mais il pouvait aussi s'adresser à une autre femme. Il n'était pas impossible que la mystérieuse maîtresse eût tué lady Seaton dans l'espoir que son mari l'épouserait enfin. A supposer que sir Anthony ait tout deviné, cela expliquerait pourquoi leur liaison s'était abruptement terminée. Cela expliquerait aussi la culpabilité que Sir Anthony devait ressentir de ne pas avoir dénoncé la coupable à la police.

Bien sûr, il ne s'agissait là que d'hypothèses qui demandaient à être vérifiées.

Kenneth vida son verre et quitta à son tour le restaurant. Au cours des derniers jours, il avait pris prétexte de leur commun amour des chevaux pour se lier d'amitié avec Phelps, le cocher des Seaton. Il estimait avoir gagné sa confiance, et envisageait de lui poser quelques questions dans les jours à venir.

Quant à Rebecca, Kenneth espérait que leurs séances de pose répétées dans l'intimité de son atelier l'amèneraient à lui raconter sa version des faits.

9

Rebecca reposa son crayon et, le dos calé dans son siège, croisa les mains derrière sa nuque pour méditer plus à son aise. Cette histoire de portrait du capitaine tournait à l'obsession. Rebecca n'arrivait pas à trouver comment rendre le mystère de cet homme.

Le fait qu'il dorme dans la chambre mitoyenne de la sienne n'arrangeait rien.

Jusqu'à présent, elle ne s'était guère souciée des précédents secrétaires, qui pourtant avaient tous logé dans la même pièce. Mais avec Kenneth Wilding, les choses étaient différentes. Elle ne cessait de penser à lui. À quoi pouvait-il bien passer son temps quand il ne travaillait pas? À lire, sans doute. En tout cas, il était d'une discrétion absolue.

La jeune femme laissa échapper un long soupir agacé. En l'espace de vingt-quatre heures, elle avait réalisé plus d'une douzaine de croquis du capitaine le montrant dans différentes postures et avec toutes sortes de costumes. Rien ne lui plaisait. Il devait poser à nouveau pour elle le lendemain, mais si elle n'avait toujours pas trouvé d'idées, elle préférerait annuler la séance plutôt que de lui faire perdre son temps.

Grison, qui somnolait à ses pieds, leva soudain la tête et posa sur elle un regard qui semblait lourd de reproche.

— Cela te va bien de critiquer, le réprimanda-t-elle Mais je te ferai remarquer que tu ne m'es d'aucune aide. J'attends tes suggestions.

Traitant par le mépris la remarque de sa maîtresse, le félin soupira de dédain et ferma à nouveau les yeux.

— Tu penses que je ferais mieux de me coucher, c'est cela ? Mais je ne vais jamais arriver à dormir.

Rebecca savait par expérience qu'elle pouvait rester des heures éveillée tant qu'elle n'avait pas résolu ses problèmes d'inspiration. Un verre de cognac l'aiderait peut-être à trouver plus facilement le sommeil. Elle décida donc de descendre au rez-de-chaussée.

Après avoir allumé une chandelle, elle sortit dans le couloir - et faillit percuter l'incarnation de son obsession, qui quittait lui aussi sa chambre. Elle s'immobilisa si brusquement qu'elle manqua de perdre équilibre.

— Excusez-moi, dit le capitaine en l'attrapant par le coude pour l'aider à se rétablir. Je me proposais d'aller faire un tour dans la cuisine pour manger un morceau. Je pensais que tout le monde dormait, à une heure pareille.

Levant les yeux sur lui, Rebecca s'aperçut qu'il était en bras de chemise et le col déboutonné. La chandelle qu'elle tenait à la main donnait à son visage une intensité dramatique, soulignant la cicatrice qui lui balafrait la joue. Et soudain, la jeune femme eut une illumination.

— Un corsaire ! s'exclama-t-elle.

Sans tenir compte de la mine ahurie du capitaine, elle ajouta :

— Suivez-moi !

Elle le tira par le bras jusqu'à sa chambre. Depuis le début, Kenneth Wilding lui évoquait la figure d'un pirate. Pourquoi diable n'avait-elle pas pensé plus tôt à le représenter sous les traits d'un forban des mers ? Elle posa la bougie sur une table et appuya des deux mains sur les épaules de Kenneth pour le forcer à s'asseoir sur le sofa.

Elle recula d'un pas et le dévisagea un instant.

— Encore un peu trop civilisé, marmonna-t-elle pour elle-même, en enfouissant ses deux mains dans sa chevelure pour le décoiffer, comme s'il revenait d'une promenade en plein vent. Puis elle déboutonna un peu plus son col de chemise, dévoilant un torse incroyablement musclé.

— Parfait, dit-elle, satisfaite.

— Parfait pour quoi ?

La lueur qui brillait au fond de ses yeux n'était pas seulement de l'amusement.

Tout à coup, Rebecca se rendit compte qu'il était totalement inconvenant d'attirer un homme dans sa chambre, et encore plus de s'attaquer à ses vêtements. Heureusement qu'elle n'avait plus de réputation à perdre !

— Je viens d'avoir une inspiration pour faire votre portrait, expliqua-t-elle. Il y a quelques années, lord Byron a écrit un poème intitulé Le Corsaire, dans lequel il décrivait un pirate oriental terriblement romantique. C'est comme ça que je veux vous peindre.

— Vous plaisantez. Je ne suis ni romantique ni oriental.

Avec un sourire moqueur, il précisa :

— Si j'étais un vrai pirate, je me conduirais ainsi... Et sans autre préambule, il glissa la main derrière sa nuque, l'attira à lui et s'empara de ses lèvres.

Leur baiser n'avait rien d'une plaisanterie, et Rebecca sentit la passion créatrice qui s'était emparée d'elle se muer en un désir purement charnel. Son pouls s'était brusquement emballé, et elle brûlait d'envie de s'asseoir sur les genoux de Kenneth, de lui arracher sa chemise pour caresser son torse puissant. Elle aurait aussi voulu...

Il la relâcha soudain, interrompant brutalement leur baiser. Rebecca vit dans son regard qu'il était aussi bouleversé qu'elle.

— Mais je ne suis pas un pirate, lâcha-t-il après un long silence. Seulement un secrétaire.

— Capitaine une fois, capitaine toujours, observa Rebecca du même ton détaché que lui, comme s'ils étaient l'un et l'autre désireux de prétendre que ce qui venait de se produire n'avait pas d'importance. C'est ce qui vous donne cette aura romantique. Quand j'aurai terminé votre portrait, vous vous découvrirez sous un jour nouveau.

— Je ne suis pas certain d'en avoir envie.

— Vous ne serez pas obligé de regarder le résultat si vous n'y tenez pas.

Maintenant, détendez-vous et posez votre bras sur le dossier du sofa.

Il obéit et Rebecca l'en remercia d'un hochement de tête. Cette pose languide convenait parfaitement au tableau qu'elle avait en tête. Il ne restait plus qu'à créer un décor...

— J'ai trouvé ! s'exclama-t-elle d'un air de triomphe, en courant ramasser un petit tapis qui se trouvait près du lit. Je vais le tendre sur le sofa. Cela fera un arrière-plan idéal.

Tandis qu'elle s'exécutait, Kenneth en profita pour admirer le tapis.

— Il est superbe, fit-il en caressant du plat de la main sa surface douce comme de la soie. C'est un tapis persan ?

— En effet. Un cadeau de l'ambassadeur de Perse.

— Je suppose qu'il a une histoire ? Elle haussa les épaules.

— Rien de bien passionnant. Mirza Hassan Khan voulait profiter de son séjour londonien pour se faire portraiturer à la mode européenne. Il s'est adressé à papa, qui a bien voulu accepter la commande. L'ambassadeur était si content du résultat qu'il a réclamé ensuite les portraits des deux épouses qui l'avaient accompagné en Angleterre. Aucun homme n'étant autorisé à voir leurs visages, papa a suggéré que je me charge de la commande. Comme j'ai refusé d'être payée, Mirza Hassan Khan ma offert ce tapis pour me dédommager.

— Il devait être vraiment enchanté de votre travail. En tout cas, il ne s'est pas moqué de vous. Ce chef-d'œuvre doit valoir une petite fortune.

Le tapis apportait surtout la touche orientale que recherchait Rebecca. La jeune femme en trépignait presque d'excitation, comme chaque fois qu'elle « tenait »

un tableau.

— Maintenant, détendez-vous bien et regardez-moi. Il avait légèrement plissé les yeux et ressemblait

tout à fait au pirate de légende, capable avec la même aisance de piller l'ennemi ou de ravir le cœur d'une belle. Cependant, Rebecca n'était pas encore totalement satisfaite. Elle voulait montrer Kenneth sous ses deux visages : le conquérant et le contemplatif. Pour l'instant, elle n'avait que le conquérant.

C'était peut-être une question d'angle. Rebecca tourna autour du sofa, pour se faire une idée. C'est alors que quelque chose attira son attention : le reflet du visage de Kenneth dans le miroir de sa coiffeuse.

Eurêka ! Cette fois, l'excitation de Rebecca était à son comble. Elle ferait deux portraits en un seul. Kenneth, de face, afficherait une expression de défi. Mais, dans un angle de la toile, on apercevrait aussi le reflet de son profil. Et là apparaîtrait la face cachée de sa personnalité, ce mélange d'intelligence et de sensibilité presque rêveuse.

Au moment où elle s'emparait de son carnet à dessin, Grison, qui n'avait pas fait parler de lui jusque-là, bondit soudain sur le sofa et vint se lover sur les genoux du capitaine.

— Le chat ne va pas vous gêner ?

Rebecca éclata de rire, tellement la situation lui paraissait irréelle. Un peu plus tôt, elle se lamentait de ne pas trouver d'idées et avait fait reproche à Grisounet de ne pas l'aider. Et voilà que maintenant tout se mettait parfaitement en place. C

était presque trop beau.

— Au contraire. Il va me servir. En le faisant un peu plus gros qu'il n'est, je vais lui donner les traits d'un félin asiatique. Le genre d'animal domestique qu'on imagine très bien sur les genoux d'un pirate.

Rebecca se mit aussitôt au travail. Son crayon courait sur le papier, signe qu'elle tenait la bonne direction. Cette fois, elle était sûre de maîtriser son sujet.

Elle avait terminé les grandes lignes du dessin et attaquait l'arrière-plan, quand la voix du capitaine brisa soudain le silence :

— Quand serai-je autorisé à manger le petit morceau que j'étais parti chercher tout à l'heure ?

Rebecca jeta un coup d'œil à la pendule et s'aperçut, médusée, qu'il était plus d'une heure du matin.

— Oh ! je suis vraiment désolée ! J'ignorais que le temps avait passé si vite.

J'étais absorbée dans mon travail.

— C'est le moins qu'on puisse dire. Je crois que même si un dragon avait surgi de la cheminée en crachant des flammes, vous ne vous seriez aperçue de rien.

Il se releva et s'étira. Rebecca remarqua que ses manches de chemise étaient presque trop étroites pour ses biceps et elle se promit de souligner sa musculature dans son dessin. Puis elle reposa son carnet à croquis et se leva à son tour.

— Vous allez faire un pirate d'exception, capitaine.

— Si vous le dites.

Il s'empara du carnet, pour inspecter son travail.

— J'ai vraiment l'air si féroce que cela ? Rebecca réprima un bâillement, comme si la fatigue

lui tombait soudain dessus.

— Parfois, oui. Je comprends pourquoi les domestiques n'ont pas mis huit jours pour marcher au pas. Ils doivent être terrifiés à l'idée que vous pourriez les Vendre comme esclaves aux Barbaresques.

Le capitaine feuilletait à présent le reste du carnet.

— Je vois que vous avez essayé différentes compositions, dit-il en s'arrêtant sur un dessin qui le montrait, l'air las, l'uniforme défraîchi, sur fond de paysage espagnol.

— Je ne suis jamais allée en Espagne, précisa Rebecca. J'ai donc fait appel à mon imagination. Evidemment, j'ai pu me tromper.

— La lumière y est beaucoup plus intense qu'en Angleterre.

Il continuait de feuilleter le carnet. Pendant ce temps, Rebecca entreprit d'affûter la mine de son fusain. Elle s'absorba quelques instants dans sa tâche puis, surprise par le silence, se tourna vers Kenneth.

Sentant son regard posé sur lui, il lui montra la page qu'il fixait depuis un moment : une femme en train de basculer dans les airs, le visage figé en une expression d'horreur.

— Qu'est-ce que cela ?

Rebecca en cassa son fusain. Elle avait complètement oublié que ce dessin se trouvait encore dans le carnet.

— C'est... c'est une étude sur Didon se jetant des remparts de Carthage après qu'Énée l'eut abandonnée, improvisa-t-elle, la bouche sèche.

Il paraissait sceptique.

— Didon, dans une robe d'aujourd'hui ? Ce qui m'étonne, c'est que vos autres toiles ne célébraient que des femmes héroïques, pas des amoureuses se consumant de passion. Du reste, je crois me souvenir que Didon s'est tuée avec un poignard.

Rebecca en resta interdite. Elle ne voyait pas quel autre mensonge inventer.

— Cette femme ressemble étrangement à votre mère, reprit-il d'un ton posé.

Lady Seaton est-elle morte en tombant ?

Le cœur battant à tout rompre, comme si elle avait été surprise en train de voler, Rebecca se laissa choir dans un fauteuil.

— Oui. Et depuis cette date, je suis obsédée par les images de sa chute. J'ai dû faire une bonne cinquantaine de dessins comme celui-ci. Je ne cesse de me demander comment elle a pu tomber, et à quoi elle pensait dans les dernières secondes. Cela a dû être une mort atroce.

Il y eut un long silence, que Kenneth se décida enfin à rompre :

— J'ai souvent expérimenté la peur, surtout avant une bataille. Dans ces cas-là, la peur agit comme un aiguillon qui vous rend plus vigilant et peut vous sauver la vie. Mais en deux occasions, j'ai bien cru que j'allais réellement mourir. Et là, je n'avais plus du tout peur. J'éprouvais au contraire un étrange sentiment de paix.

« J'en ai parlé ensuite à des amis, qui avaient connu la même expérience et ne devaient aussi leur salut qu'à un miracle. Leurs impressions étaient identiques.

Cette paix est sans doute l'ultime cadeau du destin, quand plus rien ne peut être tenté.

Il reposa le carnet sur la table et conclut :

— Il est fort possible que votre mère n'ait pas eu peur. Et qu'elle ait simplement flotté quelques secondes dans une sorte de paix intérieure.

Rebecca avait la gorge nouée par l'émotion.

— Vous ne dites pas cela pour me réconforter ?

— Non. Je le pense sincèrement.

Kenneth s'assit en face de la jeune femme et prit ses mains dans les siennes.

— Peut-être que si vous me disiez tout, cela vous aiderait à exorciser vos démons ?

Rebecca sentait qu'il avait raison. Aussi, bien qu'elle se fût juré de ne plus jamais reparler de ce jour funeste, elle s'obligea à rassembler ses souvenirs.

— Nous étions à Ravensbeck, notre maison de campagne dans la région des Lacs, commença-t-elle. C'était une belle journée d'été, claire et ensoleillée. La vue était si dégagée qu'on pouvait voir à des kilomètres. J'étais partie me promener dans les collines et sur le chemin du retour, j'ai aperçu un groupe d'hommes sur la falaise où maman aimait bien se rendre, pour jouir de la vue.

J'étais trop loin pour distinguer ce qui se passait, mais j'ai tout de suite compris qu'il s'était arrivé quelque chose. Je me suis mise à courir. Et c'est en regagnant la maison que je les ai vus qui ramenaient son... son corps.

Kenneth lui étreignit les mains, en signe de sympathie.

— Cela a dû être terrible. Le plus atroce dans un accident mortel, c'est sa soudaineté. Les proches n'ont pas le temps de se préparer.

Ce n'était pas tout à fait vrai, en l'occurrence. Cependant, Rebecca se garda d'y faire allusion.

— Encore aujourd'hui, il m'arrive d'oublier qu'elle n'est plus là, souffla-t-elle, la gorge nouée.

Kenneth lui caressait la paume de son pouce, et cette simple caresse suffisait à lui donner des frissons dans tout le corps.

— Comment un tel accident a-t-il pu se produire ? Votre mère avait-elle reçu un choc qui aurait pu la distraire et causer cette chute mortelle ?

— Non. Rien de tout cela, répliqua Rebecca en dégageant ses mains d'entre les siennes. Maman adorait les fleurs, et les hommes qui ont remonté son corps ont rapporté qu'il y avait des fleurs éparpillées autour d'elle. Je pense qu'elle a voulu se baisser pour attraper une fleur sauvage qui poussait sur la falaise et elle aura bêtement perdu l'équilibre.

— Mourir en cueillant des fleurs... quelle ironie tragique ! murmura Kenneth sans la quitter des yeux.

Rebecca contemplait son dessin.

— Quand je suis bouleversée, je dessine ce qui m'obsède. D'habitude, cela m'aide à faire passer la douleur. Mais pas cette fois.

— Vous dessinez ce qui vous fait souffrir ? s'étonna Kenneth. C'est drôle, moi, je dess... j'aurais plutôt pensé qu'il valait mieux dessiner tout à fait autre chose pour échapper à la douleur et au chagrin.

Elle eut un pauvre sourire.

— J'ai essayé cela aussi.

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